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La Répétition Fantôme

Lire le chapitre 7: A Voice from Beyond

La salle était vide à l’exception d’Élodie, seule au centre du plateau, les mains moites sur la partition de la *Carmen*. Le chef d’orchestre avait quitté le pupitre depuis deux heures, les musiciens avaient plié bagage, et le silence qui régnait sous les cintres pesait comme une chape de plomb. Elle chantait pourtant, une aria qu’elle connaissait par cœur, mais chaque note semblait avalée par les fauteuils vides, comme si le théâtre refusait de la porter.

Elle s’arrêta, essoufflée, et consulta sa montre. 22h47.

Un frisson lui parcourut l’échine. Dans treize minutes, l’heure de Céleste. Treize minutes avant que le piano spectral ne s’élève, avant que la voix venue d’ailleurs ne répète la même berceuse inachevée. Treize minutes pendant lesquelles elle pouvait encore partir, retrouver sa chambre de bonne sous les toits du Marais, et oublier ce théâtre qui sentait déjà la poussière et la fin.

Elle ne bougea pas.

Au lieu de cela, elle s’approcha de la rampe, posa les doigts sur le bois usé du praticable, et murmura à l’intention de l’ombre. « Je suis là. Tu m’as demandé d’écouter. J’écoute. »

Le silence se densifia, comme une respiration retenue.

Puis, à 22h54, la voix arriva.

Ce n’était pas la berceuse, ni la mélodie qu’elle connaissait à présent par cœur. C’était un murmure, sec comme du papier froissé, qui émergea des loges de cour, juste derrière le rideau de fer. Il semblait souffler directement dans son oreille gauche, et pourtant personne ne se tenait à moins de vingt mètres.

— Quitte ce lieu avant la fermeture. Tu n’as pas le droit d’être ici. Il va tout détruire.

Élodie se retourna d’un bloc. La loge de cour était vide. Le rideau, immobile. Sur le plateau, une poussière dorée dansait dans le faisceau du chauffage, mais aucune silhouette, aucun mouvement.

— Qui parle ? demanda-t-elle, la voix étranglée.

Le murmure reprit, plus pressant, comme si les mots couraient le long des câbles du grill, de haut en bas, descendant vers elle.

— L’enfant. Cherche l’enfant. Avant qu’il ne fasse tomber la lumière. La lumière va tomber.

Élodie leva les yeux. Le projecteur principal, un vieux modèle à arc, était suspendu au-dessus du centre de la scène par un câble métallique qui semblait grincer sous le poids du temps. Les attaches, oxydées, pendaient comme des mains fatiguées. Elle n’avait rien vu d’anormal en entrant — Julien avait fait vérifier l’installation trois jours plus tôt, selon le registre de sécurité.

Mais ce soir, le câble était dénudé à hauteur de la poulie, ses fils visibles comme des nerfs à vif.

La voix s’éleva encore, presque un cri.

— Il veut te faire chanter. Il veut te faire chanter pour toi-même, et la lumière tombera sur toi. Pas pour moi. POUR TOI.

Elle n’eut pas le temps de réagir. Un claquement métallique déchira la pénombre, suivi d’un sifflement, puis d’un fracas assourdissant. Le projecteur se décrocha de son support, tomba en tournoyant, frôla son épaule gauche à moins d’un centimètre, et s’écrasa sur le sol à ses pieds dans une explosion de verre et de fragments incandescents.

Quelque chose la projeta en arrière. Elle n’était pas tombée seule — elle avait senti une force, douce mais inflexible, la pousser hors de la trajectoire. Son dos rencontra le praticable, et elle resta un long moment à terre, les mains tremblantes, écoutant le dernier tintement des morceaux de verre rouler sur le plateau.

Elle se releva, le cœur battant, les jambes en coton. Elle n’avait pas une égratignure. Pas une seule.

Pourtant, elle n’aurait pas dû survivre.

Elle leva les yeux vers les cintres. Le support du projecteur pendait, tordu, comme une épaule cassée. Quelqu’un avait sabotté le câble. Pas une simple usure : une entaille nette, oblique, presque invisible dans la pénombre mais visible à présent que le projecteur gisait au sol. Une coupe de couteau.

Elle se pencha, ramassa un fragment de câble, et l’examina à la lueur de la seule veilleuse allumée. La coupe était fraîche. Hier encore, Julien avait fait monter deux techniciens pour le contrôle hebdomadaire. Personne d’autre n’avait accès aux cintres sans la clé du grill — et cette clé appartenait à Vautour et au régisseur.

