La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 28: The Investor's Ultimatum
Le salon particulier de Madame de la Roche sentait le cuir ancien et le lilas. Assise derrière un bureau d'acajou aussi large qu'une barque, la vieille femme les observait avec des yeux qui avaient dû dévorer des scènes entières sans jamais ciller. Elle portait un tailleur gris perle, un collier de perles vraies, et une expression qui ne promettait rien.
— Asseyez-vous, dit-elle sans les inviter à autre chose que l'obéissance.
Élodie et Julien prirent place sur deux chaises dorées, trop frêles pour contenir leur anxiété. La pièce sentait la poussière de richesse, ce mélange d'argent ancien et de temps arrêté.
— Votre théâtre est un mythe, mademoiselle Marchand. Je l'ai visité enfant, avant qu'il ne devienne ce... cirque de ruines. Madame de la Roche laissa le silence peser. On me dit que vous y chantez avec un fantôme.
Julien ouvrit la bouche, mais Élodie le devança.
— Je chante, madame. Avec une présence qui a habité ces murs bien avant moi. Céleste Aubin vous salue, si je puis dire.
La vieille femme ne sourit pas. Elle inclina simplement la tête, comme on accorde un point à un adversaire.
— J'ai lu les journaux. La confession de Vautour. L'histoire est belle, tragique, exactement le genre de légende qui fait vendre des fauteuils. Mais je ne suis pas une philanthrope, mademoiselle. Je suis une femme d'affaires. Et une femme d'affaires n'achète pas un théâtre hanté sans garantie.
Elle ouvrit un dossier posé devant elle. Des plans, des chiffres, des échéances.
— Voici mon ultimatum. Je finance la restauration complète du Philénix — toiture, structure, scène, machinerie — à condition que la représentation privée que vous me donnerez demain soir se déroule sans aucune manifestation... surnaturelle. Elle prononça le mot avec une précision chirurgicale. Aucun chœur invisible, aucun miroir brisé, aucun lustre qui descend du ciel. Vous chanterez seule, avec vos musiciens vivants, et cette maison devra rester aussi morte qu'une tombe scellée pendant une heure.
Élodie sentit le froid monter le long de sa nuque. C'était exactement ce que Céleste détestait : l'oubli, l'effacement.
— Et si le fantôme se manifeste ? demanda Julien.
Madame de la Roche ferma le dossier.
— Alors je retire mon offre, et dans soixante-douze heures, les démolisseurs entrent. Vous aurez perdu votre dernière chance. Elle les regarda tour à tour. Je ne veux pas d'un théâtre possédé. Je veux un théâtre vivant, avec une belle histoire à raconter. L'histoire, je suis prête à la vendre. Le fantôme, non.
Elle se leva, signifiant que l'audience était terminée.
— Vous avez jusqu'à demain dix-neuf heures pour me prouver que cette maison peut tenir sans ses ombres.
Dans la rue, la pluie parisienne s'était mise à tomber, fine et obstinée, comme un reproche. Julien tenait un parapluie au-dessus d'Élodie, mais elle marchait trop vite, le visage tourné vers les nuages.
— C'est un piège, dit-elle enfin.
— C'est un test.
— C'est la même chose. Elle s'arrêta au coin de la rue, face au flanc du théâtre qui se découpait dans la grisaille. Céleste ne va pas rester silencieuse. Pas après ce que nous avons découvert. Pas après Vautour.
Julien la prit par le bras, doucement.
— Alors il faut la convaincre.
— La convaincre ? Élodie rit, un rire sans joie. On ne convainc pas une morte qui attend depuis cent ans qu'on la laisse parler.
Le théâtre, quand ils y entrèrent, leur parut plus silencieux que d'habitude. Les ouvriers étaient partis, les projecteurs éteints. Seule la scène restait faiblement éclairée par une veilleuse, comme un autel abandonné. Élodie monta les marches et posa la main sur le bois usé.
— Céleste, murmura-t-elle. Je sais que tu m'entends. Demain, une femme va venir décider si cette maison mérite de vivre. Elle a peur de toi. Elle pense que tu es une menace, une malédiction. Et si tu te montres, elle nous fermera la porte.
Le silence était total. Pas un craquement, pas un frisson dans les cintres.
— Je te demande — non, je te supplie — de te taire pour une seule soirée. Pas pour moi. Pour ce théâtre qui est aussi le tien. Pour ta mémoire. Pour la vérité que nous avons enfin révélée.
Rien. Le vide.
Élodie se tourna vers Julien, qui l'observait depuis la régie. Il secoua la tête.
— Elle n'est pas là. Ou elle choisit de ne pas répondre.
— C'est pire, dit Élodie. Quand elle ne répond pas, c'est qu'elle rumine.
Ils passèrent l'après-midi à préparer la salle. Julien vérifia les câbles, les projecteurs, les micros. Élodie répéta son air — l'air de la supplication finale de l'opéra, celui où l'héroïne renonce à tout pour sauver ceux qu'elle aime. Curieusement, sa voix lui sembla plus claire sans l'accompagnement spectral. Plus seule, aussi.
Vers dix-huit heures, alors qu'ils vérifiaient les miroirs de la loge de Céleste — encore fissurés, irréparables — Élodie aperçut quelque chose par terre. Un morceau de papier glissé sous la porte, jauni, plié en quatre. Elle le ramassa d'une main tremblante.
C'était une écriture fine, féminine, à l'encre passée. Et le nom en tête la fit chanceler.
*À celle qui viendra après moi.*
Élodie déplia la lettre complètement. Julien s'approcha, lisant par-dessus son épaule.
— « Si tu lis ces mots, c'est que le théâtre est encore debout et que ma voix a traversé les années. Tu sauras alors que je n'attends pas de tombeau mais de justice. J'ai caché ce que je n'ai pas pu emporter — le trésor de la maison, celui que Vautour cherchait sans le trouver. Il n'est pas dans le coffre. Il n'est pas dans la crypte. Il est là où l'on pardonne, derrière la porte qui ne s'ouvre que par le chant. »
— La porte de pardons, murmura Élodie. Encore elle.
Julien relut les dernières lignes, la voix altérée.
— « Si tu chantes juste, la porte s'ouvrira. Si tu chantes faux, elle restera close à jamais. Et le théâtre tombera avec elle. »
Il leva les yeux. Ses pupilles brillaient d'une lueur nouvelle.
— Élodie. Un trésor. Assez pour payer la dette, assez pour sauver le théâtre sans Madame de la Roche.
Élodie serra le papier contre sa poitrine. Le cœur lui battait si fort qu'elle entendait presque deux rythmes superposés, le sien et l'autre, plus ancien.
— Ou assez pour provoquer une catastrophe, dit-elle lentement. Si Madame de la Roche voit une porte gigantesque s'ouvrir pendant la représentation, elle ne signera jamais.
Elle regarda la scène vide, la fissure qui courait dans le mur de la loge.
— Demain, je dois chanter seule. Et pourtant, il faudrait que je chante pour deux.
Dehors, la pluie redoubla. Quelque part dans les murs, un piano lointain joua une seule note — un la, celui du diapason — puis se tut, comme un défi lancé aux heures qui restaient.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.