La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 14: Aftermath of the Specter
La lumière blanche de l'hôpital lui brûlait les yeux avant même qu'elle ne les ouvre. Élodie les garda fermés un long moment, écoutant le bourdonnement des néons, le cliquetis des pas sur le linoléum, l'écho lointain d'une annonce au haut-parleur. Et puis, sous tout cela, à peine perceptible, il y avait la voix.
Une voix de femme, limpide et lointaine, qui chantait un air qu'elle ne connaissait pas. Ou plutôt qu'elle connaissait trop bien, maintenant. Les vocalises du *Nocturne*, celles que Céleste répétait dans les couloirs du théâtre à toute heure du jour et de la nuit depuis que la mémoire lui était revenue.
Élodie ouvrit les yeux.
Le plafond était blanc, les murs étaient blancs, et la lumière qui filtrait à travers les stores était d'un blanc cru qui lui fit plisser les paupières. Une perfusion gouttait dans son bras, et sa gorge était sèche comme si elle avait chanté pendant des heures sans boire une seule gorgée d'eau.
— Elle est réveillée.
La voix de Julien venait de sa droite. Élodie tourna la tête, lentement, et le vit assis sur une chaise en plastique moulé, le menton dans les mains. Il avait les traits tirés, les cheveux en désordre, et une pâleur qui n'avait rien à voir avec l'éclairage de la pièce.
— Vous êtes là depuis combien de temps ? demanda-t-elle, la voix rauque.
— Deux jours.
Élodie se redressa d'un coup, et la tête lui tourna. Deux jours. Elle jeta un regard affolé à la fenêtre, cherchant à évaluer l'heure, la saison, quelque chose qui lui donnerait un repère.
— Le théâtre...
— Il est toujours debout, si c'est ce que vous demandez. La mairie n'a pas encore envoyé les bulldozers. Mais ça ne saurait tarder.
Julien se leva, s'approcha du lit. Il portait la même veste que la dernière fois, tachée de poussière et de vieille peinture.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Élodie. La dernière chose dont je me souviens, c'est... le mur. Le masque qui s'enfonçait dedans.
Julien la regarda un instant, comme s'il jaugeait sa réponse, puis il s'assit au bord du lit.
— Vous vous êtes évanouie. Le temps que je vous rattrape, vous aviez le médaillon à la main, et il brillait — d'une lumière que je n'avais jamais vue. Puis la lumière s'est éteinte, et vous êtes devenue toute froide.
Élodie porta la main à son cou. Le médaillon était toujours là, mais sous ses doigts, il était tiède et inerte. Une simple pièce de métal ancien.
— Je n'ai aucun souvenir de ce qui s'est passé entre le moment où le masque a touché le mur et maintenant.
— Les médecins disent que c'est peut-être un choc. Ils ont fait passer des examens — cerveau, cœur, tout est normal. Physiologiquement, vous êtes en parfaite santé.
— Mais ce n'est pas un choc, dit Élodie. Vous le savez.
Julien ne répondit pas. Il regarda ses mains un long moment, puis releva les yeux vers elle.
— Élodie, il faut que je vous dise quelque chose.
Il y avait quelque chose dans sa voix qui la fit se raidir. Une gravité qu'elle ne lui connaissait pas. Elle avait passé des semaines à le soupçonner, à douter de lui, à se demander s'il était un allié ou un instrument du mal qui rôdait dans le théâtre. Et maintenant, assis au bord de son lit d'hôpital, il avait l'air d'un homme qui allait enfin dire la vérité — ou une partie de la vérité.
— Je vous ai menti, dit-il. Pas sur le théâtre, pas sur les travaux. Mais sur qui je suis.
Élodie retint son souffle. Elle avait tant imaginé ce moment — des accusations, des révélations, des confrontations violentes. Mais il n'y avait rien de menaçant dans sa posture. C'était plutôt comme s'il se vidait d'un poids qu'il portait depuis des années.
— Je m'appelle bien Julien Fortier. Mais Fortier n'est pas mon vrai nom de famille. C'est celui de mon arrière-grand-mère.
— Votre arrière-grand-mère ?
Il acquiesça lentement.
— Son nom de scène. Elle s'appelait Céleste Aubry à la ville. La diva qui a disparu. La femme qui hante les coulisses de votre théâtre depuis cent ans.
