La Récolte de la Veuve
Lire le chapitre 10: The Aftermath of Blight
La pluie tombait depuis trois jours, sans relâche, transformant la cour du manoir en bourbier où les sabots des chevaux s'enfonçaient jusqu'au paturon. Maeve regardait par la fenêtre de la cuisine pendant que Brigid écrasait des pommes de terre tachées, coupant les parties noires avec un couteau usé.
— C'est tout ce qu'il reste, murmura la servante en poussant le bol vers Maeve.
Le désespoir des gens avait un goût, pensa Maeve. Celui de la terre humide et du lait tourné. Depuis la récolte désastreuse, les visages des métayers s'étaient creusés, et les enfants semblaient plus petits dans leurs vêtements trop grands. Elle avait promis de faire ce qu'elle pouvait, et cette promesse pesait sur elle plus lourdement que le ciel gris.
— Attelle la carriole, dit-elle à Tommy qui passait dans la cour avec une brouette de bois mort.
Le jeune homme s'arrêta, la pluie ruisselant sur son visage tanné.
— Pour aller où, madame ?
— À la foire de Ballinrobe. Il faut vendre la jument.
Tommy ouvrit la bouche, puis la referma. Tout le monde savait que Bréagha était le dernier cheval de valeur du domaine, un alezan de cinq ans que Colm avait payé une fortune à Galway. Maeve ne lui laissa pas le temps de protester.
— Fais ce que je dis.
Elle attrapa son manteau de laine, trop mince pour la saison, et sortit dans la grisaille. L'écurie sentait le foin humide et le cuir usé. Bréagha tourna sa tête élégante vers elle, et Maeve posa son front contre le chanfrein chaud de l'animal.
— Pardonne-moi, souffla-t-elle.
Elle avait besoin de trente livres pour acheter des sacs de farine d'orge et couvrir les loyers impayés jusqu'à la fin de l'hiver. Trente livres pour que personne ne meure de faim dans ce domaine qu'elle tenait à bout de bras depuis la mort de Colm. Elle s'était dépouillée de ses robes de lin, de quelques bijoux de noce, des meubles de la chambre d'amis. Maintenant, elle vendait le dernier souffle d'élégance qui lui restait.
La foire de Ballinrobe puait le fumier et la sueur animale. Les marchands anglais déambulaient entre les enclos, le nez plissé, leurs vestes de tweed détonnant dans la boue irlandaise. Maeve attendit deux heures avec Bréagha, refusant trois offres insultantes avant qu'un hobereau de Mayo ne propose quarante-deux livres, les yeux brillants de convoitise pour l'animal.
Elle prit l'argent sans marchander, accepta la corde qui la liait au destin de Bréagha et tourna les talons.
Ce n'est qu'en repassant devant la vieille église de Ballinrobe qu'elle comprit où ses pas la menaient. Le cimetière s'étendait derrière le muret de pierre grise, les croix celtiques dressées comme des doigts vers un ciel qui n'en finissait pas de pleurer. Elle poussa le portail de fer rouillé et suivit le chemin boueux jusqu'à la tombe de son père.
La dalle de granit portait le nom de Seamus Brennan, orgueil de sa lignée, et une inscription effacée par les mousses. Maeve s'accroupit, la pluie ruisselant sur sa nuque, et sa main trouva le renflement sous sa jupe : le médaillon caché dans la poche qu'elle avait cousue elle-même.
Elle le sortit, le réchauffa entre ses paumes. L'or était tiède, comme s'il conservait la chaleur de celui qui l'avait porté. L'initiale de son père s'y dessinait toujours, nette malgré les années. Elle fit jouer le fermoir minuscule et la carte déchirée apparut, ses bords effrangés par le temps.
Trois croix tracées à l'encre délavée. Une à l'ouest, près de la côte — la région de Galway, peut-être. Les deux autres plus à l'intérieur, le long d'une ligne qui ressemblait à une rivière sinueuse.
Maeve n'avait jamais entendu parler d'une propriété familiale dans l'Ouest. Son père était un commerçant de Dublin devenu propriétaire terrien à la force de ses poignets, ou du moins c'est ce qu'on lui avait toujours dit. Mais cette carte disait autre chose. Elle murmurait une histoire de terre offerte ou conquise, de repères cachés, d'héritage dissimulé.
