La Récolte de la Veuve
Lire le chapitre 20: Ashworth's Past
La pluie battait les vitres du petit bureau quand le coup frappa à la porte. Maeve leva les yeux de la lettre de Whitmore, le cœur serré. Elle n'attendait personne — Ashworth était à Cork, Seamus chez lui, et les domestiques connaissaient l'ordre de ne pas la déranger.
— Entrez.
La porte s'ouvrit sur une silhouette ruisselante, le col du manteau relevé, les bottes couvertes de boue jusqu'aux genoux. Ashworth. Il la regarda, une lueur fatiguée dans les yeux, et referma la porte derrière lui sans un mot.
Maeve se leva, les doigts crispés sur le bord du bureau.
— Vous devriez être à Cork. L'offre de Whitmore —
— Acceptée. Signée. Scellée. Le banquier a donné sa parole hier matin.
Elle souffla, un poids immense glissant de ses épaules.
— Et Seamus ?
— En sécurité chez sa sœur à Galway. J'ai laissé de l'argent pour trois mois de loyer et un homme de confiance pour veiller sur lui.
Il s'approcha du feu, tendant les mains vers les flammes. La lumière dansa sur ses traits — la mâchoire carrée, les pommettes hautes, les cernes qui creusaient son regard. Maeve remarqua pour la première fois qu'il n'avait pas l'allure d'un simple agent. Il y avait dans sa façon de se tenir, dans la coupe de son manteau, quelque chose de plus ancien, de plus étudié.
— Vous avez les nouvelles, alors, dit-elle. Sir Godfrey a perdu devant le magistrat.
— Je l'ai appris à mi-chemin. J'ai fait demi-tour immédiatement.
— Vous craigniez pour ma sécurité ?
Il se retourna, ses yeux sombres rencontrant les siens.
— Je craignais pour votre imprudence. Chevaucher jusqu'à Limerick sans escorte, affronter Sir Godfrey devant témoins... Vous avez un talent pour attirer le danger, Madame Kelly.
— Maeve. Combien de fois devrai-je vous le répéter ?
Il esquissa un sourire, le premier qu'elle lui voyait depuis des semaines.
— Maeve, alors.
Un silence s'installa, troublé seulement par le grésillement du feu et la pluie contre la vitre. Maeve retourna s'asseoir, mais ne reprit pas la lettre. Quelque chose dans l'attitude d'Ashworth — une tension inhabituelle, presque nerveuse — lui disait que cette visite n'avait pas pour seul objet de rendre compte de son voyage.
— Il y a autre chose, dit-elle.
Il ne la démentit pas. Longtemps, il contempla les flammes, et Maeve eut le temps d'étudier le pli entre ses sourcils, la façon dont ses doigts se crispaient derrière son dos.
— Vous m'avez demandé un jour pourquoi un Anglais de mon âge s'acharnait à sauver une terre qui n'était pas la sienne.
— Vous ne m'avez jamais répondu.
— Non. Mais vous n'avez pas insisté. Vous êtes... différente. Vous ne pressez pas les gens quand ils ne sont pas prêts.
Maeve sentit un pincement dans sa poitrine. On lui avait si peu dit de pareilles choses — ou alors, plus depuis longtemps. Son mari savait la complimenter, mais c'était de la flatterie facile, des mots pour apaiser. Ashworth ne disait pas cela pour la calmer.
— Alors parlez, dit-elle doucement. Je suis prête à écouter.
Il prit une inspiration profonde et vint s'asseoir en face d'elle, de l'autre côté du bureau. Ses mains reposaient à plat sur le bois, ses jointures blanchies.
— Je ne suis pas un agent ordinaire engagé par la Couronne, Maeve. Je suis le second fils de Lord Edmund Ashworth, du domaine d'Haverford, dans le Yorkshire.
Maeve cligna des yeux. L'information ne la surprit qu'à moitié — elle avait vu les signes, les détails qui ne collaient pas. Mais l'avouer à voix haute, c'était autre chose.
— Un lord.