Le silence qui suivit fut total. Même les néons semblaient suspendre leur bourdonnement.
— Vous êtes... le descendant de Céleste ? chuchota Élodie.
— Arrière-petit-fils. Par sa fille, la petite qu'elle a cachée. Mon arrière-grand-mère, Céleste, elle a eu une fille en secret, juste avant sa disparition. Personne ne le savait à l'époque — sauf deux ou trois personnes de confiance, et une personne qui n'était pas de confiance du tout. Elle a confié l'enfant à une nourrice et elle est partie. Plus jamais revue.
Élodie se souvenait du journal, des mots qu'elle avait lus dans la chambre souterraine. *Elle mentait. Elle n'a jamais fui pour protéger l'enfant. Elle a fui parce qu'elle avait peur de ce qu'elle aurait fait si elle était restée.*
— Et le médaillon, dit-elle. Il appartenait à votre famille, alors.
— À ma mère, oui. Elle me l'a donné avant de mourir, en me demandant de le porter jusqu'à ce que je trouve la vérité sur Céleste.
— Pourquoi maintenant ? Pourquoi venir ici, à ce théâtre, précisément ?
Julien se passa une main dans les cheveux, visiblement mal à l'aise.
— Parce que c'est le théâtre où elle a disparu, bien sûr. Mais aussi parce que j'ai passé ma vie à chercher ce qui lui est arrivé. Ma mère m'a raconté des histoires — des histoires de famille, des légendes. Elle disait que Céleste avait disparu avec une partition, un opéra inachevé, et que cet opéra était la clé de tout.
— Le *Nocturne*, murmura Élodie. L'opéra de Félix Aubry.
— Oui. L'opéra que mon arrière-grand-mère a refusé de chanter jusqu'au bout.
Élodie le regarda fixement. Tout s'assemblait — ou plutôt, tout se révélait encore plus complexe. Julien n'était pas seulement le restaurateur du théâtre. Il était l'arrière-petit-fils de Céleste Aubry, la femme dont le fantôme chantait dans les couloirs, la femme dont le frère avait composé une œuvre qui pouvait — selon le journal — soit sauver le théâtre, soit consumer quiconque oserait la chanter jusqu'au bout.
— Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit plus tôt ? demanda-t-elle.
— Parce que je ne savais pas si je pouvais vous faire confiance.
— Et maintenant ?
Julien sourit — un sourire fatigué, mais sincère.
— Maintenant, je vous ai vue tenir un médaillon qui brillait comme une étoile. Je vous ai entendue parler d'une voix que je ne pouvais pas entendre mais qui était manifestement là. Je vous ai vue vous évanouir dans les bras d'une entité qui a cent ans et qui hante le théâtre où mon arrière-grand-mère a vécu. Si je ne peux pas faire confiance à la seule personne qui semble capable de voir et d'entendre ce que je ne peux qu'imaginer, alors je n'ai plus aucun recours.
— Le journal, dit Élodie doucement. Il parle d'Adrien. Nous pensions que c'était vous — enfin, que c'était Fortier.
— Adrien Fortier était le mari de ma fille aînée. Un homme cruel, selon les archives familiales. Mais ce n'était pas de lui que parlait Céleste dans son journal.
Un frisson parcourut la nuque d'Élodie. Les initiales — A.F. — qui pouvaient aussi être Aubry Félix. Le frère compositeur. L'homme que le journal décrivait comme *habité par une présence malfaisante*.
— Vous pensez que Félix Aubry était la présence malveillante ? demanda-t-elle.
— Je pense que c'est plus compliqué que ça. Je pense que Félix a peut-être lui-même été une victime.
Julien se leva, s'approcha de la fenêtre. Dehors, le ciel était gris et la pluie commençait à tomber sur les toits de Paris.
— Ma mère m'a raconté que, dans la famille, on appelait Félix « le musicien hanté ». Il composait la nuit, des heures entières, des pièces qu'il ne reconnaissait pas le matin. Comme si quelqu'un d'autre écrivait à travers lui.
Élodie pensa au chant qu'elle avait entendu pendant des heures dans le couloir de l'hôpital. Une voix qui semblait venir de très loin, comme un souvenir.
