La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 9: The Rival's Shadow
Le rideau se leva sur une voix qui n'était pas la sienne. Élodie, assise au troisième rang de l'orchestre, regarda Laure Bellancourt dévorer la scène du Théâtre des Ombres avec une assurance assassine. *"Ô ma lyre immortelle"* — le lied de Gounod — jaillissait de sa gorge comme si le rôle avait été écrit pour elle, chaque note parfaite, chaque geste calculé pour la lumière.
Le directeur Vautour, affaissé dans le fauteuil voisin, hochait la tête avec une onction qui donnait la nausée.
« Elle a la présence, admit-il à mi-voix. La direction du Conservatoire a insisté. Pour la saison de réouverture, ils veulent une tête d'affiche connue. »
Élodie serra les accoudoirs. Trois mois. Trois mois avant que les bulldozers n'effacent ce théâtre, et on lui préférait cette peste qui sentait le parfum de grand magasin et la compromission.
Sur scène, Laure termina son air dans un crescendo qui fit vibrer les poussières centenaires. Le silence qui suivit fut brisé par ses propres applaudissements.
« Merci, mesdames et messieurs, lança-t-elle en se tournant vers la salle vide. Nous avons un public, finalement. »
Elle descendit l'escalier de scène, talons claquant sur le bois fatigué, et s'arrêta devant Élodie.
« Ma pauvre. Tu as vraiment cru qu'on allait te laisser diriger cette bicoque ? J'ai entendu dire que tu voyais des fantômes, maintenant. C'est ça, ta nouvelle stratégie pour attirer le public ? Une séance de spiritisme plutôt qu'un récital ? »
Le sang d'Élodie ne fit qu'un tour. Mais elle se souvint de la mise en garde de Céleste — *ne fais pas confiance à l'héritier* — et aussi de sa propre résolution : enquêter. Pas se battre avec des médiocres.
« La bicoque, comme tu dis, a vu Caruso chanter, répliqua-t-elle calmement. Toi, elle t'a vue vocaliser. Ce n'est pas tout à fait la même page d'histoire. »
Laure pinça les lèvres, privée de sa victoire facile. Elle toisa Élodie des pieds à la tête.
« On verra qui chantera quand le théâtre sera un parking. D'ailleurs, le directeur m'a dit que tu avais des... affinités particulières avec le lieu. Tu devrais faire attention. Les vieux théâtres ont des courants d'air. Et des lustres qui tombent. »
Elle rit, tourna les talons et remonta vers les coulisses.
Vautour se racla la gorge, mal à l'aise. « Élodie, je... »
« Je sais. Vous n'avez pas le choix. Les subventions. Le Conseil. Je comprends. »
Elle se leva, laissant le directeur bredouiller des excuses dans le vide. Quelque chose était en train de se fissurer en elle — pas sa détermination, non. Plutôt la fragile archéologie de ses espoirs. Trois mois pour tout résoudre, et maintenant elle devrait partager la scène, l'attention, les heures de répétition avec cette harpie.
Dans les coulisses, elle croisa Julien qui descendait des cintres, un chiffon gras à la main.
« J'ai vu, dit-il simplement. Laure Bellancourt. Elle est très... présente. »
« Présente. C'est un mot. »
Il la dévisagea un instant, puis son regard se fit plus doux. « Tu as mieux à faire que de te battre avec elle. Tu as entendu ce que disait la note anonyme ? L'inventaire Durance. »
Élodie acquiesça, mais quelque chose sonnait faux. Pourquoi Julien insisterait-il tant sur l'inventaire ? S'il cherchait la vérité depuis des années, comme il le prétendait, n'aurait-il pas déjà fouillé ce document ? À moins qu'il ne veuille qu'elle trouve quelque chose qu'il ne pouvait pas chercher lui-même.
« J'irai demain, dit-elle. Avant la répétition de Laure.
