La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 10: The First Vision
Le souffle d’Élodie s’échappa en un long frisson quand elle s’affala sur le canapé poussiéreux du foyer des artistes. Ses cordes vocales vibraient encore de l’exercice de la soirée, une gamme chromatique qu’elle répétait jusqu’à l’épuisement pour chasser l’image de cette silhouette spectrale penchée sur elle. La pièce sentait le vieux bois et la cire froide, et le silence après la tempête de la répétition manquée de Laure pesait comme un manteau mouillé.
Elle ferma les yeux. Le médaillon contre sa poitrine était tiède, presque brûlant. Elle songea à l’ôter, mais sa main retomba. La fatigue la clouait là, les jambes lourdes, l’esprit embrumé de questions.
Puis la musique commença.
Pas une mélodie qu’elle connaissait. Une arabesque de soprano, pure et cristalline, qui montait du cœur même du silence. Élodie rouvrit les yeux, mais le foyer avait disparu. À la place, elle se tenait debout sur une scène immense, baignée d’une lumière dorée qui tombait d’un ciel peint. Des rangées de velours rouge s’étageaient vers l’obscurité, et l’air vibrait d’un public invisible, retenant son souffle.
Devant elle, une femme chantait.
Élodie la reconnaissait sans l’avoir jamais vue autrement que spectrale et translucide. Ici, Céleste Aubry était pleine de chair et de sang. Ses cheveux sombres tirés en un chignon perlécé, son buste souligné d’une robe de satin ivoire, sa gorge ouverte comme un oiseau en plein vol. Sa voix emplissait l’espace — une supplique, une berceuse qui n’était pas celle du cintre. C’était la fin. Élodie le sentait dans ses os. La conclusion manquante, l’ultime montée, la note suspendue qui ne demandait qu’à se dénouer en paix.
Les paroles étaient simples. *« Dors, mon enfant, dans le creux de mes bras… »*
La note tenue se courba, se brisa presque. Et un homme entra.
Il venait des coulisses côté jardin, vêtu de noir, un loup d’argent sur le visage. Pas l’ornement d’un bal masqué — un masque lisse, froid, qui ne laissait voir que ses yeux. Céleste se retourna vers lui, et sa voix se tut. Elle fit un pas en arrière, mais il tendit la main, et elle la prit. Élodie voulut crier — *non* — mais aucun son ne sortit de sa gorge.
L’homme masqué guida Céleste vers les coulisses. La lumière dorée s’éteignit. Un souffle glacé parcourut la scène, et le public invisible se mit à murmurer, un grondement sourd comme une marée. Élodie voulut courir après eux, mais ses pieds étaient scellés au plancher.
La voix de Céleste revint alors, non plus chantée, mais chuchotée directement dans son oreille : *« Il m’a prise avec un sourire, Élodie. Ne laisse pas son petit-fils faire de même. »*
Le masque se retourna. Derrière le loup d’argent, les yeux n’étaient pas humains — ils étaient noirs, comme deux puits sans fond — et ils regardèrent Élodie. Directement. La reconnaissant.
Un choc sourd ébranla le théâtre entier. Le plancher se déroba.
Élodie tomba.
Elle se réveilla en sursaut, le cœur cognant contre ses côtes. Le foyer était sombre, seulement percé par le rai jaunâtre d’un lampadaire extérieur. Elle était toujours sur le canapé, la joue marquée par l’accoudoir de cuir. Sa main vola à sa gorge.
Le médaillon brûlait. Pas tiède. *Brûlant.* Elle le saisit à travers le tissu de son chemisier, retenant un cri.
Ses yeux cherchèrent l’horloge murale au-dessus de la porte. La grande aiguille indiquait onze heures dix-sept.
Elle l’avait regardée juste avant de s’asseoir : neuf heures vingt. Deux heures s’étaient écoulées. Deux heures de vision, de chute, de rêve éveillé — et pourtant pas un muscle ne bougeait de travers, pas un cauchemar qui l’aurait secouée sur le cuir. Elle se leva avec précaution. Ses jambes répondaient. Sa tête tourna légèrement, mais rien qui justifie deux heures d’inconscience.
Elle tira le médaillon de sous son chemisier. Le fermoir était chaud à en être inconfortable. Elle le souleva, le fit tourner entre ses doigts. À l’intérieur, toujours le même portrait miniature d’une femme aux yeux tristes. Mais quelque chose avait changé — quelque chose dans la gravure au dos. Une date, qu’elle n’y avait jamais vue. *12 avril 1923.*
Les jointures de ses doigts blanchirent. C’était la date de l’horloge, la date de la disparition. Le médaillon n’avait jamais porté cette inscription — elle l’avait examiné cent fois. L’avait-elle manquée ? Ou était-ce la vision qui l’avait inscrite là, comme une preuve qu’elle n’avait pas simplement rêvé ?
Un bruit. Léger. Dans le couloir.
Élodie se figea, le médaillon encore entre ses doigts. Des pas, feutrés, peut-être à trois mètres de la porte du foyer. Son cœur reprit un rythme précipité. Si c’était Julien, elle ne voulait pas le voir avec cette gravure neuve autour du cou. Si c’était Laure, elle ne voulait pas se faire surprendre à bredouiller des fantômes.
Elle glissa le médaillon sous son col, se baissa derrière le canapé, compta dix battements.
Les pas ralentirent et s’arrêtèrent tout près de la porte. Une ombre s’étira sous l’interstice, amincie par le lampadaire.
Personne n’entra. Après une longue seconde, une voix monta, à peine audible, comme un fil de verre prêt à se rompre. Un fredonnement. Pas la berceuse du cintre, pas l’aria de la vision — une tierce traînante, presque enfantine. La musique qu’une mère pourrait chanter pour endormir un enfant, sans les mots.
Puis l’ombre se déplaça, et le couloir redevint vide.
Élodie resta accroupie jusqu’à ce que ses genoux protestent. Quand elle se releva enfin, la tête lui tourna plus qu’avant. Elle consulta sa montre-bracelet. Dix-neuf minutes passées depuis son réveil — dix-neuf minutes seulement, et pourtant l’horloge murale affirmait qu’elle était restée plus de deux heures. Une chose faussait le temps ici. Le théâtre, le médaillon, la vision. Trop de pièces d’un même puzzle qui ne s’emboîtaient qu’en se recouvrant.
Elle prit son sac, ses gants. Le fredonnement reprit, plus ténu encore, comme s’il l’avait attendue.
Élodie posa la main sur la poignée, puis la retira.
Si le fantôme la laissait partir maintenant, c’était peut-être parce qu’elle avait besoin d’être libre. Ou parce que ce qui venait après devait se passer ailleurs, loin de Julien, loin du théâtre — là où elle trouverait l’inventaire Durance et la vérité sur l’enfant.
Elle ouvrit la porte du foyer.
Le couloir était vide. Mais sur le sol, juste devant le seuil, une fleur gisait — un camélia blanc, intact, posé comme un gage. Élodie savait que ni Laure, ni Julien, ni aucun membre du personnel n’avaient de raison d’en laisser un là. Elle le ramassa. Les pétales étaient froids, mais en les frottant entre ses doigts, une odeur monta — pas celle d’un parfum, mais celle d’une poudre ancienne, celle d’un maquillage de scène dont plus personne ne se servait depuis des décennies.
Elle serra la fleur dans son poing et sortit sous la pluie sans se retourner.