La Promesse Blessée
Lire le chapitre 8: The Missing Captain
La lumière du matin tombait en biais à travers les carreaux sales, dessinant un rectangle pâle sur le drap qui remontait à peine sur la poitrine d’Ashworth. Sa fièvre avait cédé, mais son visage restait creusé, la barbe naissante sombre sur ses joues. Élise changeait l’eau de sa bassine quand des bottes martelèrent le couloir.
Un officier anglais entra sans frapper — grand, mâchoire carrée, l’uniforme rouge écarlate encore poudré de la route. Il s’arrêta net en voyant Élise, et son regard glissa d’elle au lit avec une méfiance immédiate.
« Ashworth. Dieu merci, tu es réveillé. »
Ashworth cligna des yeux, sa main cherchant appui sur le matelas pour se soulever. « Hale. Qu’est-ce qui te amène ici ? »
L’officier s’approcha, ignorant Élise comme on ignore un meuble. « Whitmore. Il est introuvable depuis trois jours. Le général veut un rapport pour le conseil. Personne ne sait où il est passé après le champ de bataille. »
Élise vit les doigts d’Ashworth se crisper sur le drap. Une fraction de seconde — un tressaillement à peine perceptible, comme une corde qu’on pince. Puis il se détendit.
« Whitmore est mort. »
Le silence tomba. Hale recula d’un demi-pas.
« Mort ? Tu en es certain ? »
« Je l’ai vu tomber. Près du chemin d’Ohain, en fin d’après-midi. Un tir de canon — il était à vingt pieds de moi. » La voix d’Ashworth restait plate, mécanique, comme s’il récitait un rapport appris par cœur. « Il n’a pas eu le temps de souffrir. »
Hale passa une main sur son visage. « Merde. Ses parents... sa mère va... » Il n’acheva pas. Il regarda le plafond, puis revint à Ashworth. « Tu es sûr ? Il portait peut-être l’uniforme d’un autre. »
« Je l’ai vu mourir, Hale. Je portais peut-être l’uniforme d’un mort, mais Whitmore, c’était bien lui. »
Élise retint son souffle. Ashworth venait de se trahir — ou presque. Il avait avoué à demi qu’il portait l’uniforme d’un autre, et il détournait l’attention en confirmant la mort de Whitmore avec une assurance qui semblait trop bien placée.
Hale hocha la tête, accablé. « Le conseil voudra un témoignage écrit. Je reviendrai demain avec le secrétaire. » Il jeta un dernier coup d’œil à Ashworth, puis à Élise, et son regard se durcit. « Et toi, la Française. On m’a dit de te surveiller. »
« Je suis belge », dit Élise sans hausser le ton.
« Pour moi, c’est la même chose. » Hale tourna les talons et sortit aussi brusquement qu’il était entré.
La porte claqua. Dans le silence qui suivit, Élise reprit son travail, essorant une compresse. Ashworth la regardait, les yeux mi-clos.
« Vous n’allez pas me poser de questions ? » demanda-t-il.
« Lesquelles ? »
« Sur Whitmore. Sur ce que je viens de dire. »
Élise posa la compresse sur son front. « Vous avez dit qu’il était mort. Peut-être qu’il l’est. » Elle marqua une pause. « Ou peut-être que vous avez appris à dire des mensonges si convaincants que vous ne distinguez plus le vrai du faux. »
Ashworth ouvrit la bouche, puis la referma. Un muscle tressaillit dans sa mâchoire. « Vous avez un don pour rendre les hommes mal à l’aise. »
« Merci. C’est un talent de ma famille. »
Elle quitta la salle, portant la bassine d’eau sale, et se dirigea vers le réduit où l’on rangeait les effets personnels des officiers blessés. Les vêtements d’Ashworth étaient là, empilés sur une étagère, son uniforme rouge maculé de boue séchée, son manteau roulé en boule dans un coin.
C’était idiot. Dangereux. Et pourtant, elle avait besoin de comprendre.
Le manteau était lourd, doublé de laine épaisse, avec des poches internes qu’elle avait déjà inspectées la veille — vides. Mais en le retournant, quelque chose crissa sous la doublure du pan gauche. Elle suivit le bord du tissu du bout des doigts et trouva une couture relâchée. Elle tira doucement. Un papier froissé en sortit.
