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La Répétition Fantôme

Lire le chapitre 3: The Locket

L’aube fit pâlir les vitres poussiéreuses du Théâtre des Ombres quand Julien fit jouer la clé dans la serrure de la loge de Céleste Aubry. Le déclic résonna comme un coup de pistolet dans le couloir désert. Élodie retint son souffle, ses doigts crispés sur le rebord de son manteau.

La porte s’ouvrit sur un espace minuscule, figé dans une pénombre sépia. Un miroir terni, une chaise cannée, un pupitre de maquillage couvert d’une pellicule de poussière grise. L’air sentait le renfermé, la cire froide et quelque chose d’autre, plus doux, presque imperceptible — un parfum de lilas éventé depuis cent ans.

Julien s’avança le premier, ses pas prudents soulevant de petits nuages gris. Il effleura du doigt le plateau du pupitre, laissant une trace nette dans la crasse. « Elle n’est jamais revenue chercher ses affaires, dit-il à voix basse. Personne n’a touché à rien depuis 1923. »

Élodie franchit le seuil. La pièce était plus petite qu’elle ne l’avait imaginée — une cellule, presque, mais une cellule habitée par une présence écrasante. Elle s’approcha du miroir. Son propre reflet, pâle et fatigué dans la lumière grise, lui rendit son regard. Derrière elle, Julien fouillait discrètement les tiroirs du pupitre, en sortant des pochettes de partitions jaunies, des épingles à cheveux rouillées, un mouchoir froissé brodé d’un « C » délicat.

Élodie tendit la main vers le miroir. La glace était froide sous ses doigts, comme si la pièce entière conservait la température d’une nuit d’hiver. Elle suivit le cadre de bois sculpté — des rinceaux de vigne vierge, des grappes de raisin — quand son pouce heurta une irrégularité. Une petite entaille, presque invisible, à la jonction du bois et du tain.

Elle se pencha. L’entaille n’était pas un défaut : c’était une fente, fine comme une lame, qui courait le long du cadre. Élodie la sonda de l’ongle. Le bois céda avec un grincement sec, et une petite trappe s’ouvrit dans l’épaisseur du cadre, révélant une cavité sombre.

« Julien », souffla-t-elle.

Il fut à ses côtés en deux enjambées. Dans la cavité reposait un bijou de forme ovale, un médaillon d’argent terni par les décennies, fermé par un fermoir délicat. Élodie le prit entre ses doigts. La surface était gravée de deux initiales entrelacées, élégantes, calligraphiées à la main : C.A.

— Céleste Aubry, murmura Julien.

Élodie fit jouer le fermoir. Il résista un instant, puis céda avec un petit clic. Le médaillon s’ouvrit sur un fragment de photographie, minuscule, jauni, les bords effrangés comme du papier buvard. Une jeune femme y souriait, tête légèrement inclinée, un ruban sombre dans les cheveux. Ses yeux semblaient regarder au-delà de l’objectif, au-delà du temps, droit vers Élodie.

Un frisson glacial lui parcourut l’échine. La photo était en noir et blanc, mais quelque chose dans ce visage — la ligne de la mâchoire, l’arc précis des sourcils — lui parut étrangement familier. Comme un visage déjà vu dans un rêve, flou mais incontestable.

— Elle ressemble… à quelqu’un, dit-elle sans quitter la photo des yeux. Je ne sais pas à qui.

Julien regarda par-dessus son épaule. Il resta silencieux un long moment, puis dit doucement : « À vous, Élodie. Elle vous ressemble. »

Elle leva les yeux vers le miroir. Son reflet, la photo dans sa paume. La même courbe du menton, la même broyée de cheveux sombres. La ressemblance était troublante — pas un miroir exact, mais une parenté de lignes, comme une sœur lointaine ou un écho dessiné.

Elle referma le médaillon d’un geste brusque et le glissa dans la poche de son manteau. « Je le garde. Pour enquêter, dit-elle, comme pour se justifier. Peut-être qu’il y a un photographe inscrit au dos, ou une date. »

Julien ne protesta pas. Il la regardait avec une expression indéchiffrable, un mélange de curiosité et d’inquiétude qui ne lui plut qu’à moitié.

— Venez, dit-il enfin. Il y a d’autres choses à voir dans les coulisses.

Ils quittèrent la loge de Céleste, laissant la porte ouverte derrière eux. La lumière du matin commençait à pénétrer dans le couloir, dessinant des losanges pâles sur le sol de bois usé. Julien la mena à travers un dédale de passerelles et de cagibis, jusqu’à un espace plus vaste, encombré de costumes suspendus à des portants métalliques, de mannequins de couture aux épaules tombantes, de malles de cuir éventrées.