— Qu'as-tu caché, père ? demanda-t-elle à la pierre froide.
La pluie lui répondit. Elle resta là, agenouillée dans la boue, jusqu'à ce que ses jambes s'engourdissent, puis elle recacheta le médaillon avec soin et se releva.
En revenant au manoir, elle vit Ashworth qui fumait sur le perron, à l'abri de l'avancée du toit, son pardessus anglais boutonné jusqu'au menton. Il ne la regardait pas, mais il savait. Il savait toujours.
Elle gravit les marches, ruisselante, et s'arrêta devant lui.
— La jument est vendue. Nous avons de quoi acheter de la farine.
Il tira une longue bouffée de sa pipe sans répondre.
— Et j'ai réfléchi à notre arrangement, continua-t-elle en essuyant l'eau de son front. Pour le prêt de développement. Je vais prendre rendez-vous avec la banque.
Il la dévisagea, ses yeux clairs étrangement doux à travers la fumée.
— Vous ressemblez à votre père, dit-il.
Maeve se figea, une décharge électrique courant le long de sa colonne.
— Vous n'avez jamais connu mon père.
— J'ai connu son frère. À Galway. Liam Brennan. Vous ne l'avez jamais rencontré ?
Elle secoua la tête, le cœur battant.
— Il est mort avant ma naissance. Une fièvre, disait ma mère.
Ashworth éteignit sa pipe contre la pierre humide, lentement, comme s'il pesait ses mots.
— Ce n'était pas une fièvre. Il s'est noyé en revenant de Connemara. Il transportait des documents — des titres de propriété, disait-on. Une terre près de la côte, peut-être. Mais son bateau a chaviré dans la baie de Galway, et les papiers ont coulé avec lui.
Maeve resta figée, les gouttes s'écrasant sur ses épaules. Les croix sur la carte. L'une d'elles, près de la côte, était peut-être ce que Liam Brennan n'avait jamais pu réclamer.
— Pourquoi me dites-vous cela maintenant ? demanda-t-elle d'une voix tendue.
Ashworth la regarda avec une expression qu'elle ne savait pas déchiffrer.
— Parce que vous venez de vendre votre seule bête de valeur pour nourrir des gens qui ne pourront peut-être pas survivre au printemps, et vous le faites sans vous plaindre. Parce que vous travaillez depuis l'aube avec des mains que les gants ne protègent plus des cloques. Parce que vous méritez de savoir ce qu'on vous a peut-être caché.
La pluie redoubla. Elle aurait dû aller sécher ses vêtements, changer de jupe, distribuer la farine. Mais elle restait là, clouée par la révélation, regardant un Anglais qui en savait plus sur sa famille qu'elle-même.
— Venez, dit-il en poussant la porte. Avant de vous transformer en statue de sel.
À l'intérieur, la salle de réception était sombre, mais Brigid avait allumé un feu dans l'âtre, et la chaleur offrait un répit bienvenu. Maeve s'assit près du feu, et ce n'est que lorsque Ashworth lui tendit un verre de whisky qu'elle réalisa que ses mains tremblaient.
— Vous buvez ? demanda-t-elle avec un semblant de sourire.
— Rarement. Mais je fais une exception pour les femmes qui rentrent de vendre leur cheval.
Elle but une gorgée, la chaleur liquide se frayant un chemin dans sa poitrine. Le médaillon pesait contre sa hanche, lui rappelant sa présence.
— Trois croix, dit-elle soudain.
Ashworth haussa un sourcil.
— Excusez-moi ?
Elle hésita. Le secret était lourd, mais elle en avait assez des secrets. Ils avaient tué Colm, peut-être. Ils avaient rendu sa mère muette et son enfance floue.
— La carte de mon père, dit-elle lentement. Trois croix. J'avais pensé à une cachette d'or, une fortune cachée. Et si c'était trois terres ? Trois propriétés que ma famille a perdues ?
Ashworth reposa son verre, soudain attentif.
— Trois croix... Une à l'ouest, près de Galway ? Et deux autres le long d'une rivière ?
La pièce sembla retenir son souffle.
— Comment le savez-vous ?
