La Récolte de la Veuve
Lire le chapitre 17: The Emigration Idea
La pluie avait cessé pendant la nuit, laissant l’air épais et froid. Maeve trouva Ashworth dans la bibliothèque, les volets encore clos, penché sur une carte de la province qu’il n’avait pas l’air de voir. Il leva la tête en l’entendant entrer, et elle remarqua qu’il avait passé une mauvaise nuit — les cernes sombres sous ses yeux disaient ce que sa posture rigide taisait.
Elle s’assit en face de lui sans attendre d’y être invitée, posant le parchemin d’Amérique sur la table entre eux. La cire du sceau avait craqué, mais les mots restaient nets, toujours lisibles.
— Je veux vendre la terre de Michigan et utiliser les fonds pour payer les dettes et financer le passage de ceux de nos métayers qui veulent partir.
Ashworth cessa de tourner le dos à la carte. Il ne la regarda pas tout de suite. Il fixa le document comme on fixe un piège ouvert.
— Vous voulez abandonner Kilrane ?
— Je veux sauver ce qu’il en reste.
— Ces terres forment la seule monnaie qui ne dépend pas de Sir Godfrey. Si vous les vendez, vous lui livrez votre dernière forteresse sans coup férir. Il saura que vous avez touché l’argent, il fera pression sur les filières bancaires jusqu’à ce que tout soit absorbé. Et puis il vous restera quoi ? Une maison vide, des champs qui vous regardent mourir, et moi… un agent sans commission.
— Je garderai la maison. Nous émigrerons ceux qui veulent partir, et ceux qui resteront travailleront d’autant plus loyalement pour la terre qu’ils auront choisie de défendre.
— Maeve. Le nombre de bras sur ces terres est déjà trop maigre pour ce qui demande à être moissonné. Chaque homme que vous ferez embarquer est une paire de mains qui ne reviendra pas. Sir Godfrey attend exactement ce moment — quand Kilrane sera vide, il n’aura plus besoin d’acheter votre domaine. Il n’aura qu’à le ramasser.
Elle laissa le silence respirer un instant avant de pousser le document vers lui.
— Vous croyez que je ne l’ai pas pesé ? demanda-t-elle, la voix plus basse qu’elle ne l’avait voulue. Chaque âme qui partira embarquera avec une promesse : qu’elle ne vivra pas dans un taudis de famine tant que je porterai le nom de Brennan. Mais si je reste sans payer ce que mon mari a emprunté, ce nom deviendra une malédiction que mes enfants, si j’en ai, ne pourront jamais fuir.
Ashworth ferma les yeux quelques secondes. Quand il les rouvrit, il y avait une tension dans sa mâchoire qu’elle ne lui avait pas encore vue.
— Vous parlez du nom comme s’il valait plus que la vie.
— Il vaut plus que la mienne.
— Cela, je le vois bien. C’est ce qui m’inquiète.
Il se leva, marcha vers la fenêtre malgré les volets clos, posa une main sur le bois sans le pousser.
— Vous parlez de vendre une terre que vous n’avez jamais vue, à un acheteur que vous ne connaissez pas, avec un bénéficiaire resté vide sur le document. Qui négocierait à votre place ? Vos uncles sont morts — du moins c’est ce que dit votre frère. Votre père signé là, d’une main qui tremblait peut-être déjà. Si quelqu’un conteste la validité de l’acte, vous n’avez aucune preuve que la signature est authentique, en dehors d’un homme qui dorénavant confesse et prie en crachant des nouvelles de Kilrane sur la place du village.
Maeve se leva à son tour. Elle ne haussa pas la voix, mais il sentit le tranchant.
— Vous avez une autre solution, Monsieur Ashworth ? Parce que si vous en avez une, je vous écoute. Sinon, nous parlons de la seule porte qui ne soit pas surveillée par Sir Godfrey.
