La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 6: The Restorer's Lie
L'aube baignait le Théâtre des Ombres d'une lumière grise et sale. Élodie avait suivi Julien à travers le dédale des couloirs sans échanger un mot, les clés tintant dans sa main comme un avertissement. La porte de la loge de Céleste Aubry se tenait devant eux, scellée depuis 1923 par une bande de cire jaunie portant le cachet de la préfecture de police.
Julien sortit un canif de sa poche et trancha la cire avec une précision trop assurée pour un simple restaurateur. Élodie remarqua que sa main ne tremblait pas.
— Vous avez fait ça avant, dit-elle.
Il ne se retourna pas. La porte s'ouvrit dans un grincement de gonds rouillés. L'air qui s'en échappa sentait la poussière, le camphre et quelque chose d'autre — une trace de parfum évanoui, l'opium lourd d'un bouquet pourrissant depuis un siècle.
À l'intérieur, le temps s'était arrêté. Un peigne en écaille sur la coiffeuse, une paire de gants délicats posés sur un fauteuil, un programme de soirée ouvert à la page trois. La poussière recouvrait tout d'un linceul uniforme, mais sous elle, une vie figée attendait.
Julien s'approcha de la coiffeuse, souleva le peigne entre deux doigts. Son visage, qu'Élodie commençait à connaître, s'était fermé, habité d'une émotion qu'il ne cherchait plus à contrôler.
— Vous la connaissiez, dit-elle doucement. Pas en tant que diva légendaire. Personnellement.
Sa main s'immobilisa sur le peigne. Un long silence. Puis il se tourna, et dans ses yeux, Élodie vit un abîme de vieilles douleurs.
— Elle était ma grand-tante, dit-il enfin. La sœur de ma grand-mère. Et je l'ai cherchée toute ma vie.
Élodie resta figée. Il avait menti — pas sur le projet de restauration, mais sur tout ce qui comptait vraiment. Le carnet, les notes méticuleuses, les années de recherche. Ce n'était pas un hasard. C'était une quête.
— « L.S. » ? demanda-t-elle.
Julien détourna les yeux. Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste et en sortit un carnet noir, grainé, usé jusqu'à la trame. Le même qu'il consultait le soir dans la pénombre. Il le tendit à Élodie sans le regarder.
Elle l'ouvrit. Les pages étaient couvertes d'une écriture serrée, presque masculine, datée. À l'intérieur de la couverture, une inscription : *Marie-Louise Aubry — 1940. Pour Julien, quand il saura lire.*
— Votre grand-mère ? demanda-t-elle.
— Ma grand-tante, corrigea-t-il. La petite sœur de Céleste. Elle est morte en 1985. Elle m'a raconté l'histoire quand j'avais huit ans. Céleste avait disparu la veille de la première de *La Fille du Silence*. Elle avait vingt-trois ans, elle était enceinte — non, elle ne l'était pas encore, pas tout à fait, mais elle…
Il s'interrompit, les mâchoires serrées.
— Le père était quelqu'un d'influent, Élodie. Quelqu'un qui ne pouvait pas permettre un scandale. Ma grand-mère ne m'a jamais dit son nom. Mais elle m'a dit ce qu'elle avait vu cette nuit-là, depuis les cintres où elle se cachait pour écouter sa sœur répéter. Quelqu'un était venu la chercher pendant que le reste de la troupe suivait le metteur en scène pour un changement de tableau. Quelqu'un qui l'a appelée par son nom complet : Célestine Marguerite Aubry. Personne ne l'appelait Célestine sauf…
— Sa famille, la coupa Élodie. Et celui qui signait « L.S. ».
Julien s'approcha de la fenêtre, écarta le rideau de velours moisi. Le jour montait sur Paris, mais la poussière dansait encore dans la lumière comme une neige ancienne.
— Ma grand-mère disait que L.S. travaillait pour le théâtre. Pas dans la troupe. Elle ne l'a vu que deux fois. La première, à une répétition où il accompagnait un vieux monsieur très élégant qui parlait italien avec l'impresario. La seconde, la nuit de la disparition. Elle disait qu'il avait un visage qu'on oublie aussitôt qu'on le quitte des yeux, comme un caméléon humain. Et que Céleste l'avait appelé « Ludovic » avant de monter dans la voiture.
— Ludovic, répéta Élodie lentement. L.S. Ludovic… Sully ? Saint-Évremond ? Saumur ?
— J'ai épluché les registres de la préfecture, les archives de l'Opéra, les journaux de l'époque. Je n'ai trouvé aucun Ludovic rattaché au théâtre. Aucune signature L.S. dans les contrats, les livres de caisse, les lettres de l'époque. Il était introuvable. Comme si quelqu'un avait effacé son existence.
