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La Répétition Fantôme

Lire le chapitre 2: Echoes of the Past

La nuit avait fini par s’abattre sur le Théâtre des Ombres, pesante comme un rideau de velours. Les lampes de service — de simples globes jaunis par les décennies — projetaient des halos tremblants sur la scène poussiéreuse. Élodie n'aurait pas dû être là. Le directeur lui avait donné une clé, un emploi du temps, et l'interdiction formelle d'y retourner avant la répétition du lendemain matin. Mais sa voix n'avait pas cessé de l'appeler.

Elle restait seule au centre des planches, pieds nus, les mots de l'air de *La Traviata* encore chauds dans sa gorge. La sensation était différente, ce soir. La présence de l'après-midi — cette voix fantôme qui avait frôlé la sienne lors de son audition — semblait flotter plus loin, comme si une porte s'était entrouverte quelque part dans les coulisses et qu'une musique s'en échappait par intermittence.

— Écoute, murmura-t-elle à l'air vide.

Rien. Puis, très bas, un piano. Le son arriva d'abord en fragments, une note par-ci, un accord par-là, comme un pianiste accordant son instrument avant un concert. Élodie fit trois pas vers le trou du souffleur, la tête inclinée. Le piano venait du côté cour, là où s'empilait un bric-à-brac de vieux décors, de chevalets de bois et de portants vides. Et avec le piano, maintenant, une rumeur : des voix. Nombreuses. Un chœur qui répétait en sourdine, chacune tenant sa ligne, tissant la polyphonie.

Elle ne bougeait plus. La chair de poule hérissait ses bras nus, sous le pull trop large qu'elle portait pour la fraîcheur du soir.

Un craquement la fit sursauter. Elle se retourna, le cœur secoué. Dans la pénombre de la salle, une silhouette se découpait — grande, fine, une veste jetée sur l'épaule.

— Vous aussi, vous l'entendez ? demanda la voix de Julien.

Élodie leva le menton. Il descendit lentement l'allée centrale, ses pas feutrés par les moquettes râpées, puis enjamba le bord du plateau d'un geste souple, comme s'il l'avait fait cent fois.

— Vous avez une drôle de manière de respecter les horaires, dit-elle, la voix plus sèche qu'elle voulait.

— Et vous une drôle de manière de répéter quand tout le monde dort. Mais rassurez-vous : je ne suis pas là pour vous dénoncer.

Il s'immobilisa à quelques mètres d'elle. Son visage, dans la lumière crue des globes, portait la fatigue de ceux qui travaillent trop — mais ses yeux brillaient, attentifs au moindre son.

— C'est le piano, reprit-il, pas une question. Il s'est tu dès que j'ai ouvert la porte de l'atelier.

Élodie fronça les sourcils.

— Il ne s'est pas tu. Il continue. Vous n'entendez pas le chœur ?

Julien écouta. Ses yeux dérivèrent vers la haute porte de fer qui barrait l'entrée des coulisses, à gauche du plateau. Au-dessus, une inscription en lettres écaillées : *Sortie des artistes — interdit au public*. Du bout des doigts, il toucha le montant.

— Moi, je n'entends que les murs, dit-il. Qui craquent et parlent tout seuls, ce vieux théâtre. Mais vous…

Il s'interrompit. La voix d'une femme monta soudain, limpide, depuis le fond des coulisses. Un arpège, puis une longue note tenue qui n'appartenait à aucun chœur — une soliste qui chauffait, seuls les lèvres invisibles et parfaits. Élodie sentit les cheveux de ses bras se dresser.

— Vinaigre, dit-elle, presque sans y penser.

— Pardon ?

— Rien. C'est une vocalise de réchauffement. Mon premier professeur l'appelait « le vinaigre » parce qu'elle vous pique les cordes comme une goutte d'acide. Personne ne l'utilise plus. C'est un exercice du début du vingtième siècle.

Julien la regarda, puis regarda la porte de fer.

— Vous voulez ouvrir ? proposa-t-il.

Elle n'avait pas besoin de répondre. Elle le suivit le long du mur, ses chaussures restées près du trou du souffleur, ses pieds nus glissant sur les lattes poussiéreuses. Julien tira une chaîne de sa poche, en sortit un trousseau imposant, des clés anciennes en fer forgé, d'autres plus neuves en laiton. Il en sélectionna une, la tourna dans la serrure massive. Le mécanisme gémit, céda avec un claquement sourd.

L'air à l'intérieur était stagnant et froid, comme celui d'une cave qu'on aurait fermée depuis des années. Pourtant, quelque chose bougeait dans les ténèbres, loin devant — une lumière faible, vacillante, de la couleur vieille-ambre des flammes de bougie.

— J'aurais dû prendre une lampe, souffla Julien.

— Je crois qu'on n'en aura pas besoin.

Élodie avança la première. Les coulisses du Théâtre des Ombres formaient un labyrinthe de corridors étroits, de portes basses, de fenêtres murées qui donnaient autrefois sur des cours intérieures. Les murs étaient couverts de graffiti anciens — des signatures d'artistes, des dates datant d'avant la guerre. Le chœur, lui, devenait plus distinct à mesure qu'elle avançait, non pas plus fort mais plus *présent*, comme si elle pénétrait dans le rayon d'action d'un grand orgue invisible dont les tuyaux étaient plantés dans les murs.