Il ne répondit pas tout de suite. Il resta près de la fenêtre, les doigts serrés contre le rebord. Après un long moment, il dit, plus doucement :
— J’ai entendu parler d’un courtier à Cork, du nom de Kellerman, qui traite ce genre de créance pour des propriétaires qui ne veulent pas traverser l’Atlantique. Il correspond avec des acheteurs en terre canadienne, parfois américaine. Il est discret, mais il prend une commission trop élevée et il ne pose pas de questions quand il devrait.
— Il pose les bonnes ?
— Il pose celles qui lui permettent de dormir la nuit. Ce qui, croyez-moi, est une rareté dans ce métier.
Maeve s’approcha de la table, les doigts courants sur les bords usés de l’acte.
— Iriez-vous le voir pour moi ?
Ashworth la considéra — petite dans ce grand hall de bois et de pierre, le menton haut quand même, ce qu’elle avait de plus obstiné incrusté dans les épaules. Quelque chose céda en lui, invisiblement.
— Oui, dit-il finalement. J’irai à Cork. Mais je veux que vous me promettiez une chose : si Kellerman propose moins que ce que votre estime considère juste — et vous savez mieux que personne à quel point elle est têtue — vous ne signerez pas sur un coup de tête. Nous réfléchirons ensemble.
— Et si nous sommes d’accord tous les deux que le prix est juste ?
— Alors nous signerons. Mais pas vous seule et pas moi pour vous veiller. La signature d’un témoin devra figurer au bas du contrat de vente, quelqu’un que je connais de réputation. Je ne laisserai pas votre nom être le seul sur une ligne où Sir Godfrey pourrait glisser un doute.
Elle hocha la tête, prit une inspiration, puis replia l’acte avec soin et le glissa dans la poche intérieure de sa robe.
— Quand partirez-vous ?
— Demain matin, avant que le village ne soit réveillé. La route de Cork est dangereuse au printemps, mais mieux vaut voyager si tôt que si tard. Je serai de retour dans trois jours au plus tard, si Dieu et les chemins le permettent.
Il fit un pas vers elle, et quelque chose dans son regard se fit plus trouble.
— Maeve. Si Kellerman pose la question du bénéficiaire — et il la posera, il le fera toujours — que voulez-vous que je lui réponde ?
Elle comprit le poids de la question. La ligne vide sur l’acte était un espace de pouvoir : ce nom déterminerait qui pourrait réclamer la terre de Michigan si elle venait à mourir, ou si la vente échouait et que la créance devait être tenue. Pendant un long moment, elle regarda le sol, puis elle leva les yeux vers lui.
— Vous lui direz que le bénéficiaire sera choisi par la seule personne qui aura payé pour cette terre avec sa vie future.
Ashworth déglutit. Elle vit la pomme d’Adam remonter dans sa gorge.
— Vous parlez de votre mari mort, ou de vous-même vivante ?
— Je parle de celui ou celle qui restera à Kilrane quand la mer aura pris les autres. Vous ne laisserez pas tomber la question, n’est-ce pas ?
— Je vous le jure. C’est une question que je ne lâcherai pas.
Il lui tendit la main, et après une hésitation à peine perceptible, elle la prit. La poignée était ferme, sans excès.
Un bruit sourd, dehors — un cheval qui s’ébroue. Ils se séparèrent aussitôt. Maeve alla ouvrir un volet d’un pouce. Le chemin était vide. Mais dans l’ombre du mur nord, une silhouette — non, une forme : un seau posé sur une pierre, puis abandonné. Quelqu’un était venu écouter, et était parti sans le seau.
Elle le dit à Ashworth, qui suivit son regard par la fente des volets.
— Nous aurons besoin d’une autre façon de parler en privé, murmura-t-il.
— Ou d’une autre personne en qui avoir confiance.
— Vous croyez encore que c’est possible ?
Maeve se tourna vers lui, le visage soudain las et résolu.
— Nous n’avons pas le luxe d’y croire. Nous avons juste celui d’agir comme si c’était le cas.
Elle referma le volet. Dans l’ombre, la liasse de promesses — la terre de son père, le regard de l’agent, la ligne encore vide du bénéficiaire — pesait contre sa poitrine comme un cœur artificiel.
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