La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 11: Hidden Passage
La camélia blanche reposait contre le mur du corridor, ses pétales encore perlés de rosée comme si quelqu'un venait tout juste de la poser là. Élodie la ramassa, sentant le parfum familier du vestiaire de Céleste s'en dégager. Elle leva les yeux. Au bout du couloir, le léger fredonnement reprenait — la même mélodie, celle de la berceuse, mais plus insistante, comme un appel.
Elle suivit le son sans allumer les lampes, guidée par la lueur bleutée qui semblait émaner des pierres elles-mêmes. Le couloir s'enfonçait vers les coulisses, là où les machinistes avaient autrefois manœuvré les décors. Le fredonnement s'arrêta net devant un panneau de bois grossier, au fond d'une alcôve obscure.
Élodie tâtonna. Le panneau bougea sous ses doigts. Elle tira, et un grincement métallique déchira le silence. Derrière, un escalier de pierre s'enfonçait dans les entrailles du Théâtre des Ombres.
— Vous n'auriez pas dû venir seule.
Elle sursauta. Julien se tenait à quelques mètres, une torche électrique à la main, la mine à la fois inquiète et résolue.
— Vous me suivez ? demanda-t-elle, la voix plus dure qu'elle ne l'aurait voulu.
— Je vous ai entendue quitter votre loge. Après ce qui s'est passé à la répétition avec Laure… je ne pouvais pas vous laisser seule.
Élodie hésita. La mise en garde de Céleste résonnait encore — ne fait pas confiance à ton héritier. Mais l'escalier s'ouvrait devant elle, noir comme une bouche avide, et elle savait qu'elle n'aurait pas le courage d'y descendre seule.
— Restez derrière moi, dit-elle enfin.
— Vous ne me faites toujours pas confiance.
— Non. Mais j'ai besoin de quelqu'un qui puisse porter une lampe.
L'escalier descendait en colimaçon, les marches usées par des décennies de pas invisibles. L'air devenait plus froid, chargé d'humidité et de terre vieille. Au bout d'une trentaine de marches, ils débouchèrent dans un passage voûté, à peine assez large pour deux personnes de front.
Les murs étaient couverts d'une fine couche de poussière, mais par endroits on distinguait des traces de mains — récentes, elles aussi. Élodie les suivit du doigt.
— Quelqu'un est passé ici. Pas plus tard qu'hier, peut-être.
— Ou peut-être que c'est elle.
Julien braqua sa lampe vers le fond du passage. Des lettres gravées dans la pierre formaient un nom : DURANCE.
Élodie retint son souffle. L'inventaire. La piste que la note anonyme avait indiquée, celle qui devait mener à la vérité sur un enfant.
Le passage se terminait par une porte en chêne renforcée de fer, mais la serrure était neuve. Élodie la toucha. Du laiton récemment installé, pas de rouille.
— On dirait que quelqu'un voulait garder ceci fermé.
Julien sortit un trousseau de clés de sa poche et essaya plusieurs d'entre elles. La troisième tourna dans un claquement net.
— Vous aviez la clé ? demanda Élodie, soupçonneuse.
— J'ai trouvé ce trousseau dans les affaires personnelles de mon arrière-grand-père. Il y avait une clé qui n'ouvrait aucune porte du théâtre. J'ai fini par penser qu'elle devait ouvrir autre chose.
Il poussa la porte. Un souffle d'air froid et sec les enveloppa.
La pièce était petite, circulaire, avec des murs de pierre nus. Au centre trônait un coffre de cuir noir, clouté de cuivre, fermé par une lanière de cuir. Une couche de poussière épaisse recouvrait sa surface, mais Élodie remarqua que la poussière était plus fine par endroits, comme si quelqu'un l'avait époussetée récemment.
Julien s'agenouilla. La lanière céda sous ses doigts avec un craquement sec. Le couvercle s'ouvrit dans un gémissement de charnières rouillées.
Élodie s'attendait à des ossements, à des lettres, à des preuves. Elle trouva d'abord une robe — un costume de scène, d'un bleu nuit profond parsemé d'étoiles argentées, celle que Céleste portait sur l'affiche de la générale de 1923. En dessous, une autre robe de velours grenat. Puis une cape de soie noire, un éventail de plumes, une paire de gants blancs, soigneusement pliés comme si leur propriétaire allait les renfiler l'instant d'après.
Et tout au fond, un livre relié de cuir rouge, fermé par un ruban de satin.
Élodie le sortit avec précaution. La couverture ne portait ni titre ni nom, mais l'écriture à l'intérieur était fine, régulière, élégante — celle de Céleste Aubry.
