La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 20: Grave Discovery
La pelle mordit la terre avec un bruit sourd, et Élodie sentit le choc remonter le long de ses bras. L'air du crypte était lourd, chargé de poussière et de ce froid particulier qui semblait suinter des murs de pierre. Julien travaillait à quelques mètres, sa lampe frontale balayant le sol inégal.
« Ici, je crois », dit-il en plantant sa bêche dans une zone où le sol semblait plus meuble, plus sombre que le reste. Une légère dépression, presque invisible, marquait l'endroit. Élodie s'approcha, le locket contre sa poitrine, tiède comme toujours.
Ils avaient trouvé l'accès au crypte derrière un panneau de la fosse d'orchestre, dissimulé par des décennies de crasse et de négligence. Julien avait dû crocheter la serrure rouillée – la petite clé d'argent n'ouvrait pas cette porte, mais une autre, plus bas, dont ils ignoraient encore l'emplacement.
Elle s'accroupit, passa la main sur la terre ameublie. Une vibration infime courut sous ses doigts, comme un écho assourdi du battement qu'ils sentaient depuis des semaines.
« Elle est là », murmura-t-elle.
Julien creusa encore, retirant des pelletées de terre brune qui révélèrent peu à peu une forme oblongue, un renfoncement grossier. Le sol de la crypte était d'origine, mais une section avait été creusée puis rebouchée, tassée par un siècle de silence.
— Arrête, dit Élodie. Laisse-moi.
Elle se mit à genoux et gratta la terre avec ses mains, précautionneuse, presque religieuse. Ses doigts rencontrèrent une résistance, d'abord souple, puis dure. Une étoffe – de la soie, gondolée, raidie par le temps et l'humidité – recouvrait quelque chose de fragile.
Julien baissa sa lampe. La lumière révéla un morceau de costume : un fragment de corsage, d'un bleu profond, brodé de fils d'argent ternis. Le même bleu que celui du portrait de Céleste dans le foyer, celui qu'elle portait pour sa dernière représentation de *La Bayadère*.
Élodie retint son souffle. Ses doigts caressèrent la soie. Elle n'avait plus entendu Céleste chanter depuis trois jours, mais à cet instant précis, une note unique – un sol grave, tenu, déchirant – résonna dans les os de son crâne, tout autour d'elle, sans passer par ses oreilles. C'était un son qu'elle sentait, plus qu'elle ne l'entendait.
— Elle sait que nous l'avons trouvée, dit-elle.
Julien ne dit rien. Il dégagea délicatement le tissu, révélant les os. Une clavicule, des côtes fines et fragiles, un crâne incliné sur le côté, comme si Céleste s'était endormie. Pas de cercueil. Juste la terre et la pierre et le silence. Les mains – les phalanges encore proches, presque jointes – reposaient sur le ventre. Sur le sternum, une tache plus sombre : une broche, peut-être. Un médaillon semblable au sien, mais plus petit, oxydé.
Élodie s'assit sur ses talons, soudain vidée. Sa gorge se serra. Ce n'était pas une vision, pas un rêve – c'était réel, concret, juste sous le théâtre où elle avait rêvé de briller.
— Elle avait vingt-huit ans, dit-elle tout bas. Elle m'a montré. Elle lui avait demandé grâce. Auguste n'a pas répondu.
Julien s'agenouilla près d'elle. Il lui prit la main, sans un mot. Cela suffit, un instant.
— On ne peut pas la laisser ici, dit-il enfin. On va la sortir. Toute. Avec soin.
— Il faut la préserver. Pour l'inhumation. Pour la preuve.
— On a besoin de gants, de sacs stériles. On en a dans le camion de chantier – des gants en nitrile, des bâches propres. Je vais chercher.
Il se releva, mais Élodie resta immobile. Elle regarda le crâne de Céleste, la courbe paisible de l'os frontal, la mâchoire détendue, comme si la mort avait été une délivrance. Qu'est-ce qui faisait battre un cœur encore après un siècle? Qu'est-ce qui restait d'une voix quand la chair n'était plus que poussière?
— Elle n'était pas seule, dit Élodie. En vision, il y avait quelqu'un d'autre dans la crypte, cette nuit-là. Un prêtre, je crois. Il n'a rien dit, mais il était là. Il a vu.
Julien s'arrêta, se retourna.
— Un témoin ?
— Il n'a rien fait. Il avait peur. Auguste le tenait – le chantage, une dette, je ne sais pas. Mais il était là, il a vu la pierre se refermer.
— Son nom ?
— Je ne l'ai pas vu. Un visage, une soutane usée. C'est tout.
Un bruit sourd monta du sol. Pas le battement familier – quelque chose de plus proche, de plus intermittent. Comme des pas étouffés, sous la terre, sous le béton. Élodie se redressa d'un bond, le cœur cognant.
— Tu as entendu ?
Julien se figea, écouta. Rien. Le silence était total, épais, comme avant un orage.
— Le battement, dit-il. Il est plus fort qu'avant.
Il posa la main sur le mur de pierre. Sa paume y adhéra presque, tant la surface était moite. Une vibration naquit sous sa main – un ronronnement grave, continu, montant de la dalle sous leurs pieds.
— Julien, le sol. Il bouge.
