La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 26: The Unmasking
La deuxième représentation commença comme un songe éveillé. Élodie sentait la présence de Céleste derrière chaque note, une main invisible posée sur son diaphragme, guidant son souffle. Le public était suspendu à ses lèvres, et même Delambre, dans sa loge d'avant-scène, semblait oublier de consulter sa montre.
Julien se tenait dans les coulisses, son plan plié dans la poche intérieure de sa veste comme une lettre brûlante. Il avait préparé son discours — la vérité sur Auguste Vautour, le vol, la dette, le silence d'un siècle. Il devait le prononcer avant le finale, quand la scène serait à lui et que le public serait conquis.
Le chœur entama l'avant-dernier air. Élodie, en costume de scène, croisa son regard dans le miroir de la régie. Elle hocha imperceptiblement la tête.
Il fit un pas vers le plateau.
— Monsieur Roussel.
La main de Vautour s'abattit sur son épaule, griffe de fer dans la laine de son veston. Deux agents de sécurité se matérialisèrent des ombres de la coursive.
— Vous êtes viré. Sortez-le.
Julien ouvrit la bouche, mais le manager lui serra le bras jusqu'à l'os.
— Un mot de plus, et je raconte à Delambre que vous avez frayé avec des forces qu'il n'appréciera pas. Que pensez-vous qu'il fera de votre chère Élodie quand il apprendra que la voix qu'il admire vient d'une morte ?
Il n'eut pas le temps de protester. Les agents le poussèrent vers la sortie de service, sous l'escalier de fer, dans la rue humide. La porte claqua. Derrière lui, le théâtre vibrait du dernier grand air, sourd et moqueur.
Élodie entendit le bruit de la porte, loin derrière le rideau. Sa voix trembla une fraction de seconde — puis le souffle chaud de Céleste l'enveloppa, soutenant le contre-ut comme un berceau d'air. Elle finit l'air, salua, et s'échappa dès que le rideau fut retombé.
— Où est Julien ? demanda-t-elle au régisseur.
L'homme détourna les yeux.
Elle trouva Vautour dans son bureau, un calvados à la main, un sourire satisfait aux lèvres. La pièce sentait le cigare et la vantardise. Il ne la vit même pas entrer.
— Mademoiselle Marchand. Quelle performance. Vous m'avez presque fait croire au fantôme, ce soir.
Elle ne répondit pas. Son regard dériva vers le mur du fond, derrière le bureau. Le papier peint y était plus clair, comme si un tableau avait été retiré. Un rectangle de silence.
Elle sortit le médaillon de son corsage. Le fermoir céda. La clé d'argent reposa dans sa paume, tiède comme une main vivante.
— Qu'est-ce que vous faites ?
Elle contourna le bureau. Vautour se leva, renversant son verre.
— Arrêtez. C'est un bureau privé. J'appelle les agents.
Mais sa voix manquait de conviction. La clé trouva une serrure invisible dans le lambris, à hauteur de poitrine, cachée par une moulure que même les nettoyeurs ignoraient. Elle tourna. Un déclic, profond, comme un organe qui consent.
Le panneau du mur pivota. Un coffre ancien apparut, ventre de fer, rouillé aux angles, fermé par une autre serrure — plus petite, en forme de lyre.
Élodie inséra la clé.
Le couvercle s'ouvrit avec un soupir de vieillard.
À l'intérieur, sur un lit de velours moisi, reposaient trois papiers. Le premier était une lettre manuscrite, datée du 11 mars 1902, signée d'une main qu'elle n'avait jamais vue mais qu'elle reconnaissait entre toutes — celle d'Auguste Vautour, l'arrière-grand-père du manager.
Elle lut. Le papier trembla dans ses mains.
« Je soussigné, Auguste Vautour, reconnais avoir soustrait les actes de propriété du Théâtre des Ombres à Mademoiselle Céleste Vautour, ma propre sœur, sous le faux prétexte de les déposer à la banque pour la sécurité de la maison. J'ai falsifié sa signature. J'ai contracté des dettes en son nom afin de lui racheter ses parts à vil prix. Je l'ai enfermée dans la cave lors de la répétition du Phénix, afin qu'elle ne puisse pas dénoncer ma fraude devant le directeur de l'Opéra venu assister à la générale. Elle est morte là-bas. Je suis un voleur et un assassin. »
Le mot « assassin » était appuyé, la plume avait déchiré le papier.
Le deuxième document était une reconnaissance de dette, signée Auguste Vautour, au bénéfice de « la famille Marchand », pour un montant qui correspondait à la dot que le père d'Élodie avait jadis avancée pour sauver le théâtre d'une première faillite — une dette jamais remboursée, devenue la dette cachée du théâtre.
Le troisième était une partition. Celle du Phénix. La partition originale, celle que Céleste avait écrite, avec des annotations dans la marge, dans une écriture nerveuse de jeune femme qui n'attend plus rien.
Élodie releva les yeux. Vautour se tenait devant elle, blanc comme un linge, et pour la première fois son arrogance s'était dégonflée comme un baudruche percée.
— Ce coffre était à mon arrière-grand-père, dit-il faiblement. Je n'ai jamais osé l'ouvrir. Je ne savais pas que cette clé existait.
— Vous saviez.
Il ne répondit pas.
Au même moment, la poignée de la porte pivota. Julien entra, essoufflé, le col de sa veste retourné, de la pluie dans les cheveux. L'agent qui gardait la sortie de service avait dû s'absenter une seconde de trop ; il avait trouvé la ruelle et l'escalier de fer ouvert.
Il vit le coffre, les papiers dans les mains d'Élodie, le visage décomposé de Vautour.
— C'est la vérité ? demanda-t-il, voix rauque.
Élodie lui tendit la lettre sans un mot.
Il lut. Il relut. Il laissa tomber la feuille sur le bureau comme si elle brûlait.
— Le théâtre a été volé à la famille de Céleste. Il a toujours été à elle.
Il regarda Vautour avec une horreur neuve.
— Le mot « Vautour », sur la façade, c'est la famille qui l'a construit. Et c'est la même famille qui a tué la fille pour la déposséder de son propre héritage.
Il n'y avait pas de réponse.
Élodie posa la main sur la partition. Elle sentit à travers le papier l'écho lointain d'un chant qu'elle connaissait déjà par cœur — chaque note, chaque souffle de la musique que Céleste lui avait apprise en rêve.
— Nous avons tout ce qu'il faut, dit-elle doucement. La confession. La partition originale. Le corps, quelque part sous le plancher.
Vautour tendit la main vers la lettre, mais Julien fut plus rapide. Il la ramassa, la plia, la glissa dans sa poche intérieure, là où son discours aurait dû être.
— Vous voulez la racheter ? demanda-t-il froidement. Il est trop tard pour ça. Elle n'est plus à vendre.
La lune entra soudain par la fenêtre, et le médaillon dans la main d'Élodie s'illumina d'une lueur douce, faussement paisible. Quelque part, très loin sous leurs pieds, dans la crypte, une fissure s'ouvrit d'un centimètre de plus, comme un sourire.
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