La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 12: Céleste's Diary
La bougie vacilla quand Élodie ouvrit le journal à la première page. L'encre avait pâli en brun rouille, mais l'écriture de Céleste demeurait ferme, presque obstinée. Elle s'installa contre le mur de terre battue de la cachette, le tronc ouvert devant elle comme un autel, et commença à lire.
Les premières entrées dataient de 1919. Céleste y décrivait ses débuts à l'Opéra Durance — un nom qui fit sursauter Élodie. Le théâtre n'avait jamais porté ce nom de son vivant. Elle parcourut des mois de répétitions, de triomphes, de doutes. Puis, au milieu du carnet, une écriture différente. Plus nerveuse. Les lettres penchaient comme sous un vent intérieur.
*« Il m'a joué la phrase hier soir. Cette phrase que je n'ose pas écrire ici, de peur qu'elle ne prenne vie et ne s'échappe. Il dit qu'elle contient tout — le commencement et la fin de notre histoire. Je n'ai jamais entendu quelque chose d'aussi beau. Ni d'aussi terrifiant. »*
Élodie tourna la page. Le nom n'apparaissait nulle part. Seulement des pronoms. *Lui. Il. Le musicien.*
*« Il prétend que le théâtre lui murmure ses secrets. Je ris, mais au fond, je sais qu'il dit vrai. Certains soirs, après le départ des machinistes, j'entends les pierres soupirer. Il appelle cela la mémoire du lieu. Moi, j'appelle cela des fantômes. Nous avons tous les deux raison. »*
La jeune soprano sentit un frisson lui parcourir la nuque. Elle jeta un coup d'œil vers l'échelle menant à la trappe, mais ne vit que l'obscurité familière du sous-sol.
Les entrées suivantes parlaient d'une partition. La *Nocturne pour une voix disparue*. Céleste n'en décrivait jamais la musique — seulement l'effet qu'elle produisait sur ceux qui l'entendaient. Des larmes. Des réconciliations. Une fois, un homme qui riait depuis des années après la mort de sa femme.
Puis le ton changea.
*« Il m'a demandé de chanter la fin. Celle qu'il n'a écrite pour personne d'autre. Il dit que cette note — cette note unique — pourrait réveiller ce que le théâtre a de plus profond. Mais quand il m'a chanté le passage, j'ai vu quelque chose dans ses yeux. Quelque chose qui n'était pas lui. »*
Élodie ralentit. Ses doigts suivirent l'encre comme si elle pouvait sentir la main de Céleste trembler à travers le temps.
*« Il m'a avoué qu'il n'était pas seul dans sa tête. Qu'une présence l'accompagnait depuis son enfance. Une présence qui avait faim. Qui attendait. Il m'a dit — et sa voix n'était plus la sienne quand il a prononcé ces mots — qu'elle se nourrirait de la musique. Que plus la note serait pure, plus elle serait puissante. Et qu'ensuite, nous serions libres. »*
La bougie crachota. Élodie sursauta, protégeant la flamme d'une main tremblante. Les ombres dansèrent sur les costumes de Céleste suspendus derrière elle.
La dernière entrée complète datait du 10 avril 1923. Deux jours avant la disparition.
*« Je sais maintenant ce qu'il attendait. Cette fameuse "présence" n'est pas une métaphore. C'est une chose réelle, tapie dans les fondations du théâtre, qui se repaît des voix qu'on lui sacrifie. Il a cru la contrôler. Il se trompait. Elle le contrôle, lui. »*
*« J'ai vu la partition complète ce matin. La note finale n'est pas une libération — c'est un piège. Quiconque la chante devient la prison de cette chose. La voix ne lui appartient plus. Le corps non plus. »*
*« Il m'attend ce soir pour la "répétition secrète". Il croit que je vais chanter. Mais j'ai fait un autre choix. »*
*« Je dois protéger ce qui n'est pas encore né. Je dois le cacher d'eux — de lui, de ce qui l'habite. Je ne sais pas encore comment. Mais je sais que si je reste, nous serons tous perdus. »*
*« Adrien sait. Il a deviné avant moi. Il m'a proposé de m'aider à fuir, mais je ne peux pas lui demander de porter ce fardeau. Il a déjà trop sacrifié pour moi. »*
Élodie relut ce passage trois fois. *Adrien sait.* Pas le compositeur. Pas la présence. Un autre homme — un homme nommé Adrien, qui avait proposé son aide.
