La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 27: The Fallout
Les premières lueurs de l'aube filtraient à travers les hautes fenêtres sales du théâtre lorsque le premier journal arriva, glissé sous la porte de service par un livreur indifférent au drame qui couvait derrière les murs. Julien le ramassa, le déplia machinalement, et son visage se figea.
À la une, en lettres grasses : *« Le Fantôme du Phénix : confession signée d'un crime centenaire »*.
Élodie, qui descendait l'escalier de la loge avec une tasse de café tiède, vit la pâleur de ses joues avant même qu'il ne parle.
— Comment ? souffla-t-elle en rejoignant le cercle de lumière que projetait la lampe du foyer.
— Je n'ai pas… Je n'ai rien envoyé à la presse, dit Julien d'une voix blanche. Je te le jure.
Il tendit le journal. L'article racontait tout : le vol du diamant, la séquestration de Céleste, la signature d'Auguste Vautour au bas de la confession découverte dans le coffre. Des détails que seuls trois personnes connaissaient. Élodie parcourut le texte, son cœur battant à coups sourds. Le nom de Vautour était partout. Mais aussi celui de Julien. Pas comme accusé, non — comme *descendant des complices*.
— Mon arrière-grand-père était le régisseur, dit-il doucement. Il a aidé Auguste. Il n'a rien écrit dans sa lettre, mais les archives du théâtre le confirment. J'aurais dû te le dire.
Élodie releva la tête. La distance entre eux semblait s'être creusée en une nuit.
— Nous avons trouvé la confession ensemble, dit-elle. Tu aurais pu me parler de ton lien avant que je découvre une autre vérité enfouie.
— J'avais peur, avoua-t-il. Peur que tu me regardes comme tu me regardes maintenant.
Elle voulut protester, mais les mots restèrent suspendus entre eux, dans la poussière dorée du matin. Les marches du théâtre, les murs qui avaient entendu les confessions de deux siècles, tout cela semblait retenir son souffle.
Un coup de poing contre la porte fit sursauter le foyer. Vautour entra avant que quiconque n'ait pu ouvrir, le visage déformé par une rage froide. Son costume, toujours impeccable, était légèrement froissé, comme s'il avait passé la nuit à arpenter son bureau.
— C'est vous, cracha-t-il en désignant Julien. Vous avez vendu cette histoire aux ragots.
— Je n'ai rien vendu, répondit Julien d'un ton las. Et la vérité n'est pas un ragot.
— La vérité ! Vautour ricana, un son sec qui rebondit sur le marbre écaillé. La vérité, c'est que ce théâtre est foutu. La Ville a accéléré l'ordre de démolition. Il me reste soixante-douze heures pour évacuer le bâtiment. Vous avez votre vérité. Moi j'ai une démission à signer.
Il jeta une enveloppe sur une chaise. Son sceau personnel, la masse d'armes de sa famille, se détachait sur l'enveloppe de papier kraft.
Élodie s'avança d'un pas.
— Vous niez encore ce que votre ancêtre a fait ? Même avec sa signature ?
— Mon ancêtre a protégé ce théâtre pendant des décennies, répliqua Vautour. Il a fait ce qu'il fallait pour que la famille garde sa place, pour que la programmation continue. Céleste était une femme de scène. Elle aurait compris le sacrifice.
Un silence épais s'abattit. La cruauté de ces mots semblait avoir éteint la lumière même du matin.
— Sortez, dit calmement Julien. Avant que je fasse quelque chose que je regretterai.
Vautour le toisa, puis tourna les talons. La porte claqua. Le bruit se répercuta dans la salle vide, rebondissant de rangée en rangée comme un reproche.
Le silence retomba, lourd et épais comme de la cendre.
Élodie se tourna vers Julien. Dans la lumière crue, ses traits étaient tirés, ses épaules affaissées.
— Soixante-douze heures, répéta-t-elle. Delambre arrive après-demain.
— Madame de la Roche, corrigea Julien en sortant son téléphone. Delambre s'est retiré hier soir après la première. Trop de risques. Elle doit être contactée avec un argumentaire solide. Le dossier publie maintenant la vérité, mais ce ne sera pas suffisant.
Il parlait comme on lit un rapport, chaque mot précis, mécanique. Élodie vit le baromètre de son visage se fermer, lentement, hermétiquement.
— Julien...
— Je dois préparer des plans d'évacuation pour les décors, dit-il en se dirigeant vers l'atelier. Et contacter les compagnies de transport pour le matériel de scène.
Il s'éloignait déjà, le dos droit, les épaules rigides — une mécanique de précision que son instinct de conservation avait mise en place. Élodie resta seule dans le foyer, le journal froissé dans les mains.
La journée passa comme un funeste automatisme. Le théâtre devint une fourmilière de déménageurs et de techniciens, qui emballaient les toiles peintes dans des housses de plastique, démontaient les praticables, descendaient la lumière qui avait tant servi. L'air était chargé de sciure et de poussière de vieux velours. Les répétitions pour la deuxième représentation, prévue dans deux jours, étaient suspendues.