— Le magasin de costumes, dit-il. On a tout laissé en place depuis la fermeture. Certaines pièces datent des années vingt.

Élodie s’arrêta devant une rangée de robes longues, aux tissus délavés, aux perles piquées de noir. Elle tendit la main, effleurant la soie craquelée d’une manche. Des siècles de poussière se soulevèrent, dansant dans la lumière.

— Céleste chantait quel rôle exactement dans Les Ombres ? demanda-t-elle sans se retourner.

— Personne ne le sait avec certitude. Le livret a disparu avec elle. Mais le bruit courait qu’elle devait interpréter une femme qui se sacrifie pour sauver son amant des ombres de la mort. Un rôle sur mesure, paraît-il.

— Une femme qui se sacrifie…, répéta Élodie. Elle attrapa machinalement un miroir à main posé sur une malle, la surface ronde et cabossée. Elle l’essuya du revers de la manche. Son propre visage lui apparut, strié de fines craquelures dans le tain.

— C’est bizarre, dit-elle. On dirait qu’il a été réparé plusieurs fois. Regardez.

Julien s’approcha. Les craquelures formaient un motif presque régulier, comme une toile d’araignée aux branches nettes. Il retourna le miroir. Le dos était en bois massif, plus récent que la face, fixé par des clous irréguliers.

— On a dû le recoller à un moment donné, dit-il en fronçant les sourcils. Mais le cadre est ancien. Très ancien.

Il passa le pouce sur la tranche du cadre. Une rainure fine, à peine perceptible, courrait tout autour. Julien la sonda avec son ongle — et le cadre s’ouvrit d’un coup, révélant un double fond.

À l’intérieur, nichée dans un creux de velours rouge mangé par les mites, se trouvait une autre photographie — plus petite, pliée en quatre, les bords brûlés. Élodie la déplia avec précaution. Sur le cliché, un homme se tenait derrière une femme assise — la même femme que dans le médaillon, aux cheveux sombres et au sourire grave. L’homme était grand, vêtu d’un costume sombre, une main posée sur l’épaule de la cantatrice. Son visage était partiellement flou, comme s’il avait bougé au moment de la prise, mais on devinait des traits marqués, une mâchoire volontaire, des yeux enfoncés qui semblaient brûler de l’intérieur.

Élodie retourna la photo. Une écriture fine y courait, à l’encre décolorée :

« Pour toujours. — L.S. »

L.S. Élodie leva les yeux vers Julien. « L.S. Qui est-ce, à votre avis ? »

— Aucune idée. Le directeur de l’époque s’appelait Lucien Sabourin. Mais il était vieux comme le théâtre lui-même, et marié. L.S…, ça pourrait être lui. Ou quelqu’un d’autre.

Elle replia la photo et la remit avec le médaillon, dans sa poche. La petite masse d’argent froid pesait contre sa cuisse comme une promesse non tenue.

Ce soir-là, Élodie ne put trouver le sommeil. Elle s’était installée dans une chambre de bonne prêtée par le théâtre, sous les toits, à deux étages au-dessus des loges. La fenêtre donnait sur les cheminées de Paris, qui se découpaient en silhouettes noires contre un ciel d’encre.

Elle avait posé le médaillon sur la table de nuit, à côté de la photo brûlée. Elle les avait retournés entre ses doigts une dizaine de fois, cherchant un indice, un nom, une date — en vain. Le dos du médaillon était lisse, sans inscription. La photo brûlée ne portait que ces deux initiales, L.S.

Elle s’assit au bord du lit, les yeux fixés sur la fenêtre. Le silence était total — le silence des vieux bâtiments qui retiennent encore la chaleur du jour, quand les dernières ombres s’allongent et que les murs commencent à parler.

Elles commencèrent vers minuit.

D’abord une note, seule, comme une minuscule étincelle dans le noir. Puis une autre. Puis une gamme lente, montante, descendante — une voix de femme, claire et froide, qui semblait monter des entrailles du théâtre à travers les planchers, les gaines de ventilation, les tubes de la rampe d’éclairage.

Élodie se leva d’un bond, pieds nus sur le parquet froid. Elle gagna la fenêtre, colla son front à la vitre. En bas, dans la cour, la porte de service du théâtre était entrebâillée — une bande de noir sur noir, un soupirail d’ombre.