— Parce que Liam Brennan a tenté de racheter deux fermes à Claremorris, le long de la rivière Robe. Il en parlait à mon père dans ses lettres. Il écrivait de longues lettres à mon père, vous savez. Les Brennan et les Ashworth étaient liés par une dette ancienne — une histoire de sang, disait-il. Une promesse jamais honorée.
Maeve se leva brusquement, le verre de whisky tanguant dans sa main.
— Une promesse entre un Brennan et un Ashworth ? Voilà pourquoi vous êtes ici ? Ce n'est pas le hasard qui vous a amené à mon domaine ?
Ashworth soutint son regard, un sourire triste sur ses lèvres.
— Le hasard n'existe pas en Irlande, madame Kelly. Il n'y a que l'histoire qui se répète.
Elle voulut le frapper. Elle voulut pleurer. Elle fit les deux à la fois, laissant le whisky se répandre sur son poignet, des larmes brûlantes se mêlant à la pluie sur ses joues.
Il resta immobile, ne s'approchant pas, la laissant traverser cette tempête intérieure sans intervention. Quand elle se tut, le feu crépitant dans le silence, il parla doucement :
— Cette promesse, quelle qu'elle soit, est ancienne. Elle ne m'oblige pas envers vous, sauf dans la mesure où j'ai choisi d'honorer mon père. Et j'ai choisi de le faire en vous aidant à obtenir ce prêt de la banque anglaise.
Maeve se rassit lentement, les jambes en coton.
— Et si cette carte menait réellement à des propriétés ? Pourquoi en aurait-elle besoin, de votre prêt de banque ?
— Parce que des propriétés dont vous n'avez pas les titres ne valent rien. Parce que la terre sans droit est une prison, pas une fortune. La banque peut vous donner l'argent pour reconstruire — elle ne vous demandera pas où sont les trois croix de votre père.
Elle le regarda longuement, les flammes dansant dans ses yeux gris.
— Vous croyez donc que je peux réussir ? Avec votre aide ?
— Je crois que vous êtes la personne la plus têtue que j'aie jamais rencontrée, et je connais des gens très têtus. Cela devrait suffire.
Le rire qui monta de sa gorge la surprit elle-même — un son sec, presque brisé, mais un rire quand même. Ashworth lui sourit, et pour la première fois depuis leur rencontre, elle vit le fardeau qu'il portait — celui de l'observateur, du témoin, de celui qui savait sans pouvoir agir.
— Demain, dit-elle en se levant, je préparerai les documents pour la banque. Vous m'aiderez à les présenter de manière acceptable.
— Ce sera un honneur, madame Kelly.
Elle sortit du salon, la carte brûlant contre sa cuisse, le nom de son père sur ses lèvres comme une prière. Dans le couloir, elle croisa Padraig qui la regarda passer sans un mot, les yeux sombres. Elle ne s'arrêta pas.
Dans sa chambre, elle sortit le médaillon et l'ouvrit encore une fois. La mèche de cheveux roux brillait à la lueur de la bougie — les cheveux de sa mère, sans doute. Ou ceux de Liam Brennan, mort avant sa naissance.
Une promesse entre un Brennan et un Ashworth. Une terre près de Galway. Deux fermes le long de la rivière Robe.
Trois croix pour trois propriétés, ou trois tombes.
Elle referma le médaillon et le glissa sous son oreiller, comme on glisse un enfant au lit. Dehors, la pluie tombait toujours, s'infiltrant dans le toit fissuré, les champs noyés, les cœurs brisés. Mais dans sa poitrine, quelque chose s'était allumé — une étincelle froide de colère et d'espoir mêlés.
Elle se coucha tout habillée, les yeux ouverts dans le noir.
Le matin suivant, elle se leva avant l'aube, vida son pot à eau sur son visage, et descendit trouver Ashworth dans la bibliothèque, où il l'attendait déjà avec des lettres étalées sur le bureau.
— La banque de Galway, dit-il en lui tendant la première page. J'ai écrit au directeur — un certain M. Whitmore. Il accepte de nous recevoir mardi.
Mardi. Elle avait quatre jours pour convaincre un banquier anglais que ses champs ravagés valaient l'investissement.
— D'accord, dit-elle en s'asseyant. Montrez-moi comment on fait croire à un Anglais que l'Irlande est une terre promise.