Vautour, qui lui avait dit, les yeux écarquillés : *Elle a été choisie, cette fille. Elle sera l’instrument.*

Non. Vautour n’aurait pas sabotté un câble pour la tuer. Il avait besoin d’elle, vivante, pour attirer le public avant la démolition. Mais alors qui ?

— Élodie.

Cette fois, le murmure n’était plus un chuchotement lointain. Il se tenait derrière elle, si proche qu’elle sentit un souffle froid contre sa nuque. Elle se retourna d’un geste sec.

Et elle la vit.

Céleste Aubry se tenait à trois mètres d’elle, immobile, dans une robe de soirée ivoire qui ne semblait pas avoir vieilli d’un jour. Ses cheveux auburn étaient relevés en chignon, une mèche rebelle tombait sur sa joue, et ses yeux — ses yeux d’un bleu si pâle qu’ils semblaient lavés par les siècles — étaient fixés sur Élodie avec une intensité douloureuse.

Elle ressemblait à la photographie du médaillon, au portrait de la première affiche. Mais en face d’elle, vivante pour la première fois, elle lui sembla plus humaine, plus brisée. Et plus déchirante.

— Tu as failli mourir, dit la voix, plus douce à présent, presque une caresse. Il recommencera. Il a déjà recommencé, pendant cent ans.

Élodie ne répondit pas. Elle ne pouvait pas. Toute la peur, toute l’étrangeté de la situation se cristallisaient dans sa poitrine en une boule brûlante.

— Qu’est-ce que tu veux ? finit-elle par articuler.

Céleste inclina la tête, comme si la question lui faisait mal. Des larmes — de vraies larmes, translucides — roulèrent le long de ses joues pâles.

— La fin. Tu dois chanter la fin. Non pas celle qu’il a écrite, non pas celle qu’on m’a volée. Celle que j’ai portée en moi, et qu’on m’a arrachée avant que je puisse la faire entendre. L’enfant connaît la mélodie. Mais l’enfant est au silence.

— Quel enfant ? demanda Élodie. Qui est Ludovic ?

Le nom provoqua une secousse dans l’air. Céleste tressaillit comme si on venait de la gifler, ses yeux s’élargirent, puis se rétrécirent. Le souffle des cintres s’intensifia. Les portes des loges claquèrent, une par une, dans un roulement sinistre.

Quand Céleste parla à nouveau, sa voix était hachurée de reproche.

— Ne le prononce plus. Il n’a pas mérité ce nom. Il a détruit tout ce qu’il touchait. Et maintenant, il touche à toi.

Elle fit un pas en avant. La lumière de la veilleuse trembla, comme si le courant faiblissait. Puis elle s’approcha d’Élodie, si proche que leurs visages n’étaient séparés que par quelques centimètres. Son haleine sentait la rose séchée et le vieux papier musical.

— Ne fais pas confiance à l’héritier. Il porte le sang, mais il ne porte pas ma vérité.

L’espace d’un instant, Élodie crut que Céleste allait la toucher. Mais à la dernière seconde, la silhouette se défit comme un voile que l’on retire, et la cavernée retomba dans le silence et la poussière.

Élodie resta seule, debout au milieu du plateau, sous les cintres noirs, entourée des débris du projecteur. Sa montre indiquait 23h02. La berceuse ne commencerait pas ce soir — pas dans cette salle ravagée.

Elle se pencha, ramassa un fragment de verre encore tiède, et le glissa dans la poche de son manteau. Elle avait peur. Une peur animale, viscérale, qui lui nouait le ventre. La voix de Céleste l’avait prévenue, deux fois. Elle aurait dû fuir, appeler Julien, expliquer le câble saboté, laisser les autorités éclaircir ce qui n’était peut-être qu’un accident.

Au lieu de cela, elle sortit son téléphone, composa le numéro du régisseur, et demanda les plans du théâtre de 1923, tous les plans, jusqu’au moindre recoin.

Céleste ne voulait pas d’elle. Céleste avait peur pour elle. Mais ce n’était pas de la peur qu’Élodie ressentait à présent. C’était de la détermination, plus brûlante que la voie du phantôme.

Elle allait rester. Et elle allait trouver la fin de la berceuse, coûte que coûte.

Elle n’avait pas fait tout ce chemin pour renoncer la veille de découvrir le trésor. La nuit était encore jeune, et les archives, prêtes à parler.