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La Répétition Fantôme

Lire le chapitre 5: First Rehearsal

La répétition commença à dix heures précises, comme l’exigeait Vautour, tapi dans l’ombre du quatrième rang, ses doigts osseux tambourinant sur l’accoudoir de velours râpé. Élodie se tenait au centre de la scène, les planches nues sous ses semelles, la partition de *La Damnée* ouverte devant elle sur un pupitre bancal. Le rôle d’Armance, la fiancée trahie, lui avait été confié pour la première fois ce matin-là, après que la prima donna, une certaine Madame Kessler, eut téléphoné pour annoncer une « indisposition vocale » qui sentait le caprice plus que la maladie.

— Reprenez de la mesure quarante-deux, dit Vautour sans lever les yeux de ses notes. Vous chantez comme si vous aviez peur de réveiller quelqu’un.

Élodie inspira, ferma les yeux une seconde. La voix de Céleste, si présente les nuits précédentes, restait obstinément silencieuse. Le théâtre semblait retenir son souffle, comme s’il attendait quelque chose. Elle attaqua la phrase — *« Je t’ai donné mon âme, tu m’as laissé la pierre »* — et sa voix remplit la salle, ricoche tant sur les stucs écaillés que sur les fauteuils défoncés.

Le piano de répétition, un Pleyel désaccordé que Julien avait poussé lui-même des coulisses, l’accompagnait avec une précision lasse. Le pianiste, un vieil homme que Vautour payait au noir, semblait jouer par habitude plus que par inspiration.

Elle atteignit la fin de l’air, tenue final. Silence.

— Mieux, concéda Vautour. Encore.

Elle recommença. Et recommença. Sa voix commençait à s’enrouer lorsqu’elle aborda la deuxième strophe, celle où Armance découvre la trahison. Elle chercha le regard de Vautour pour jauger sa réaction, mais il était figé, les yeux levés vers les cintres, là où les fils des décors pendaient comme des toiles d’araignée géantes.

— Vous l’entendez ? murmura-t-il.

Élodie tendit l’oreille. Rien. Le pianiste s’était arrêté, les mains suspendues au-dessus du clavier.

— Entendre quoi ?

Vautour se leva lentement, contourna le fauteuil, remonta l’allée centrale vers la sortie sans un mot. La porte claqua derrière lui.

Le pianiste haussa les épaules, rangea sa partition dans son sac. Il était habitué aux étrangetés du lieu — le salaire était bon, et les questions déconseillées.

Élodie resta seule sur scène. Elle feuilleta sa partition, chercha le passage suivant, et c’est là que la musique commença.

Pas du piano. Une voix. Lointaine d’abord, comme venue d’un autre étage, d’une autre époque. Elle fredonnait un air qu’Élodie ne connaissait pas, une berceuse lente, presque un murmure, qui semblait flotter dans les hauteurs du théâtre, là où les projecteurs poussiéreux somnolaient dans leur gangue d’ombre.

La mélodie était simple, naïve même, mais elle portait une telle douleur que les jambes d’Élodie se dérobèrent. Elle s’assit sur le bord de la scène, la partition glissant de ses genoux.

La berceuse parlait d’une enfant qui ne viendra pas, d’un berceau vide face à la fenêtre, d’une mère qui chante pour le silence. Des mots simples, anciens, dans un français qui sentait déjà le siècle passé. Élodie reconnut quelques tournures désuètes — *« dors, mon petit, dors, la nuit t’ouvre ses bras »* — mais d’autres phrases lui échappaient, mangées par la distance.

Elle ferma les yeux pour mieux entendre. La voix semblait se rapprocher, descendre des cintres vers le plateau, comme si la chanteuse invisible se déplaçait vers elle à travers les passerelles de service.

— Élodie ?

La voix de Julien la fit sursauter. La berceuse s’interrompit net, comme on coupe un fil. Elle se retourna. Il se tenait côté cour, une échelle repliée sous le bras, des taches de peinture sur son bleu de travail. Ses cheveux sombres lui tombaient sur les yeux, et il souffla pour les écarter avant de poser son matériel.

— Tu étais où ? demanda-t-elle. Tu as loupé la répétition.

— J’étais dans les loges du deuxième étage. Les corniches s’effritent. Si le gala a lieu, il faut que je sécurise ça d’abord.

Il s’approcha, s’accroupit devant elle, jeta un œil à la partition tombée.

— Ça va ? Tu es blanche comme un linge.

— Tu n’as pas entendu ?