— Un second fils, précisa-t-il. Ce qui, vous le savez, ne signifie presque rien. La terre revient à mon frère aîné, le titre aussi. Ma part, c'est une éducation convenable et un billet pour Londres en poche, avec pour tout patrimoine une poignée de main paternelle et la recommandation de me rendre utile.
Son ton était amer, mais pas plaintif. Maeve connaissait ce regard — celui de quelqu'un qui a longtemps appris à avaler sa fierté en petites bouchées quotidiennes.
— Votre père est ruiné ? demanda-t-elle.
— L'est, ou presque. Le domaine d'Haverford n'est plus que l'ombre de ce qu'il était du temps de mon grand-père. Des dettes de jeu, des récoltes perdues, des placements insensés. Mon frère a hérité d'une ruine qu'il passe ses journées à colmater. Moi, j'ai hérité d'un père qui voulait que je prouve que les Ashworth pouvaient encore bâtir quelque chose.
— Et vous avez choisi l'Irlande.
— J'ai choisi l'endroit où un homme sans terre peut encore en acquérir une à force de travail. Ce n'était pas un choix romantique. Mais c'était un choix.
Il la regarda, ses yeux plus sombres que jamais.
— Je suis venu ici pour prouver ma valeur. Pour racheter le nom de ma famille. Pour que, quand j'écrirai à mon père, ma lettre ne soit pas une supplication de plus mais une déclaration de succès. Et c'est pour cela que votre victoire d'aujourd'hui est la mienne, Maeve. Si Kilrane survit, si cette terre traverse la famine, ce sera ma preuve que je peux faire mieux que ce que le sang m'a donné.
Maeve détourna le regard, troublée. Cette confession avait la sincérité brute d'un homme qui n'avait pas l'habitude de se livrer ainsi.
— Pourquoi me dire cela maintenant ?
— Parce que vous méritez de savoir qui vous aide. Et parce que... parce que je tiens à votre estime, et que je ne veux pas devoir la gagner sous un faux drapeau.
Elle sentit le rouge lui monter aux joues et s'en voulut immédiatement.
— Je ne vous prenais pas pour un menteur.
— Mais vous me preniez pour un serviteur de la Couronne. C'est différent. Je ne voulais pas que vous découvriez la vérité ailleurs, par quelque commérage ou lettre indiscret.
— Et vos supérieurs ? Le gouvernement sait-il qui vous êtes ?
Un fin sourire étira ses lèvres.
— Ils savent que je suis compétent. C'est tout ce qui les intéresse. Je ne suis pas le premier second fils à se vendre à la fonction publique. En temps de famine, les petits nobles prêtent leurs cadets à l'administration, comme on prête un cheval de trait. Je ne fais pas exception.
— Vous n'avez pas l'air d'un cheval de trait, dit Maeve malgré elle.
— Je prends cela comme un compliment.
Il y avait une lueur dans son regard, presque taquine. Maeve se replongea machinalement dans la lettre de Whitmore pour se donner une contenance, mais ses yeux ne lisaient pas les mots.
— Et votre épouse ? demanda-t-elle, incapable de se retenir. Dans tout ce projet de bâtir, y a-t-il une place pour une famille ?
Ashworth se tut un long moment.
— Une épouse a été arrangée, autrefois. Une fille du Sussex avec une dot généreuse. Elle est morte de la fièvre avant les noces.
— Je suis navrée.
— Ce n'était pas un amour, Maeve. C'était une transaction. Mais elle était gentille, et je l'aimais bien. Sa mort a été... une perte, mais aussi une délivrance, et je ne suis pas fier de penser cela.
Maeve hocha lentement la tête. Elle pensa à Liam, à son corps froid sous les draps, à la façon dont on l'avait retrouvé au pied de la falaise, la nuque brisée. Elle n'avait jamais raconté à personne toute l'histoire de cette nuit-là — pas même au prêtre.
— Mon mari, dit-elle lentement, est mort il y a huit mois. On a dit qu'il était tombé. La falaise est glissante près du vieux moulin, surtout sous la pluie.
— Mais vous ne le croyez pas.
Elle le regarda fixement.