— Son journal, murmura Julien.
Elle tourna les premières pages. Des dates, des notes sur des répétitions, des croquis de costumes. Puis, à mesure qu'elle avançait, les phrases devenaient plus personnelles, presque tremblées.
— Je ne lis pas sans son autorisation, dit-elle, posant le livre un instant sur ses genoux.
Mais le fredonnement reprit, tout près, et les lueurs bleutées dansèrent autour d'eux. Sur la page d'à côté, une phrase semblait soulignée à l'encre plus sombre : « Il m'a promis que si je chantais la fin, le théâtre ne mourrait jamais. »
Élodie parcourut les dernières pages, sa gorge se serrant à mesure que les mots se précisaient. Puis, à la fin, rien. Une dizaine de pages arrachées, leurs bordures encore visibles, collées contre la reliure.
Julien la regarda faire, une expression indéchiffrable sur le visage.
— Les pages manquantes, dit-il. Comme dans le dossier de police.
— Quelqu'un ne voulait pas que la vérité soit complète, souffla Élodie.
Elle feuilleta les pages jusqu'à l'avant-dernière entrée complète. Une écriture plus précipitée, comme écrite sous le coup de l'émotion :
« Adrien sait. Il dit qu'il connaît un moyen de la faire chanter sans qu'elle se détruise. Mais je ne veux plus chanter pour personne. Je veux seulement que mon enfant vive. S'il doit payer le prix, qu'il le fasse seul. »
Élodie relut la phrase plusieurs fois. Adrien. Ce nom — celui du spécialiste que Julien avait mentionné, Adrien Fortier. Le même prénom.
— Votre expert, dit-elle lentement. Adrien Fortier. Vous saviez que ce nom apparaissait dans son journal ?
Julien parut sincèrement déconcerté.
— Non. Je n'avais jamais lu ce carnet. Comment l'aurais-je pu ?
— Votre arrière-grand-père avait la clé du coffre.
— La clé du théâtre, pas du coffre. Je n'ai su pour l'existence d'une salle souterraine qu'en vous voyant.
Le fredonnement s'intensifia autour d'eux, presque douloureux. Les pierres vibrèrent légèrement. Élodie sentit le locket devenir brûlant contre sa peau. Elle laissa le journal ouvert à la page du haut, là où l'écriture se faisait la plus pressée, et lut la dernière entrée complète :
« 18 avril 1923. Quatre jours avant la dernière générale. Nous répétons la fin telle qu'elle doit être — celle qui sauvera le théâtre. Mais ce soir, en rentrant, j'ai vu son ombre sous la porte. Il était là. Il m'a dit que si je chantais, il me suivrait partout, que mon enfant ne serait jamais en sécurité. J'ai voulu fuir, mais comment fuir de quelqu'un qui connaît tous mes secrets ? Il m'a offert une alternative : devenir invisible. Disparaître volontairement. Alors je serais libre, et l'enfant aussi. J'ai accepté. Ce soir, je disparais. Mais j'emporte la véritable fin dans la tombe. Et quiconque voudra sauver ce théâtre devra reconnaître le mal pour ce qu'il est. »
Le silence retomba. Julien avait les yeux rivés sur les pages.
— Elle a disparu volontairement, murmura-t-il. Elle a choisi de partir avec lui.
Mais Élodie n'entendait plus. Elle regardait le fond du coffre, là où quelque chose brillait entre les plis d'une cape de soie.
Un médaillon d'or, gravé d'un monogramme — A.F.
Adrien Fortier.
Celui que Julien avait invité au théâtre. Le spécialiste.
Elle referma la lanière du coffre d'un geste sec et se redressa, le journal serré contre elle.
— Votre expert, dit-elle, la voix froide. Vous me l'avez présenté comme un allié. Mais si la famille Fortier est la même que celle qui a capturé Céleste, alors vous venez peut-être de faire entrer le loup dans la bergerie.
La lampe de Julien trembla légèrement dans sa main. Il chercha ses mots, puis :
— Adrien Fortier m'a contacté, pas l'inverse. Il a offert ses services comme par hasard, juste après que j'ai commencé à chercher la vérité sur ma grand-tante.
Élodie déglutit. La camélia, le journal, la pièce interdite — elle n'avait pas choisi ce chemin seule. Quelqu'un l'avait guidée. Et peut-être que quelqu'un d'autre avait guidé Julien.
Elle sortit de la pièce sans se retourner, le journal caché sous sa veste.
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