Il recula d'un pas. Une fine fissure s'étendit en silence entre eux, comme une ride sur l'eau, puis s'arrêta. L'étoffe bleue de Céleste frissonna sur les os, soulevée par un courant d'air qui ne pouvait pas exister là, dans ce caveau clos, à quatre mètres sous la scène.
Élodie regarda le costume s'animer. La soie se gonfla, retomba, se gonfla encore. Puis, soudain, un souffle violent – chaud, contraire au froid ambiant – balaya la crypte. Sa lampe vacilla, la lampe frontale de Julien eut un hoquet de lumière. La fissure au sol s'élargit d'un centimètre, grondant à peine.
— Elle sait que nous l'avons sortie du sol, dit Élodie, la voix tremblante. Elle n'était pas en paix. Elle ne le sera pas tant que …
Elle n'acheva pas. Un bruit l'interrompit, au-dessus d'eux. Des pas. Rapides, légers, nombreux – sur la scène, au plafond du crypte.
Julien éteignit sa lampe. Élodie fit de même. Les ténèbres furent totales, soudaines, comme un velours qu'on rabat. Au-dessus, des pas continuaient – un va-et-vient précis, nerveux, doublé de froissements de tissu. Ouvrant la bouche pour parler, Élodie avala une odeur de poussière cosmétique et de vieux fards. Une porte claqua. Puis les pas s'arrêtèrent.
— Il y a quelqu'un, chuchota-t-elle.
Julien ralluma la lampe, la braqua vers le plafond bas, les poutres apparentes. « Vautour aurait pu faire poser des verrous. Il aurait pu vérifier la fosse. Il ne l'a pas fait. »
— Vautour, répéta une voix derrière eux.
Tous deux sursautèrent. La voix était claire, nette, féminine – venu de nulle part et de partout. Élodie pivota, la lampe éclairant le mur du fond. Sur la pierre humide, une silhouette se dessinait – pas une ombre portée, pas un reflet : une forme en creux, comme si la lumière la sculptait en négatif. Chemise longue, cheveux libres, les bras croisés sur la poitrine comme en une prière inversée.
— Tu me vois ? demanda Élodie.
Un silence. La silhouette inclina la tête, gauchement, comme une marionnette malmenée par une main novice. Puis la voix – cette fois plus proche, juste derrière son oreille gauche – prononça quatre syllabes.
— Rends-moi ma mort.
Le sol trembla. Une vibration monta des os de Céleste, des côtes nues qui se mirent à danser sur le sol, un cliquetis sec qui fit dresser les cheveux d'Élodie. Le corsage de soie s'envola, retomba, tourna sur lui-même. Le crâne roula d'un quart de tour, les orbites noires braquées sur elle – puis il parut s'arrêter, comme s'il l'examinait.
Élodie recula, buta contre Julien. La silhouette au mur s'étira, grandit, fendit la pierre sans la toucher – la silhouette de Céleste, mais une Céleste impossible : les yeux révulsés, la bouche ouverte en un cri silencieux, la gorge distendue comme par un nœud coulant invisible.
— Sa mort, dit la voix – maintenant dans sa bouche, sur sa langue, un goût de cendre et de métal. Pas son squelette. Sa mort.
Julien prit sa lampe et la braqua directement sur la silhouette. Elle ne bougea pas. Ne se dissipa pas.
— Céleste, dit-il durement. Vous voulez justice. Nous allons vous la donner. Aidez-nous.
La silhouette vacilla. Les bras retombèrent le long du corps. La bouche se referma, les yeux recouvrèrent une blancheur peut-être apaisée. Puis, une dernière fois, la voix – douce, triste, presque maternelle – souffla :
— Dites-lui que je pardonne.
La silhouette s'évanouit comme un sillage. Les os de Céleste retombèrent lourdement sur la terre, la silencieuse en une masse inerte. Le silence revint, pesant, mais apaisé.
Élodie s'accroupit. D'une main tremblante, elle remit le crâne en place, juxtant les fragments du corsage bleu. Le souffle chaud disparut. Le froid revint.
— « Dites-lui que je pardonne », répéta-t-elle. À qui ?
Julien la regarda, songeur.
— Pas à Auguste, il est mort depuis longtemps. À son descendant, peut-être. À Vautour.
Élodie regarda les os, la paisible architecture d'un être humain réduite à son essence. La pièce en argent au fond de sa poche – la clé qui avait ouvert le locket, qui peut-être ouvrirait encore autre chose – lui sembla peser une tonne.
— Le pardon est un cadeau qu'on se fait à soi, dit-elle, la gorge serrée. Même quand aucun pardon ne semble possible.
Elle se releva. Ses genoux claquaient. Julien rangea ses outils, étendit une bâche propre sur les restes de Céleste avec des gestes de prêtre. Lorsqu'il eut terminé, il fit face à Élodie.
— On va la sortir ce soir. En secret. Et on va lui donner une sépulture digne de ce nom.
Élodie hocha la tête. Elle passa la main sur le mur humide, là où la silhouette avait surgi. La pierre était froide, banale. Dans sa poitrine, le locket vibrait doucement, comme la dernière note d'une chanson qu'on n'oublie pas.
Le battement sous le sol avait cessé. Pour combien de temps?
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