— Entendu quoi ? Le piano s’est arrêté il y a cinq minutes. Je suis descendu parce que je t’ai vue seule ici, et que Vautour m’a dit en passant qu’il t’avait laissée en plan.

— Une voix, dit-elle. Une berceuse. Elle venait d’en haut, des passerelles, et elle chantait pour… je ne sais pas. Pour un enfant qui n’existe pas.

Julien se releva, observa les cintres. La pénombre y était presque totale, les herses éteintes, seuls quelques rais de lumière traversaient les verrières poussiéreuses de la toiture.

— Et elle s’est arrêtée quand je t’ai appelée ?

— Oui. Juste à ce moment-là.

Il resta un instant sans rien dire, puis sortit son téléphone de sa poche. Il consulta l’heure — vingt-trois heures moins deux minutes.

— Dis-moi, c’était quoi, l’heure exacte quand tu as commencé à l’entendre ?

Élodie réfléchit. Le pianiste était parti un peu avant. Vautour aussi, terrifié par quelque chose qu’elle n’avait pas perçu, elle.

— Je dirais… juste après que Vautour soit sorti. Il était un peu plus de dix heures et demie, peut-être. Pourquoi ?

Julien ne répondit pas. Il marcha vers le bord de la scène, sauta dans la fosse d’orchestre d’un geste souple, et se dirigea vers la régie. Élodie le suivit en contournant le plateau, se penchant au-dessus de la rampe pour le voir manipuler une vieille horloge murale accrochée près du pupitre du chef.

— Il est quelle heure, là, sur cette horloge ? cria-t-il.

Élodie plissa les yeux. Le cadran était noirci par la fumée des anciennes représentations, mais les aiguilles semblaient fonctionner, entraînées par un mécanisme à poids.

— Elle est arrêtée. Elle marque onze heures moins quelques minutes.

— Exactement. Le fantôme ne chante pas que la nuit, Élodie. Il chante à des heures précises. Et cette horloge…

Il tira une lampe de poche de sa poche, éclaira le cadran. Les chiffres romains étaient presque effacés, mais sous le verre, quelqu’un avait gravé quelque chose dans le métal, d’une main tremblante. Une date : *12 avril 1923 — vingt-trois heures.

— Le jour de la disparition de Céleste, souffla Élodie.

— Onze heures du soir, précisa Julien. Le moment exact où elle s’est volatilisée, si les archives du théâtre disent vrai. Il est onze heures moins le quart, maintenant. Dans un quart d’heure, le fantôme chantera encore.

— Et si c’est une répétition ?

— Une répétition de quoi ? demanda Julien en revenant vers elle.

Élodie s’assit sur le rebord de la fosse, les jambes dans le vide. La berceuse résonnait encore dans sa tête, lancinante, comme une chanson qu’on aurait apprise dans une autre vie.

— Une répétition de la dernière nuit. Le fantôme de Céleste ne chante pas pour nous. Il se répète pour elle-même, encore et encore, chaque soir, le même passage, la même berceuse, jusqu’à ce que quelqu’un comprenne ce qui s’est passé.

Julien remonta près d’elle, s’accroupit de nouveau. Son visage était grave, mais ses yeux brillaient de cette fièvre qu’elle avait remarquée dès leur première rencontre — celle d’un homme qui cherche quelque chose depuis longtemps.

— Élodie, si la berceuse parle d’un enfant, c’est peut-être la clé. Céleste n’a jamais eu d’enfant, selon les registres. Mais si elle en attendait un…

— Un enfant dont le père serait L.S. ?

Il ne répondit pas. Il sortit son carnet de la poche intérieure de sa veste, l’ouvrit à une page marquée d’un ruban rouge. Élodie vit des notes serrées, des dates, des noms. Beaucoup plus qu’une simple restauration. Des années de recherches.

— Julien, tu m’as dit que tu étais là seulement pour les travaux. Mais ce carnet…

Il le referma brusquement, le glissa dans sa poche.

— Il est presque l’heure. Si tu veux entendre la fin de la berceuse, il faut rester exactement au même endroit, sans bouger, jusqu’au coup de minuit. Tu es prête ?

La question flottait entre eux, chargée de tout ce qu’il ne disait pas. Élodie regarda le carnet qui déformait la poche de sa veste, le mensonge évident qu’il portait sur lui comme un talisman, et comprit qu’elle avançait avec un homme qui lui cachait la moitié de la carte.

Mais la berceuse recommençait déjà, là-haut dans les cintres, comme une promesse.

Elle se releva, rejoignit le centre du plateau, et attendit.