Depuis la scène, Élodie regardait les cintres se vider. Le fameux lustre qu'elle avait tant aimé, qu'elle avait pensé perdu et que Julien avait restauré en secret, se balançait doucement au-dessus du plateau vide. Une corde grinçait, comme un cri à peine audible.
Elle monta sur les planches.
Le grincement s'intensifia, régulier, presque mélodique.
— Tu es là ? murmura-t-elle à la pénombre.
Le locket contre sa poitrine vibra, une pulsation chaleureuse qui n'avait rien d'effrayant. Elle sourit — un sourire triste, mais un sourire. Céleste était là, elle aussi, spectatrice de ce démantèlement.
Élodie monta à l'échelle métallique qui menait à la passerelle technique. De là, elle avait une vue plongeante sur toute la salle. Le trou du souffleur bâillait, à l'abandon. Les sièges verts attendaient, muets.
Elle sursauta en voyant Julien, assis seul au dernier rang de l'orchestre, le menton dans les mains, les yeux fixés sur la scène vide. Le voyant, elle hésita une seconde avant de redescendre et de marcher jusqu'à sa rangée. Elle s'assit à quelques sièges de lui, pour ne pas rompre le charme.
Longtemps, ils restèrent sans parler. Le silence du théâtre était un instrument entre eux, une symphonie de respirations étouffées.
— Mon grand-père a toujours dit que le théâtre exigeait des sacrifices, dit enfin Julien. Je croyais que c'était une phrase toute faite. Une formule de vieux saltimbanque.
Élodie tourna la tête vers lui. Ses yeux brillèrent dans la pénombre.
— Tu portais un nom qui te dépassait, dit-elle doucement. Tu n'as pas choisi ton sang.
— Mais j'ai choisi de le cacher. À toi. À la seule personne qui aurait dû savoir.
— Tu craignais de perdre ma confiance avant même qu'elle soit à toi.
Julien releva la tête, la regarda enfin. Leurs regards se croisèrent, chargés de tout ce qu'ils n'avaient pas encore osé se dire, à travers les étranges semaines passées — les voix de l'au-delà, les fissures qui s'ouvrent, les rêves où une diva morte chuchotait ses exigences.
— Je suis resté à distance toute la journée, avoua-t-il. Pas pour me punir, mais parce que je ne savais plus te parler. Chaque mot que j'aurais pu dire me paraissait faux. Comme un décor peint sur une toile de fond.
Élodie se rapprocha de quelques sièges.
— Tu as pourtant bien parlé lorsque tu nous as annoncé que tu avais restauré le lustre. Et quand tu as eu le courage de défendre ta famille contre ton père.
Un frémissement passa sur le visage de Julien.
— Tu crois qu'il me reste un peu de courage ?
— Je crois que nous venons de perdre un théâtre, dit-elle en désignant la salle qui se vidait peu à peu. Et je crois que tu as encore l'énergie de te battre pour le sauver. Ce n'est pas du courage — c'est de l'entêtement. Une qualité que je connais bien.
Un rire léger, presque un rire, s'échappa des lèvres de Julien.
— J'ai vu les journaux du soir, reprit-elle. Le public soutient le fantôme. Des pèlerins déposent des bougies devant la porte des artistes. Ça fait des clichés formidables pour les réseaux sociaux de Madame de la Roche.
Julien plissa les yeux.
— Tu veux la convaincre de voir une manifestation mystique comme une attraction commerciale ?
— Je veux la convaincre que la vérité attire plus que le silence. Elle veut un théâtre rentable. Nous pouvons lui donner un théâtre qui fait rêver l'Europe entière.
Le fantôme, peut-être complice de cette conversation, fit grincer une poulie dans les hauteurs. Le bruit sec se répercuta avant de mourir. Julien leva la tête, comme s'il cherchait une réponse dans les cintres.
— Le miroir est toujours brisé, dit-il enfin. Les morceaux brillent dans le noir. Et le lustre... chaque fois que je le regarde, il semble s'être déplacé. Comme s'il avait mémoire lui-même.
Élodie s'approcha encore, jusqu'à ce que son épaule frôle la sienne.
— Ce théâtre est plus vivant que nous. Et plus vivant que ceux qui voulaient le tuer.
Un long silence, puis Julien posa sa main sur la sienne. Un contact simple, tiède, qui parlait de pardon et d'avenir, ou du moins d'une tentative d'avenir.
— L'horloge de la démolition tourne, dit-il à voix basse. Après-demain, Mme de la Roche entre par cette porte, et si elle n'est pas convaincue, nous devons tout évacuer.
— Alors, dit Élodie en serrant sa main, nous lui donnerons une raison de rester.
Dans la pénombre du balcon, une silhouette vaporeuse sembla un instant se dessiner, puis se dissipa avec un frisson de lumière. Élodie ne la vit pas. Mais, sans la voir, elle sentit, contre sa poitrine, la chaleur discrète du locket s'intensifier — comme un accord de basse qui soutient le chant sans le couvrir.
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