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La Répétition Fantôme

Lire le chapitre 4: The Manager's Burden

Le jour se levait à peine sur le Théâtre des Ombres quand Élodie poussa la porte latérale. Julien était déjà là, ses outils étalés sur une bâche au milieu du foyer, le cou tendu vers les moulures du plafond qui s'effritait comme une pâtisserie oubliée.

— La charpente tient encore, murmura-t-il sans se retourner. Mais les fermes du côté cour sont rongées. Un souffle et tout s'écroule.

Élodie s'approcha, la bourse du locket contre sa poitrine. Elle ne l'avait pas quittée depuis la veille.

— On m'a dit que vous vouliez me voir, monsieur Vautour, lança-t-elle.

Le manager émergea de l'ombre de la billetterie comme un rat de sa cachette. Petit, vêtu d'un costume trop large qui datait d'une autre décennie, il triturait une enveloppe kraft entre ses doigts.

— Mademoiselle Marchand. Oui. Entrez, je vous prie.

Son bureau était un témoignage de la grandeur passée : un secrétaire en acajou massif, des affiches encadrées de spectacles oubliés, mais la poussière recouvrait tout d'un voile uniforme. Vautour referma la porte et s'assit lourdement, l'enveloppe posée devant lui comme un cercueil miniature.

— Vous vous demandez sans doute pourquoi j'ai accepté de vous engager après cette audition... singulière.

— J'imagine que vous n'aviez pas le choix, dit Élodie.

Vautour rit, un son sec qui ressemblait à une toux.

— Le choix, mademoiselle, est un luxe que cette maison ne peut plus s'offrir. Il ouvrit l'enveloppe et en tira un document officiel aux cachets multiples. Trois mois. C'est tout ce qui nous sépare de la démolition.

Élodie parcourut le papier. Un arrêté préfectoral, des chiffres, des dates. La dette du théâtre s'élevait à une somme à six chiffres, et la municipalité avait tranché : le terrain serait vendu à un promoteur.

— Trois mois, répéta-t-elle. Mais la saison...

— La saison s'achève dans trois semaines par notre gala de clôture. Après cela, le théâtre fermera ses portes définitivement. C'était le plan initial.

Le plan initial. Les mots pesaient lourd dans la pièce étouffée.

— Et maintenant ?

Vautour se leva et marcha vers la fenêtre qui donnait sur la rue déserte. La lumière du matin le vieillissait.

— Maintenant, il y a vous. Le conseil municipal a accepté de réexaminer le dossier si nous pouvons remplir la salle pour le gala. Une représentation exceptionnelle, un événement qui fasse la une des journaux. Quelque chose qui rappelle à Paris que ce théâtre existe encore.

Élodie sentit son cœur battre plus vite.

— Vous voulez que je sois la tête d'affiche ?

— J'ai promis que notre nouvelle découverte — une jeune soprano au talent prodigieux — chanterait le rôle principal des *Ombres*. L'opéra de Céleste Aubry lui-même, celui qu'elle n'a jamais pu chanter.

Le silence s'étira entre eux. Élodie pensa au répertoire qu'elle répétait, à la voix qui l'avait accompagnée depuis ses débuts. Toutes les pièces de cet opéra oublié.

— Pourquoi moi ? demanda-t-elle. Vous ne me connaissez pas. Vous avez entendu une voix fantôme m'accompagner et vous m'avez engagée sur-le-champ.

Vautour se retourna. Son visage avait perdu sa couleur.

— Parce que vous êtes la première personne en vingt ans à entendre cette voix, mademoiselle Marchand. Et si cette maison a une chance de survivre, c'est peut-être parce qu'elle vous a choisie.

Il y eut un bruit de pas au plafond, comme si quelqu'un arpentait le foyer. Vautour tressaillit, ses yeux se levèrent brièvement.

— Ce n'est que Julien, dit Élodie. Il inspecte les charpentes.

— Bien sûr. Bien sûr.

Mais son regard restait fixé au plafond, et quelque chose dans sa posture rappelait celle d'un animal pris dans une lumière trop crue.

— Monsieur Vautour, vous savez qui chante la nuit dans ce théâtre.

Il racla le plancher du pied.

— Je sais ce que je sais, mademoiselle. Ce qui se passe ici après minuit appartient à un autre temps.

— Céleste Aubry. Vous croyez qu'elle est encore là ?

Le nom sembla électrifier l'air. Vautour recula d'un pas, heurtant la chaise qui grinça sur le parquet.

— Céleste Aubry a disparu en 1923, articula-t-il. Son corps n'a jamais été retrouvé. C'est tout ce que je sais.

— Mais vous ne me regardez pas quand vous dites cela.

Le manager ferma les yeux un long moment. Quand il les rouvrit, ils étaient humides.

— J'ai grandi dans ce théâtre, mademoiselle. Mon grand-père y était régisseur. Il m'a raconté des choses. Des choses que je n'ai jamais osé répéter, parce que le ridicule tue aussi sûrement que les dettes.

Il hésita, puis fouilla dans un tiroir du secrétaire. Il en tira une photographie jaunie, qu'il tendit à Élodie d'une main tremblante.

— Regardez.

La photo montrait un groupe devant la façade du théâtre, sans doute dans les années 1920. Une femme au premier plan, vêtue d'une robe claire, souriait à l'objectif. Céleste Aubry. Même si la photographie était pâle et grainée, on reconnaissait les yeux vifs, le port de tête altier.

Et quelque chose dans ce visage serra le cœur d'Élodie.

