La Récolte de la Veuve
Lire le chapitre 9: The Blight
Les semaines qui suivirent furent une lente agonie. Maeve les compta en allers-retours vers l’est, chaque voyage une prière muette, chaque retour une défaite. La brume qui montait des fossés ne sentait plus la terre humide, mais le pourrissement. Les feuilles des pommes de terre, d’abord tachetées de noir, se recroquevillèrent en quelques jours, comme des mains qu’on brûle. Elle les toucha du bout des doigts, espérant un miracle, et ne ramena que cette odeur âcre, douceâtre, qui lui collait à la gorge.
Padraig ne disait rien. Il marchait à ses côtés, le visage fermé, et lorsqu’il soulevait une motte de terre pour en examiner la chair noircie, il la laissait retomber sans un mot. Maeve savait que son silence valait plus que toutes les consolations. Le vent d’ouest charriait la nouvelle de Connacht, où des villages entiers se vidaient. Ici, à Ballymore, la famine n’avait pas encore frappé aux portes. Mais les champs de l’est mouraient, et avec eux, l’espoir d’une récolte qui aurait soldé la dette.
Elle convoqua les ouvriers dans la cour au lever du jour. Ils vinrent en rangs serrés, hommes et femmes, enfants aux jambes nues, leurs regards rivés sur elle. Maeve se tenait sur les marches du perron, la jupe crottée, les cheveux tirés sous son bonnet, et elle parla d’une voix qu’elle ne se connaissait pas.
« Nous récolterons tout ce qui reste. Pas pour vendre. Pour garder la semence. Chaque pomme de terre saine, chaque tubercule petit, tout ira dans la cave, sous clé. Cet hiver, nous mangerons moins, mais nous planterons au printemps. » Elle marqua une pause, et sa voix se fit plus basse. « Et si quelqu’un ici a des parents dans l’ouest, qu’il leur écrive. Qu’ils viennent. Ici, il y a encore du travail. »
Un murmure parcourut l’assemblée. Un homme, le vieux Flaherty, cracha par terre. « Du travail, madame ? Pour quoi faire ? Planter la mort ?
— Planter l’avenir, répondit Maeve. Si nous abandonnons maintenant, ce sera à genoux que nous nous relèverons. Pas moi. Pas vous. »
Il y eut un silence, puis un jeune homme leva la main. « On est avec vous, Madame Kelly. »
Ils y allèrent. Toute la matinée, Maeve et Padraig menèrent la charge, courbés sur les sillons, arrachant les pieds encore debout, triant les tubercules sains des pourris. Les paniers se remplissaient lentement, trop lentement. Ses doigts saignaient sous les ongles, son dos hurlait, mais elle ne s’arrêta pas. Le soleil déclinait quand elle se redressa, les mains noires de terre, et vit l’étendue des dégâts : un tiers des récoltes perdu, peut-être plus. La cave serait à moitié vide. Ses calculs lui donnèrent un vertige, et elle dut s’appuyer sur le manche de sa pelle pour ne pas tomber.
C’est alors qu’elle le vit. Ashworth, immobile au bord du champ, sa silhouette sombre découpée sur le ciel orange. Il ne portait pas son manteau de ville, mais une vieille veste de tweed, et ses bottes étaient couvertes de boue – il avait marché dans les champs, seul, pour voir par lui-même. Maeve sentit un mélange de rage et de honte lui brûler la poitrine. Elle avait passé des semaines à lui montrer l’ouest verdoyant, à parler de l’abondance à venir. Et là, devant lui, la terre elle-même démentait ses mensonges.
Il s’approcha sans hâte. Padraig se redressa, les poings serrés, mais Ashworth ne lui prêta pas attention. Il s’arrêta devant Maeve, et un long moment passa, ponctué par le bruit des ouvriers qui chargeaient les derniers paniers.
« Vos champs de l’ouest sont encore debout, dit-il enfin. Je les ai vus ce matin. Mais ceux-ci… » Il désigna les sillons noircis d’un geste vague. « Ceux-ci sont morts. »
Maeve releva le menton. « Pas tous. Nous avons sauvé la semence.
— La semence ne paie pas vos dettes. »
C’était une lame, et elle le savait. Elle détourna les yeux, regarda la ligne des arbres au loin, là où la tour s’élevait encore, et sentit le poids du locket contre sa poitrine. Trois croix. Trois promesses. Elle n’avait pas encore osé le rouvrir depuis la découverte du mur, chaque soir reculant le moment où elle devrait décider d’y croire ou non.
« Vous avez raison, dit-elle, et le mot lui coûta. La semence ne paye pas les dettes. Mais elle garde la terre vivante jusqu’au printemps. Et au printemps, je planterai. »
Ashworth la regarda longuement. Il y avait dans ses yeux quelque chose de nouveau, une expression qu’elle ne savait pas déchiffrer – ni mépris, ni pitié, plutôt une interrogation. Puis il sortit une lettre de sa poche. Maeve reconnut le papier, le sceau. Celle qu’il avait montrée le soir de sa visite, celle qui recommandait la vente forcée.
« J’ai retardé l’envoi de cette lettre, dit-il. Mon supérieur à Dublin s’impatiente. L’échéance, c’est après-demain. »
Maeve sentit son cœur ralentir, comme s’il se préparait au coup. Elle ne répondit pas. Elle attendit.
Ashworth rangea la lettre. « Il existe une autre voie. Une banque anglaise offre des prêts aux domaines qui acceptent de moderniser leurs méthodes : drainage, rotation des cultures, introduction de nouvelles variétés de pommes de terre, résistantes à la maladie. Je connais le directeur. Si vous signez un engagement, je peux plaider votre cause. »
Le silence autour d’eux était total. Padraig fit un pas en avant, les yeux noirs. « Et qu’est-ce que vous voulez, en échange, monsieur l’Anglais ?
— Une chose, dit Ashworth, sans le quitter des yeux. Que madame Kelly accepte de me laisser l’accompagner dans ce changement. Pas comme propriétaire. Comme partenaire. Contre ma parole, je mettrai mon nom à côté du sien sur la demande. »
Maeve sentit le souffle lui manquer. Un partenariat. Avec l’homme qui tenait son avenir entre ses malles. Elle pensa à Colm, à sa mort, à son frère, au locket contre sa peau. Puis elle pensa à la cave à demi vide, aux enfants qui la regardaient ce matin, et à la promesse de printemps. Elle tendit la main.
Ashworth la prit. Sa poigne était ferme, plus chaude qu’elle ne l’avait imaginé. Il ne souriait pas, mais ses doigts restèrent enserrés autour des siens une seconde de trop, et Maeve comprit, dans cet instant de suspension, que cette alliance scellait bien plus qu’un prêt. C’était un pacte avec le diable – ou avec son seul espoir.
Derrière eux, le soleil se coucha sur les champs morts, et Maeve sentit la première goutte de pluie. Pas celle de la pourriture. Celle qui laverait la terre jusqu’au printemps.