— Ici, dit-elle en posant la paume contre une cloison. C'est derrière ce mur. Il y a une salle.

Julien s'arrêta à sa hauteur, promena les doigts sur le papier peint gondolé.

— Derrière ce mur, il n'y a rien, dit-il doucement. J'ai les plans du théâtre au bureau. Ce corridor mène à l'ancien fumoir du régisseur, condamné en 1925. Après, le mur est porteur — c'est tout ce qui sépare ces coulisses de la Loge 7.

Élodie sursauta.

— Loge 7 ? Vous en parliez hier. Celle qui rit, celle qu'on a scellée.

— Celle-là même.

La lumière ambrée vacilla plus près, contourna un angle du corridor — et Élodie la vit. Une flamme seule, sans bougie, suspendue à un mètre du sol, comme une perle de verre liquide qui tremblait en cadence, respirant avec les voix qui se turent soudain. Le silence qui suivit fut plus dense que la nuit elle-même.

Puis la flamme bougea. Elle tourna au coin suivant, lentement, une procession impassible.

— Elle nous montre le chemin, murmura Élodie.

— Ce n'est pas possible, dit Julien, les yeux fixes.

— Vous entendez bien des rires dans la Loge 7, vous. Pourquoi pas une lumière ?

Il ne répondit pas. Il ôta sa veste, la laissa tomber sur le sol poussiéreux et suivit Élodie, qui marchait vers la flamme comme une mage vers une lanterne. Le couloir oblique, descendit deux marches, puis trois. L'air devint plus sec, chargé d'une odeur de vieux papier, de colle animale et de poussière de maquillage.

La lumière s'arrêta devant une porte basse, noire, sans poignée. Élodie la poussa du plat de la main. Le bois céda dans un nuage de particules qui valsa dans le halo ambré.

La pièce était petite, exiguë, à peine plus large qu'un confessional. Des étagères murales croulaient sous des liasses de partitions jaunies, des programmes en papier fragile, des photographies aux bords recroquevillés. Au centre, un chevalet métallique portait une planche de bois contreplaqué sur laquelle on avait punaisé une affiche, protégée par un film de plastique poussiéreux.

Les voix revinrent. Faibles, lointaines maintenant, comme un écho de répétition qui se réverbérait quelque part sous le plancher. Élodie s'approcha du chevalet, souffla sur le plastique. Un filet de poussière s'éparpilla dans l'air.

L'affiche montrait une femme en robe blanche, la main posée sur un piano, la tête légèrement penchée vers un homme aux cheveux noirs qui la regardait avec une intensité terrible. En lettres rouges et dorées, en haut, un titre : *LES OMBRES, Opéra en trois actes*. En dessous, en plus petit, une date : *Représentation du 27 mars 1923 — Première mondiale*.

Et au centre, sous la femme, un nom gravé dans la typographie retenue de l'époque :

**CÉLESTE AUBRY**

Élodie posa la main sur l'affiche, du bout des doigts, presque avec révérence. Le papier était froid — mais sous ses doigts, très faiblement, elle sentit une vibration, comme si une corde de piano résonnait juste derrière la surface. Le chœur reprit, une montée lente, majestueuse, la polyphonie d'un finale du répertoire sacré. Et puis la voix de femme revint, plus proche, plus chaude, comme si la soliste se tenait juste derrière le rideau de poussière.

Élodie ferma les yeux.

— Elle ne voulait pas partir, dit-elle.

Julien ne répondit pas. La flamme s'éteignit. Le silence retomba dans la petite pièce obscure, une chape de coton, total et sans rémission.

Élodie rouvrit les yeux dans l'obscurité totale. Elle sentait le poids des objets autour d'elle, l'odeur de l'encre ancienne des affiches, le souffle de Julien à un mètre à peine. Et puis, de nulle part, le papier de l'affiche se mit à bruire doucement, comme si une main invisible le caressait de l'autre côté.

— Elle a disparu la veille de cette première, dit-elle dans le noir. On n'a jamais retrouvé son corps. Ni sa voix. Et si — murmura-t-elle, le souffle court — et si sa voix n'était jamais partie, elle ? Si tout ce pour quoi elle s'entraînait, toute cette dernière répétition, restait bloquée ici, en boucle, comme un disque rayé ?

Le silence, encore. Puis la voix de Julien, près de son épaule :

— Dans ce cas, il faut trouver pourquoi elle n'a pas pu partir. Et mettre fin à la boucle, avant que le théâtre tombe.

Il frotta une allumette. Une lueur blanche naquit, puis jaunit. Dans son visage fatigué et résolu, Élodie vit une décision qu'il n'avait pas encore formulée.

— Qu'est-ce que vous me proposez, souffla-t-elle.

— Demain, à l'aube, dit Julien. Je vous ouvre la loge d'artiste de Céleste. Celle qui est scellée. Celle qui n'a pas été ouverte depuis 1923.

Il baissa la flamme. La petite pièce redevint ténèbres — mais dans sa poche, le portable d'Élodie émit une notification qu'elle ignora, parce que quelque part, très loin, sous le plancher du théâtre, une soprano entamait une cadence qu'elle avait entendue dans l'après-midi même.

*sa propre cadence d'audition.*

Elle comprit alors qu'elle n'était pas venue dans ce théâtre pour obtenir un rôle.

Elle était venue pour être trouvée.