— Je peux t'accompagner. »
*Non. Tu ne peux pas.* Mais elle répondit : « Ce sera mieux seule. Les archives Durance sont dans le 11e, et j'ai besoin de me concentrer. La présence d'un Aubry pourrait... compliquer les choses. »
Il parut blessé, mais il acquiesça. « Comme tu veux. Je serai là si tu as besoin de moi. »
Elle s'éloigna, sentant son regard dans son dos. *Pourquoi est-ce que je ne lui fais toujours pas confiance ?* Parce que Céleste l'avait dit. Et parce que son carnet — ses années de recherche — prouvait qu'il n'était pas un simple restaurateur. Il était un chasseur. Et elle commençait à se demander si elle était sa proie ou son appât.
À dix-huit heures, la répétition de Laure commença. Élodie aurait dû partir, mais quelque chose la retint dans l'ombre du quatrième rang, cachée derrière un pilier. Elle voulait voir comment cette femme qui se moquait des fantômes tiendrait face à la pression du lieu.
Laure commença son récitatif — un air de *Manon*, cette fois, choisi pour faire briller son médium. Sa voix montait, claire et puissante, rebondissant sur les boiseries comme une balle de caoutchouc.
Et puis, au milieu d'une arabesque, la voix d'Élodie se glaça.
Un son montait des cintres. Un son que Laure ne pouvait pas entendre.
Le chant de Céleste. Non pas la berceuse, mais une vocalise ancienne, superposée à la mélodie de Laure comme une seconde piste sonore. Élodie la reconnaissait — c'était un air d'*Orfeo ed Euridice*, un air que Céleste avait chanté à l'affiche en 1920. Une menace, une revendication.
Laure, elle, n'entendait rien. Mais son geste théâtral — un mouvement ample du bras — accrocha quelque chose dans les coulisses. Un élément du décor, une pièce de métal mal fixée, tomba dans un fracas assourdissant.
Laure poussa un cri. Sur sa robe de répétition, une déchirure nette courait de son épaule à sa hanche, comme si une lame invisible avait suivi le fil de son geste.
« Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?! » hurla-t-elle en se retournant, cherchant un coupable.
Le régisseur accourut, blême. « Mademoiselle Bellancourt, ce n'était pas... le crochet de sécurité a cédé. Je vérifie toutes les attaches, je vous jure.
— Vérifiez mieux ! » Elle jeta un regard haineux vers le plafond, vers les cintres obscurs. « Ce théâtre est une ruine. Un piège. Vous voulez ma mort ? »
Elle tourna les talons et fonça vers les loges, laissant le régisseur et les machinistes dans un silence consterné.
Élodie demeura immobile derrière son pilier. La peur qui l'avait saisie la veille — le projecteur saboté, la voix qui chuchotait juste avant l'impact — resurgit. Mais elle était différente maintenant. Ce n'était pas elle, la cible. C'était Laure.
Céleste protégeait Élodie. Ou alors, elle éliminait toute rivale.
Élodie se glissa vers les coulisses, jetant un regard vers la loge de Laure. À travers la porte entrebâillée, elle la vit se déshabiller, examiner la déchirure avec des yeux exorbités. Elle parlait dans son téléphone.
« ... Je te jure, cette baraque est maudite. Le crochet était neuf, je te le dis. Neuf ! Et regarde la robe — une couture droite, impeccable. Ça ne se déchire pas comme ça. On dirait que quelqu'un... » Sa voix baissa. « ... quelqu'un l'a fait exprès. »
Élodie recula dans l'ombre.
*Si Céleste agit ainsi pour elle — pour protéger « son instrument » — qu'est-ce qu'elle fera quand elle découvrira que je cherche la vérité sur Ludovic ? Sur l'enfant ?*
La berceuse monta soudain dans sa tête, insistante, comme si Céleste voulait lui répondre. « L'enfant est au silence », murmura la voix. Et pour la première fois, Élodie comprit la véritable nature de sa position : elle n'était pas libre de partir. Elle était la voix que le fantôme avait choisie pour sortir du silence. Et si elle refusait, ou si elle trouvait la mauvaise vérité...
Qui d'autre pourrait être blessé ?
Elle sortit son téléphone et chercha l'adresse des archives Durance dans le 11e arrondissement. Demain, elle irait. Seule. Mais cette nuit, elle ne dormirait pas.