C’était une lettre, écrite à la hâte, l’écriture serrée et penchée d’un homme pressé :
*Ashworth —*
*Si tu lis ceci, c’est que je n’ai pas survécu à la journée. Tu m’as demandé la vérité, la voici. Ma mission à Bruxelles n’était pas de transporter des dépêches comme je te l’ai dit. J’attendais quelqu’un — une femme. Elle devait traverser la frontière avec des documents que Wellington lui-même voulait. Mais elle n’est jamais venue.*
*Je te confie ce nom parce que si je tombe, quelqu’un doit savoir. Marie Laurent. Ostende. Je n’ai jamais su son vrai rôle dans cette affaire. Mais si elle est vivante, elle cherche toujours à passer en France. Et si elle est morte, c’est moi qui l’aurai tuée en manquant à notre rendez-vous.*
*Brûle cette lettre. Ne cherche pas à venger ma mort. Ce que j’ai fait, je l’ai fait par conviction.*
*— C. Whitmore*
Élise resta immobile, le papier tremblant entre ses doigts. Marie Laurent. Ostende. Les mêmes mots que dans la lettre qu’elle portait dans sa poche intérieure. Whitmore avait écrit à Ashworth au sujet de Marie Laurent. Et Ashworth avait dit à Hale que Whitmore était mort — mais cette lettre prouvait que Whitmore avait survécu assez longtemps pour l’écrire. À moins qu’Ashworth l’ait reçue avant la bataille.
Mais il y avait une autre possibilité. Une possibilité qui gelait le sang dans ses veines.
Et si Ashworth n’était pas Ashworth ? Et si Whitmore était vivant, et que l’homme dans ce lit portait le nom d’un mort pour se cacher ? Il avait confessé avoir pris l’uniforme d’un officier tué — le lieutenant Hawke. Mais qui disait que c’était la vérité ? Peut-être que Hawke avait été le vrai nom de l’homme endormi sous le lin, et qu’il avait choisi de vivre sous le nom du capitaine qu’il avait tué.
Elle replia la lettre avec soin et la glissa dans sa manche. Elle devait la cacher. Elle ne savait pas encore à qui elle pourrait la montrer, mais elle la garderait contre elle, à côté de l’autre billet.
Quand elle revint dans la salle, Ashworth était assis, adossé contre ses oreillers. Ses yeux profondément enfoncés mais perçants la suivirent à travers la pièce. Il la regardait se déplacer, et elle comprit qu’il évaluait son humeur, cherchant à déceler ce qu’elle avait découvert.
« Vous étiez long, dit-il. J’ai cru que vous m’aviez abandonné. »
« Je pensais à ce que disait le major Hale. »
« Ah oui ? »
« Il a dit que personne ne savait où Whitmore était passé après la bataille. » Elle s’arrêta près du lit, le regardant droit dans les yeux. « C’est étrange, n’est-ce pas ? Pour un homme que vous avez vu mourir près du chemin d’Ohain. Si vous l’avez vu tomber, quelqu’un d’autre aurait dû voir le corps. Ou au moins le signaler. »
Le visage d’Ashworth resta impassible, mais elle vit ses doigts jouer avec le bord du drap. « Les champs étaient couverts de morts. Personne n’a compté les corps un à un. »
« Et pourtant vous êtes certain que c’était lui. Certain à vingt pieds, au milieu de la fumée des canons. » Elle inclina la tête. « Vous aviez une bien bonne vue, capitaine. »
Il soutint son regard un long moment. Puis un sourire mince, presque amer, étira ses lèvres. « Vous jouez un jeu dangereux, Élise. »
« Vous aussi, capitaine. »
« Je ne suis pas capitaine. »
« Alors vous me direz peut-être qui vous êtes vraiment. »
Le calme qui suivit fut si épais qu’on aurait pu le couper. Il la dévisagea, et elle vit dans ses yeux quelque chose qu’elle n’y avait pas vu auparavant — une vulnérabilité, un choix qui se préparait derrière ses prunelles.
« Je vous dirai une chose, souffla-t-il enfin. Whitmore était mon ami. Le meilleur que j’aie jamais eu. Et je ne vous ai pas dit toute la vérité sur ce qu’il est devenu. »
Élise resta muette, sentant la lettre froissée dans sa manche. Un choix. Un nom. Une vérité à peser.
« Mais pas ici, reprit-il. Pas avec les murs qui ont des oreilles. Ce soir. Quand le médecin aura fait sa ronde et que les lampes seront basses. »
Elle acquiesça lentement, le cœur battant. « Ce soir, alors. »
Elle sortit de la salle, les mots de Whitmore brûlant dans sa manche comme une braise : *Marie Laurent. Ostende. Elle cherche toujours à passer en France.* Et soudain, elle comprit que les deux lettres parlaient peut-être de la même femme — et que l’homme alité connaissait son nom depuis le début.