La Récolte de la Veuve
Lire le chapitre 21: The Merchant's Ultimatum
Le domestique annonça le dîner d’une voix tremblante, et Maeve se demanda s’il savait, lui aussi, que la table était dressée pour un piège.
Le marchand de Galway s’installa en face d’elle avec l’aisance d’un homme qui a déjà gagné. Il s’appelait Cornelius Hart, et ses yeux ne quittaient jamais le visage de Maeve, même lorsqu’il portait le vin à ses lèvres. Il avait les mains grasses et la parole lente, comme un serpent qui n’a pas besoin de se presser.
« Madame Kelly, votre hospitalité est aussi charmante que votre réputation est tenace. »
Elle ne répondit pas. Elle le laissa tremper son pain dans la sauce, lui laissa croire qu’elle avait peur. La soupe aux navets refroidissait dans son assiette, et dans la cuisine, elle savait que les domestiques retenaient leur souffle.
« Je n’ai pas traversé la moitié de l’Irlande pour goûter votre potage, dit Hart en posant sa cuillère. Parlons affaires. »
Maeve but une gorgée d’eau avant de répondre, laissant le silence s’étirer.
« Parlons, dit-elle enfin. Mais sachez que je connais déjà le prix du maïs à Dublin, le coût du transport vers Cork, et la commission que Sir Godfrey vous verse pour chaque livre que vous extorquez à ses débiteurs. »
Le marchand cligna des yeux. Un seul battement de paupières, mais c’était assez. Il se redressa sur sa chaise.
« Je vois qu’on vous a mal conseillée. Votre défunt mari, Liam Kelly, avait une dette de quarante livres envers mes associés. Cette dette a été réglée — avec des billets qui, paraît-il, se sont révélés aussi faux que les promesses d’un avocat. Je peux prouver que ces billets sont passés entre vos mains, madame. »
Il sortit une liasse de papier de sa veste et la fit glisser sur la table. Maeve n’y toucha pas.
« Quarante livres, poursuivit-il, devenues cinquante avec les intérêts et les frais. Vous me les devez. Après quoi, je disparais. Faute de quoi, je porte cette affaire devant le magistrat, et vous verrez si votre victoire d’aujourd’hui tiendra face à une accusation de faux-monnayage. »
Maeve rit. Un rire franc, presque joyeux, qui la surprit elle-même.
« Monsieur Hart, dit-elle en se levant, vous êtes un imbécile. »
Elle marcha vers le buffet, ouvrit un tiroir, et en sortit un registre relié de cuir noir.
« Liam tenait ses comptes avec une précision maniaque. Savez-vous ce que j’ai trouvé en feuilletant ses carnets, entre deux factures de fourrage et une liste de semences ? Une note datée du mois de sa mort. »
Elle ouvrit le registre à une page marquée d’un ruban rouge et le tendit au marchand.
« “Payé à C. Hart, représentant de la maison Gallagher de Galway, la somme de douze livres pour solde de tout compte.” Signé Liam Kelly. Daté de trois semaines avant le “décès accidentel” qui a fait de moi une veuve. »
Hart pâlit. Son doigt courut sur l’encre, comme s’il pouvait en effacer la vérité.
« C’est un faux, murmura-t-il. Vous l’avez fait écrire après coup. »
« Peut-être, dit Maeve en reprenant le registre. Mais vous ne pouvez pas le prouver, et moi je peux prouver autre chose. Vos reçus, monsieur Hart, indiquent des montants qui ne correspondent jamais aux sommes réellement versées. Trois livres par-ci, cinq par-là. La différence est discrète, mais cumulée sur dix ans, elle représente une somme considérable. Une fraude qui nuirait fortement à votre réputation auprès des maisons de commerce de Cork — et de la banque qui me propose déjà un crédit. »
Le marchand se leva. La chaise racla le sol.
« Vous menacez un honnête homme de commerce ? »
« Je menace un homme qui a tenté de m’intimider dans ma propre maison, après avoir dîné avec Sir Godfrey trois soirs de suite à Galway. Je le sais, monsieur Hart, car mon cocher a des cousins à Galway, et ils ont de bons yeux. »
Hart ouvrit la bouche, puis la referma.
« Si vous portez cette histoire devant les autorités, dit-il enfin, d’une voix plus basse, vous n’aurez pas que moi contre vous. »
« Les autorités, reprit Maeve, viennent de reconnaître la validité du titre de mon père devant un magistrat en pleine audience. Sir Godfrey a perdu, publiquement, avec ses propres témoins. Vous croyez qu’un magistrat de comté prendra le parti d’un marchand de Galway contre une femme qui a déjà gagné un procès aujourd’hui ? »
Elle s’approcha de lui, et pour la première fois, elle vit la peur dans ses yeux.
« Je ne dois rien à votre maison, monsieur Hart. Ni quarante livres, ni cinquante, ni un penny. Si vous persistez à réclamer, je vous poursuivrai pour tentative d’extorsion devant le même magistrat, avec ce registre comme preuve. Et nous verrons qui de nous deux dort en prison ce soir. »
Le silence dura. Dehors, un cheval hennit. Le feu craqua dans la cheminée.
Hart saisit son chapeau sur la console.
« Vous faites une erreur, madame Kelly. »
« C’est possible, dit-elle. Mais ce soir, ce n’est pas moi qui repars la queue entre les jambes. »
Le marchand sortit sans un mot de plus. Maeve entendit ses bottes marteler le gravier de l’allée, puis le grincement de sa voiture qui s’éloignait dans la nuit.
Elle resta seule dans la salle à manger, le registre serré contre sa poitrine. Ses genoux se mirent à trembler. Elle s’assit, puis enfouit son visage dans ses mains.
Le mensonge lui avait coûté trois nuits blanches. Le registre était authentique — la note, elle, était un faux, écrit de sa propre main à la lumière d’une bougie, en imitant l’écriture de Liam.
Mais Hart avait plié. Pour combien de temps ?
Un bruit derrière la porte. Maeve leva la tête. Le petit domestique de cuisine, un garçon aux yeux trop vifs, détala dans le couloir.
Elle ne l’avait jamais vu rôder près de la salle à manger un soir de dîner.
Elle se leva, le registre toujours serré contre elle, et regarda par la fenêtre. Les champs s’étendaient, sombres et silencieux. La moisson approchait, et Sir Godfrey avait promis de voir Kilrane tomber avant la neige.
Ce soir, elle avait gagné une bataille.
Mais la guerre ne faisait que commencer.
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