Il se retourna, et son regard pesait sur elle avec une intensité nouvelle.
— Mais hier soir, j'ai entendu son nom. Dans votre chambre — non, sur le plateau, quand la voix chantait avec vous. Élodie, la voix de Céleste a prononcé un nom la première fois que vous avez travaillé ensemble la scène du deuxième acte. Vous ne l'avez pas remarqué parce que vous étiez concentrée sur la partition, mais moi, je tendais l'oreille. Elle a dit « Adrien ».
Le nom frappa Élodie comme une gifle. Elle secoua la tête.
— Je ne connais aucun Adrien.
— Peut-être. Mais regardez le carnet. Page quarante-sept.
Elle feuilleta. Page quarante-sept : une photographie ancienne, collée avec un ruban adhésif jauni. Deux personnes sur les marches d'un immeuble parisien. Une femme — Céleste, plus jeune que sur la photo du médaillon, rayonnante — et un homme grand, mince, les cheveux noirs et brillants, arborant une moustache fine à la mode de l'époque. Au dos, une écriture hâtive de femme : *Lui et moi, avril 1922. Le bonheur était possible.*
Élodie retourna la photo. Elle avait vu ce visage quelque part. Mais où ? Son esprit butait contre un mur de mémoire incertaine, une familiarité dérangeante.
Julien la regardait, guettant sa réaction.
— Vautour avait raison de vous craindre ce nom, dit-il. Pas parce qu'il est dangereux. Parce qu'il est encore vivant, quelque part dans vos gènes.
Le sang d'Élodie se glaça.
— Que voulez-vous dire ?
— Votre mère. Votre grand-mère. Étaient-elles toutes les deux chanteuses ? Votre père vous a-t-il jamais parlé d'un ancêtre qui travaillait au théâtre ?
Élodie pensa à son père, mort quand elle avait douze ans, qui ne parlait jamais du passé. Puis à sa mère, partie un an plus tard, après avoir remarqué à quel point sa fille ressemblait à une photo jaunie dans un tiroir. Elle n'y avait jamais prêté attention jusqu'à présent, mais…
— Le médaillon, souffla-t-elle. La photo à l'intérieur. Elle n'est pas identique à moi. Je lui ressemble. Énormément.
— La famille Aubry, murmura Julien. Vous pourriez être une descendante. Et si vous l'êtes…
— Si je le suis, la voix de Céleste ne me choisit pas par hasard. Elle me choisit parce que je suis son sang. Et la soirée de gala ne sera pas une simple représentation. Ce sera une invocation.
Un bruit sourd résonna dans le théâtre. Le piano, quelque part sur le plateau, commença à jouer seul une mélodie lente — la berceuse de la tour des cintres. Il n'était pourtant pas encore onze heures.
Julien pâlit. Élodie, elle, sentit quelque chose se réveiller au fond d'elle. Une vibration, une réponse musicale qui montait de ses os, un appel auquel elle ne pourrait bientôt plus résister.
Le fantôme savait qu'ils étaient dans sa loge. Et pour la première fois, Élodie comprit qu'elle n'était pas en train de découvrir le mystère. Elle en était partie intégrante depuis le début.
Elle ferma le carnet, le glissa dans sa poche. La berceuse continuait, insistante, presque suppliante.
— Il faut que je chante, dit-elle. Maintenant. Avec elle. Et il faut trouver la fin de la chanson avant qu'il ne soit trop tard.
Julien secoua la tête.
— Vous ne comprenez pas. Vautour n'a pas peur de la loge parce qu'il sait ce qu'elle cache. Il a peur parce que, dans quelques jours, le théâtre sera inspecté par un expert envoyé par la banque qui finance la rénovation. Et cet expert s'appelle… Adrien. Adrien Fortier.
La berceuse s'arrêta net.
Dans le silence soudain, un souffle glacé traversa la loge, tournant autour d'Élodie comme une caresse invisible. Et elle entendit distinctement un murmure à son oreille, un souffle chaud qui n'appartenait à aucun être vivant :
*Ne lui fais pas confiance, mon enfant. Il te cherche depuis longtemps. Mais il n'est pas celui que tu crois.*
Élodie se retourna. Julien n'avait rien entendu, son visage interrogateur. Mais dans le miroir de la coiffeuse, derrière son reflet, une silhouette de femme en robe blanche se tenait debout dans l'encadrement de la porte, avant de s'effacer comme se dissipe une fumée.
Le théâtre des Ombres avait un secret de plus. Et ce secret parlait son nom.