La voix montait, se précisait. Elle chantait l’air qu’Élodie avait interprété le jour de son audition — l’air de Desdémone dans Otello, le « Ave Maria » aux harmonies désespérées. Mais elle ne le chantait pas comme Élodie l’avait chanté. Elle le chantait mieux. Différemment. Comme si chaque note était extraite d’une souffrance ancienne, avec une précision douloureuse qui donnait la chair de poule.

Élodie s’aperçut qu’elle retenait son souffle. La voix devint plus forte — pas plus forte en volume, mais plus intense, comme un fil qui se tend jusqu’à vibrer. Les notes montaient vers sa fenêtre, dansaient dans l’air nocturne, s’enroulant autour des corniches.

Puis, brusquement, la voix s’arrêta.

Un silence Élodie — un silence qui lui sembla durer des heures. Dans ce silence, elle entendit son propre cœur battre à toute volée, et le petit cliquetis du médaillon sur la table de nuit, comme s’il tremblait.

Sans réfléchir, elle attrapa le médaillon et le photo brûlée, les fourra dans la poche de sa robe de chambre, et sortit de la chambre. L’escalier de service était sombre, mais elle connaissait chaque marche, chaque virage, chaque porte aux serrures rouillées. Elle descendit au pas de course, traversa le foyer désert, poussa la porte de la salle.

La salle était vide. Les fauteuils de velours rouge s’étendaient en rangées muettes, les balcons plongeaient dans une obscurité zébrée de rares rayons de lune qui filtraient par les hautes fenêtres. Sur la scène, vide elle aussi, le piano à queue noir luisait comme une bête accroupie.

Élodie avançait dans l’allée centrale quand la voix recommença.

Cette fois, elle venait de la scène. Elle chantait — la même mélodie, la même supplique désespérée, mais le timbre était plus chaud, plus humain, comme si la chanteuse venait de franchir une porte invisible pour pénétrer dans le monde réel. Les notes montaient, enveloppaient la salle entière, rebondissaient sur les sculptures du plafond.

Et puis il y eut un autre son, par-dessus la voix — un grincement léger, métallique. Élodie s’arrêta net. Quelqu’un ou quelque chose se déplaçait dans les coulisses sombres, hors de vue.

L’instinct la fit reculer vers la sortie, le médaillon serré contre sa poitrine. Mais ses doigts trouvèrent la photo brûlée dans sa poche — et la photo semblait tiède, presque brûlante contre sa peau à travers le tissu.

Elle n’aurait su dire si c’était la peur ou la fascination qui la fit rester. Mais elle resta, immobile, dans l’ombre de la travée, à écouter la voix fantôme répéter son audition — sa propre voix, son propre air, ses propres fautes de phrasé, comme si elle avait été là, invisible, le jour où Élodie avait si désespérément voulu croire qu’elle avait encore une chance.

Quand la voix se tut à nouveau, un silence profond retomba, troublé seulement par le boum sourd de son cœur.

Élodie s’approcha de la scène. Le plateau était poussiéreux et marqué, mais quelque chose brillait au centre, là où la lumière de la lune tombait en plein. Elle monta les trois marches de côté et s’avança.

Sur le plancher, à l’endroit exact où elle se tenait pendant son audition, se trouvait un objet qu’elle n’avait jamais vu. Une petite rose de thé séchée, aplatie, comme pressée entre les pages d’un livre depuis des décennies.

Elle s’accroupit. La rose était presque transparente de poussière, ses pétales collés par le temps. Mais elle était là — fraîchement posée, semblait-il, sur la poussière du plateau comme si la main qui l’avait laissée s’était retirée une seconde plus tôt.

Élodie la ramassa. Le parfum du lilas, celui qu’elle avait senti dans la loge de Céleste, flottait faiblement autour d’elle. Le médaillon pesait dans sa poche, la photo brûlée contre son cœur.

— Qui êtes-vous ? murmura-t-elle dans le silence. Et que voulez-vous de moi ?

Un froissement lui répondit — du côté des cintres, là-haut, dans les cordages où pendaient les décors. Elle leva les yeux. Dans la pénombre, elle crut voir une silhouette mince se pencher au-dessus de la rampe, un visage pâle aux yeux sombres.

Puis la silhouette disparut, avalée par l’obscurité, et le théâtre retomba dans un silence si total qu’Élodie se demanda si elle avait rêvé.

Mais la rose séchée était toujours dans sa main — et le médaillon, tiède, battait contre sa cuisse comme un cœur second.