Elle sortit le médaillon d'or du tronc, le fit tourner entre ses doigts. Les initiales « A.F. » brillaient dans la lueur de la bougie. Adrien Fortier. Le spécialiste que Julien avait invité.
Mais était-ce le même homme ? Ou un descendant ? Et si la lettre « F » ne signifiait pas Fortier, mais autre chose ? Fouquet ? Fabron ?
Elle feuilleta rapidement les dernières pages. Le texte devenait haché, presque illisible. Puis, juste avant les pages arrachées, une ultime entrée — datée du jour même de la disparition, le 12 avril.
*« La représentation de minuit. Il y croit encore. Mais j'ai vu la vérité dans le miroir des loges : ce ne sera pas lui qui dirigera l'orchestre ce soir. Ce sera elle. Et si je chante, je deviens elle. »*
*« Pardonne-moi, Adrien. Pardonne-moi pour ce que je m'apprête à faire. Mais le théâtre peut encore être sauvé — si quelqu'un un jour comprend le vrai sens de la note. Elle n'est pas une prison. Elle est une clé. Une clé pour fermer la porte pour toujours. »*
*« J'aurais dû être plus courageuse. J'aurais dû chanter. Mais je suis terrifiée, et je préfère disparaître plutôt que de devenir le monstre qui sommeille sous nos pieds. »*
*« Si quelqu'un trouve ce journal — s'il vous plaît — ne cherchez pas à me venger. Cherchez à comprendre. Le théâtre n'est pas hanté par moi. Il est hanté par elle. Et elle attend encore. »*
La plume de Céleste avait tracé une dernière ligne sous le texte, appuyée au point de déchirer le papier. Puis plus rien.
Élodie demeura immobile, le journal ouvert sur ses genoux. Le médaillon tiédissait dans sa paume. Elle entendit le souffle du théâtre au-dessus d'elle — les vieilles poutres qui geignaient, la poussière qui retombait. Mais sous ces bruits familiers, une autre vibration courait. Un grondement sourd, à peine perceptible, comme un orgue jouant trop loin pour être entendu, mais trop profond pour être ignoré.
Elle n'était pas seule dans ce sous-sol. Pas seulement avec le fantôme de Céleste. L'écriture parlait d'une *autre* présence. Une présence qui avait faim de voix. Et qui attendait toujours.
Élodie replaça le journal dans le tronc et remonta l'échelle, le médaillon serré dans son poing. Quand elle émergea dans le corridor du sous-sol, l'air lui parut plus froid que tout à l'heure. Le camélia blanc n'était plus là où elle l'avait laissé — mais quelques pétales frais, immaculés, formaient un chemin vers la droite.
Vers les loges.
Vers la scène.
Comment la note de Céleste pouvait-elle être *une clé* si personne ne savait la chanter ? Et si Céleste avait eu peur de chanter elle-même — de peur de devenir l'instrument de la chose — alors qui pouvait la chanter à sa place ?
Élodie comprit, avec une clarté glaciale, que le fantôme ne la guidait pas seulement vers la vérité. Il la guidait vers un rôle précis. Un rôle que Céleste n'avait pas eu le courage d'interpréter — ou qu'elle n'avait jamais voulu confier à personne.
Et pourtant, quelque chose dans le journal la dérangeait. Quelque chose que Céleste n'avait pas écrit. Dans la marge, presque invisible, une main étrangère avait griffonné au crayon, en lettres minuscules que seule la flamme de la bougie avait révélées :
*« Elle ment. Elle n'a jamais eu l'intention de chanter. C'est moi qui ai dû finir son travail. »*
Élodie se retourna. Derrière elle, au bout du corridor, une silhouette immobile se découpait dans la pénombre. Un homme. Grand. Silencieux. Qui l'observait.
Il fit un pas en avant. La lumière du couloir éclaira son visage.
Julien.
— Je t'ai cherchée partout, dit-il. J'ai trouvé quelque chose que tu dois voir.
Il tenait une vieille partition à la main. Sur la couverture, en lettres dorées : *Nocturne pour une voix disparue — F. Aubry.*
F. Pas A. Et Aubry — le nom de famille de Céleste avant son mariage ?
— Le compositeur de cette pièce, dit Julien en la regardant droit dans les yeux, s'appelait Félix. Félix Aubry. Le frère de Céleste.
Le médaillon d'or brûla soudain dans la main d'Élodie.
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