— C'est étrange comme vous lui ressemblez, murmura Vautour. Je l'ai remarqué dès votre première phrase.

— Il n'y a rien d'étrange là-dedans, protesta Élodie. Les gens se ressemblent, c'est tout.

— Les gens se ressemblent, oui. Mais la voix en dessous de la vôtre, celle qui l'accompagnait pendant votre audition...

Il s'interrompit, comme si prononcer les mots pouvait invoquer la chose.

— C'était sa voix. La voix de Céleste Aubry. Mon grand-père m'a fait écouter un enregistrement sur cylindre une seule fois, juste avant sa mort. Il m'a dit : « Si tu entends ça un jour, ne réponds jamais. » Cette voix... je la reconnaîtrais entre mille.

Un frisson parcourut l'échine d'Élodie. Elle songea à la rose séchée trouvée sur scène la veille, à la chaleur qui montait des murs quand la voix l'accompagnait.

— Et qu'est-ce que ça signifie ? demanda-t-elle.

— Ça signifie que la maison vous a choisie, mademoiselle. Que vous avez un rôle à jouer dans ce qui va se passer. Mais je n'ai pas la réponse à votre question. Personne ne l'a jamais eue.

Il semblait vieux, soudain. Usé par des années à garder des secrets qui n'étaient même pas les siens.

Élodie rangea la photographie contre le locket et se leva.

— Je vais ouvrir la loge de Céleste Aubry, dit-elle. Julien m'a promis de m'emmener à l'aube.

— À l'aube ?

— Il a les clés.

Vautour blêmit de nouveau.

— Non. Non, il n'est pas en état de... Vous ne pouvez pas laisser Julien approcher de cette loge. Il ne comprend pas ce qu'il pourrait déclencher.

— Qu'est-ce que la loge pourrait déclencher de pire que trois mois avant la démolition ?

Le manager resta muet, les mains serrées sur le rebord du secrétaire. Au-dessus d'eux, des coups de marteau résonnèrent — Julien au travail. Le bruit semblait profaner quelque chose, là-haut, dans les ombres du vieux théâtre.

— Mademoiselle Marchand, dit enfin Vautour, sa voix se brisant légèrement. Je vais vous poser une question, et j'aimerais que vous y répondiez honnêtement. Cette voix que vous entendez... Lorsqu'elle chante, ressentez-vous quelque chose ? Froid ? Peur ? Chaleur ?

Élodie réfléchit. Pour la première fois, elle s'autorisa à examiner la sensation avec lucidité.

— Je ressens... de la reconnaissance, murmura-t-elle. Comme si elle me montrait le chemin. Comme si elle me préparait à quelque chose.

Les yeux de Vautour s'élargirent. Il recula, s'appuya au mur.

— C'est ce que j'espérais — et ce que je craignais, dit-il à voix basse. Elle s'est trouvé un instrument.

— Un instrument ? Je ne suis pas un objet, monsieur.

— Vous savez ce qu'est un chant d'appel, mademoiselle ? Dans l'ancienne tradition lyrique, on racontait que les grandes divas, avant de disparaître, imprimaient leur voix dans les murs du théâtre. Que cette voix cherchait une descendante pour... pour achever ce qu'elles n'avaient pu accomplir.

Il riait presque, un rire nerveux et désespéré.

— Des superstitions, mademoiselle. Des contes d'arrière-scène. Mais si la voix vous a choisie, et si les récentes découvertes de Julien sont exactes... j'ai peur de ce que vous trouverez dans cette loge.

Le silence retomba, troublé seulement par le marteau de Julien. Élodie glissa la main dans sa poche, où les lettres gravées du locket s'étaient imprimées dans sa paume.

— Monsieur Vautour, qui était L.S. ?

La question le frappa comme une balle. Il ouvrit la bouche, puis la referma. Un tic agita sa paupière.

— D'où tenez-vous ces initiales ?

— J'ai trouvé une photo partiellement brûlée. Une femme avec un homme. Signée L.S.

— Brûlée, répéta-t-il. Vous dites qu'elle était brûlée ?

— Oui.

Vautour se passa une main sur le visage. Quelque chose en lui semblait se défaire.

— Les lettres L.S. ne devraient pas exister. Pas dans ce théâtre. Pas après ce qui s'est passé.

Il s'approcha d'Élodie, si près qu'elle sentit son souffle court.

— Brûlez-la, mademoiselle. Brûlez cette photo et ne prononcez plus jamais ces initiales ici. Il y a des secrets qui ne demandent qu'à être enterrés, et celui-ci est le plus profond de tous. Croyez-moi. Vous ne voulez pas savoir qui était L.S.

Un pas résonna dans le couloir. Julien apparut dans l'embrasure, les mains noircies de poussière, un trousseau de clés anciennes tintant à sa ceinture.

— La charpente du côté jardin est solide, dit-il. Mais le toit fuira dès les prochaines pluies.

Sa voix s'éteignit en voyant le visage de Vautour.

— Qu'est-ce qui se passe ?

Élodie regarda tour à tour les deux hommes. Le manager, figé dans sa terreur. Le restaurateur, impatient de l'emmener vers cette loge scellée depuis un siècle.

— L'heure est venue, Julien. Allons ouvrir la loge de Céleste.

Vautour fit un pas pour les retenir, puis laissa sa main retomber, vaincu.

— Faites attention à vous, mademoiselle Marchand, dit-il d'une voix à peine audible. Et si vous entendez quelqu'un vous appeler après minuit, ne répondez pas. Quoi qu'il arrive. Ne répondez jamais.