La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 13: The Masked Figure
La nuit avait avalé le théâtre. Les couloirs du sous-sol semblaient plus étroits qu'à la lumière du jour, les ombres plus épaisses, comme si les murs respiraient. Élodie tenait encore le journal de Céleste contre sa poitrine lorsque Julien fit craquer une allumette. La flamme trembla, dessina des visages fugitifs sur les moulures poussiéreuses.
— Tu entends ? murmura-t-il.
Elle tendit l'oreille. Un chuchotis d'abord, à peine humain. Puis un pas. Un vrai pas, feutré mais net, qui venait de la coulisse des artistes.
Quelqu'un marchait là-haut.
Élodie grimpa l'escalier de service derrière Julien, ses semelles glissant sur le bois usé. Ils atteignirent le niveau de la scène. Le pas s'était arrêté. Le silence pesait comme un rideau de velours.
Et puis, au bout du corridor des loges, une silhouette.
Un homme — ou une forme d'homme — vêtu d'un habit de soirée noir et d'un manteau long. Un masque vénitien pâle couvrait son visage, blanc laiteux dans la pénombre, percé de deux fentes sombres. Il ne bougeait pas. Il les regardait. Il les attendait.
Julien s'élança sans un mot.
— Arrêtez ! cria-t-il.
La silhouette recula d'un pas lent, presque dansé, puis tourna et s'engagea dans le couloir des décors. Julien la poursuivit, ses bottes résonnant sur les planches. Élodie voulut le suivre, mais au moment de franchir le seuil de la coulisse, une vague de chaleur l'enveloppa. L'air devint épais, vibratile, chargé d'électricité. Le brocart de son col lui parut soudain trop lourd.
— Julien ! appela-t-elle faiblement.
Sa voix se perdit dans un brouhaha montant. Des voix. Des dizaines de voix, chaotiques, qui s'accordaient. Le chœur fantôme. Il montait des profondeurs du théâtre comme une marée, plus puissant que jamais, à tel point qu'elle dut porter les mains à ses oreilles.
Devant elle, Julien atteignait l'angle du mur. Le masqué avait disparu.
Julien s'arrêta, tourna sur lui-même, posa la main sur la paroi comme pour vérifier sa réalité. Le vieux papier peint du XIXe était intact. Il n'y avait ni porte ni passage. L'homme s'était fondu dans le mur.
— Julien ! hurla-t-elle cette fois.
Il se retourna. Leurs regards se croisèrent à travers la pénombre. Et elle vit ses yeux s'élargir.
Le sol parut se dérober sous ses pieds. Elle ne tomba pas — elle s'évanouit, simplement, le corps qui se plie, les genoux qui cèdent, la nuque qui heurte le plancher froid.
Quand elle rouvrit les yeux, le temps avait passé. Combien ? Elle ne savait pas. Quelques secondes peut-être. Une éternité. Sa tête vibrait encore du crescendo du chœur.
Julien était penché sur elle, le visage blême, une main sous sa nuque.
— Élodie ! Élodie, vous m'entendez ?
Elle voulut répondre mais aucun son ne sortit. Sa main droite était crispée, les doigts refermés sur le médaillon. Non — sur le locket. Le médaillon d'or portant le monogramme A.F., qu'elle avait gardé de la malle de Céleste. Elle le sentait vibrer contre sa paume.
Elle ouvrit la main.
Le médaillon émettait une lueur. Douce, dorée, tremblotante comme la flamme d'une bougie. Elle n'avait jamais rien vu de tel. Le monogramme semblait se dissoudre et se reformer sans cesse, les lettres dansant entre les deux interprétations — A.F. pour Aubry Félix. A.F. pour Adrien Fortier. Ou peut-être autre chose encore.
— Ça… ça chauffe, murmura-t-elle.
Le chœur s'arrêta. D'un coup. Comme si quelqu'un avait levé la main.
Le silence qui suivit était d'une qualité nouvelle. Ce n'était pas l'absence de son. C'était une présence de silence — dense, attentif, presque respirant. Les murs du théâtre n'étaient plus de la pierre et du plâtre. Ils étaient une membrane.
Élodie se redressa lentement, soutenue par Julien. Elle regarda autour d'elle. Les faisceaux de poussière dans l'air immobile, les draperies immobiles, les cintres filant vers le noir. Et pourtant, tout bougeait imperceptiblement. Le sol ondulait sous leurs pieds comme un souffle. Les lambris exsudaient une moiteur chaude, presque organique.
Julien le sentit aussi. Il n'avait pas quitté son visage du médaillon. Sa mâchoire était serrée.
— C'est le théâtre, articula-t-il enfin.
Élodie tourna vers lui un regard trouble.
— Le théâtre ?
— Ce n'est pas Céleste qui nous guide, Élodie. Je veux dire… pas seulement. Ce bâtiment. Il vit. Il nous regarde. Il nous entend. C'est lui qui ouvre les portes et qui les referme. C'est lui qui garde les secrets.
Elle voulut rire — un rire nerveux, de dénégation — mais aucun son ne sortit. Parce qu'au même instant, elle entendit sa propre voix, quelque part derrière elle, chantant la berceuse de Félix Aubry.
Cette voix qu'elle aurait aimée, ces notes qui la traversaient comme un courant. Et dans le même souffle, une seconde voix, plus grave, qui se superposa à la sienne. Un contralto profond et désaccordé, qui n'était humain ni dans sa tessiture ni dans son intention.
Deux voix, puis dix, puis cent. Le chœur était revenu mais plus au loin. Il était en elle. Dans sa poitrine, dans sa gorge, dans sa tête.
La lumière du médaillon s'intensifia, inondant le corridor d'un or spectral.
Et la vérité naquit dans cette clarté impossible : le théâtre n'avait jamais été le décor de la disparition de Céleste. Il en avait été l'instrument. Et si Céleste avait chanté le Nocturne jusqu'au bout, ce n'est pas elle que le bâtiment aurait consommée.
C'est lui qui se serait réveillé pour de bon.
Le masqué n'était pas un intrus. Il était une émanation d'une présence plus ancienne, tapie dans les murs depuis des décennies, se nourrissant des voix, patiente, toujours là. Et à présent elle savait ce qu'elle avait tenté d'ignorer depuis le premier soir où elle avait entendu chanter les murs :
Elle n'était pas venue sauver ce théâtre.
Ce théâtre l'avait fait venir pour la dévorer.
La lueur s'éteignit. Le médaillon retomba froid dans sa paume. Et le silence qui suivit fut celui d'un prédateur satisfait.
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