— Non. Liam savait nager, il connaissait chaque parcelle de cette falaise depuis son enfance. Et quand on l'a retrouvé, il portait encore ses bottes de travail... mais son manteau était sur son épaule, pas sur son dos. Comme s'il était sorti précipitamment, sans se préparer pour le temps qu'il faisait.
Ashworth ne détourna pas le regard.
— Vous n'avez jamais fait enquêter.
— Sur qui ? La police locale appartient aux propriétaires. Mon beau-père est mort un mois avant Liam, et depuis — elle s'interrompit, consciente du danger de poursuivre — les morts ont le mauvais goût de se succéder quand on ne pose pas de questions.
— Vous pensez que Sir Godfrey —
— Je ne pense rien, Monsieur Ashworth. Je n'ai pas le luxe d'avoir des pensées. J'ai des dettes, des tenanciers, et une terre qui ne produit presque plus. Les pensées sont pour les gens qui ont le temps.
Elle avait parlé plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu. C'était la fatigue, la peur, la tension accumulée depuis des semaines. Ashworth se leva lentement, la regardant de son plein de hauteur.
— Vous êtes la femme la plus tenace que j'ai jamais rencontrée, Maeve Brennan-Kelly. Et je ne dis pas cela à la légère. J'ai été élevé parmi les femmes de la bonne société — des femmes qui s'évanouissent à la vue d'une araignée et qui considèrent que gérer une maison ne requiert aucune intelligence. Vous êtes tout leur contraire.
Elle aurait dû se lever à son tour, mettre une distance entre eux. Mais ses jambes refusèrent de lui obéir.
— Vous me flattez, murmura-t-elle.
— Je ne vous flatte pas. Je vous admire. Chaque jour que je passe dans cette maison, je me surprends à chercher des raisons de revenir. Ce ne sont pas de bonnes raisons, professionnellement parlant. Mais ce sont les seules qui me poussent à vouloir ouvrir mes yeux le matin, alors que je les ouvrais autrefois à contrecœur.
Il se pencha et, avant qu'elle ait pu répondre, ses lèvres effleurèrent les siennes. Le contact fut bref, presque timide — un baiser d'homme qui n'avait pas l'habitude de demander, mais qui sait que ce qu'il prend ne lui appartient pas longtemps. Maeve sentit son cœur s'emballer, la chaleur se propager de sa bouche à ses membres.
Elle recula d'un pas, le souffle court.
— Ashworth.
— Je suis désolé.
Il détourna les yeux, un tic à la mâchoire.
— Non. Non, ce n'est pas... ce n'est pas mal. L'Inspecteur... Ce n'est pas mal. L'Inspecteur... Ce n'est pas mal. Ce n'est pas mal. Ce n'est pas mal. Ce n'est pas mal. Ce n'est pas mal.
Elle se ressaisit, posant une main sur son propre bras pour calmer le tremblement.
— Ce n'est pas mal. Mais c'est impossible, vous le savez.
— Je sais.
— Vous êtes Anglais. Agent de la Couronne. Et moi, je suis une veuve irlandaise dont la terre appartient encore de moitié à ceux qui veulent sa perte. Si quelqu'un nous voyait, si quelqu'un le racontait...
— Aucun de nous ne cherche à appartenir à l'autre, Maeve.
Sa voix était douce, presque fragile.
— Mais cela ne signifie pas que ce que je ressens n'est pas réel.
Elle ferma les yeux un instant. Quand elle les rouvrit, elle se tenait droite, le menton haut.
— Ce que vous ressentez restera entre ces murs, comme les secrets de cette maison. Vous êtes un bon agent, Ashworth. Un homme bon. Et j'ai besoin que vous restiez cet homme-là, maintenant, plus que jamais.
Il lui rendit son regard. Une acuité nouvelle en lui — il la comprenait.
— Alors, pour ce que cela vaut, je resterai. Mais ne me demandez pas de ne pas vous admirer, Maeve. Ce serait me demander de ne pas voir.
Elle déglutit, incapable de trouver une réponse. Au-dehors, la pluie redoubla sous une rafale de vent. Une voiture s'arrêta devant la grille — Maeve se tourna vers la fenêtre et vit le marchand dublinois, celui qui avait dîné chez Sir Godfrey, descendre d'un cabriolet.
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