— Et Céleste ? Elle chantait sa musique ?
— Elle était sa voix, oui. L'interprète idéale. Jusqu'au jour où elle a refusé d'aller jusqu'au bout du *Nocturne*.
— Parce que ce n'était pas Félix qui composait, souffla Élodie. C'était l'autre présence. Celle qui habite le théâtre.
Julien se retourna vers elle. Il y avait dans ses yeux quelque chose de neuf — une lueur qui n'était plus celle du doute.
— Quel que soit cet être, dit-il lentement, il a besoin d'une voix pour manifester pleinement. Céleste l'a compris à temps. Elle a choisi de disparaître plutôt que de lui donner la sienne.
— Et moi, murmura Élodie. Je suis la suivante.
Le mot resta en suspens dans la pièce. La voix de la chanteuse invisible poursuivait son air lointain, quelque part entre l'audible et l'inaudible. Élodie la sentait, comme une vibration sous la peau.
— Écoutez, dit-elle. Il faut que je vous dise quelque chose, moi aussi.
Julien s'approcha, hocha la tête.
— Je l'entends, dit-elle. La voix de Céleste. Elle chante tout le temps, maintenant. Elle ne s'arrête plus. Avant, ce n'était que par intermittence — au théâtre, parfois la nuit. Mais depuis que nous avons vu ce masque s'enfoncer dans le mur, elle est constante. Comme un courant électrique qui ne s'éteint jamais.
Julien la regarda sans répondre. Il semblait absorbé par quelque chose.
— Et ce qu'elle chante, poursuivit Élodie lentement. C'est exactement ce que j'ai lu dans le journal. Le passage que tu as trouvé impossible à déchiffrer, parce qu'il était écrit dans une langue que tu ne connaissais pas. C'est un vieux dialecte occitan, Julien. Elle me guide vers quelque chose. Une symphonie.
— Le _Nocturne_, dit-il.
— Non, répondit Élodie en secouant la tête. Pas le Nocturne — autre chose. Une œuvre plus ancienne. Une œuvre que Félix a composée avant le Nocturne, quand il était encore en possession de lui-même. Avant que la présence ne s'empare de lui.
Julien s'approcha du lit, s'accroupit pour être à sa hauteur.
— Vous savez où elle se trouve ? Cette œuvre ?
— Je crois qu'elle est sous le théâtre. Dans une chambre qui n'est pas celle que j'ai trouvée. Plus profonde encore.
Ils se regardèrent un long moment. Dans le couloir, la voix de Céleste poursuivait son air mélancolique, et Élodie se rendit compte qu'elle commençait à la connaître par cœur. À savoir quelle note viendrait ensuite, quelle mélodie se dessinerait dans les aigus.
— Il faut que je sorte d'ici, dit-elle, le regard brillant d'une détermination soudaine.
— Vous devez vous reposer, protesta Julien.
— Nous n'avons pas le temps de me reposer. Dans trois semaines, la mairie ferme le théâtre. Si nous voulons comprendre ce que Céleste essaie de nous montrer, il faut agir maintenant.
Elle rejeta la couverture et s'assit au bord du lit. Le vertige passa, s'éloigna. Sa voix — la voix du chant, là-haut dans les hauteurs — s'éleva dans un crescendo.
Autour de son cou, le médaillon semblait tiède, maintenant. Tiède et vivant, comme un cœur qui battait sous la peau.
Elle leva les yeux vers Julien. Il n'avait pas bougé. Il la regardait avec quelque chose qui ressemblait à autre chose que le doute ou la méfiance — quelque chose de plus doux, de plus incertain encore.
— Allons-nous le faire ? demanda-t-elle. Trouver la partition avant que le théâtre ne ferme ?
Julien prit une longue inspiration, puis il tendit la main. Élodie la serra. Ses doigts étaient chauds, fermes. Quand il l'aida à se lever, il ne la lâcha pas immédiatement.
— Nous allons trouver la partition, dit-il. Et si Céleste essaie de vous guider, nous suivrons son chant jusqu'au bout — où qu'il nous mène.
Élodie sourit. Dans le haut-parleur invisible, la voix de la diva s'éleva dans un accord final, parfait, qui lui traversa la poitrine comme une flèche de lumière.
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