La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 8: The Archives
La pluie battait les fenêtres de la salle de lecture des Archives municipales quand Élodie poussa la porte, Julien sur les talons. L'air sentait le papier moisi et la cire d'abeille. Une bibliothécaire aux lunettes cerclées d'or leva la tête, méfiante.
— Le fonds théâtral, annonça Julien d'un ton qu'il voulait assuré. Consultation pour recherche généalogique.
— Il est vingt-deux heures passées, monsieur. Nous fermons dans une heure.
— Nous savons ce que nous cherchons, insista-t-il en sortant une carte professionnelle froissée. Restaurateur agréé. Mission officielle sur le théâtre des Variétés.
La femme examina la carte, puis leurs visages trempés. Elle haussa les épaules et désigna un escalier en colimaçon.
— Salle B. Archives de l'avant-guerre. Vous avez jusqu'à vingt-trois heures. Ne touchez pas aux originaux sans gants.
Leurs pas résonnèrent sur les marches de pierre. Élodie sentait l'excitation monter malgré sa fatigue. La nuit précédente l'avait épuisée — la voix de Céleste, la chute de la lampe, cette sensation d'avoir manqué de mourir. Mais ce soir, elle tenait un fil plus concret que des apparitions. Elle tenait du papier.
La salle B était un long boyau éclairé par des lampes vertes. Des rayonnages métalliques s'alignaient à perte de vue, chargés de cartons poussiéreux. Une odeur de vieux papier et de colle animale imprégnait l'air.
— Le registre des théâtres, murmura Julien en courant le long des étagères. 1920 à 1930.
Il s'arrêta net, fit glisser un carton du milieu. Sa main tremblait légèrement quand il l'ouvrit.
— Ici. Le dossier des Variétés.
Élodie approcha une chaise à roulettes. Dans le carton, des chemises en papier kraft, les coins cornés par quatre-vingts ans de stockage. Julien en sortit une, marquée *Correspondances et incidents — 1923*, en écriture manuscrite.
— Cherche la police. Rapport de disparition.
Ils travaillèrent en silence, séparant les documents en deux piles. Passeports de tournée, contrats, factures de fournisseurs. Rien. Élodie allait abandonner quand ses doigts rencontrèrent un relief sous le carton lui-même, au fond.
— Il y a un double fond.
Elle le souleva. Dessous, une enveloppe en papier kraft, scellée d'un fil rouge, portant le tampon de la Préfecture de Police. *Affaire Aubry, Célestine dite Céleste. Clôturée.*
Julien souffla.
— Clôturée. Ils ont classé l'affaire d'une diva disparue ?
Élodie défit le fil rouge avec précaution. Elle en sortit une liasse de feuilles jaunies. En première page, la déposition de Jean-Baptiste Moreau, directeur des Variétés en 1923.
*« La dénommée Aubry a quitté le théâtre le 12 avril aux envirances de vingt-deux heures quarante, après sa répétition. Elle n'a point reparu. Ses effets personnels sont restés dans sa loge. Jemande que lon retrouve ma vedette, le spectacle de gala est prévu en mai. »*
Une écriture appliquée, presque enfantine, raturée par endroits. Élodie tourna la page. Déposition d'un régisseur, puis d'une habilleuse. Puis une troisième page — et son cœur manqua un battement.
La page était amputée. Quelqu'un avait arraché les deux tiers du document sur une diagonale brutale. Il restait juste quelques lignes en haut et la signature en bas, illisible.
— Regarde, souffla-t-elle en tendant le document à Julien. C'est un rapport de témoin. Mais la moitié est déchirée.
Julien sortit une lampe de poche de sa poche intérieure et l'éclaira.
— Il y avait encre, dessous. La déchirure est récente — moins ancienne que le papier. Quelqu'un a volontairement retiré cette partie.
— Récente ? Depuis quand ?
Il plissa les yeux.
— Difficile à dire. Dix ans, peut-être. Vingt. Pas soixante-dix.
Élodie parcourut les lignes qui restaient. *« …l'a vûe montée dans un automobil gris… un homme … parlait fort, il a crié son nom… »* Puis la phrase s'arrêtait net, au milieu du mot *elle*.
— Un automobil. Un homme qui criait. C'est tout ce qui reste du témoignage principal, dit-elle.
Julien tourna la page suivante. Une autre main avait écrit : *« Entendu les dires du nommé L.S. — individus de passage, relations inconnues. Aucune suite donnée. »* Le nom était souligné deux fois, rageusement.
— L.S., murmura Élodie. Ludovic.
— Ou Lucien. Louis. Léandre. Il y a cent prénoms en L.
— Mais un seul avec les initiales L.S. qui a été effacé de tous les registres du théâtre.
Julien ne répondit pas. Il examinait la page suivante, une liste de noms barrée au stylo noir, traversée de gros traits verticaux.
— Le registre des artistes de 1923. Quelqu'un est passé sur chaque nom lié à la production. Les chanteurs, les musiciens, jusqu'aux machinistes.
— Tous sauf Céleste ?
— Non, attends. Il y a un nom qui a été rayé deux fois. Avec assez de force pour percer le papier.
Il lui tendit la feuille. En effet, au milieu de la colonne des artistes invités, un nom était rayé d'une encre si épaisse que le papier était troué. On devinait seulement les premières lettres sous l'encre noire : *L-S-*. La suite avait été grattée au couteau.
— Ils ont physiquement effacé son nom. Pas juste le barrer — le détruire.
Élodie approcha la lampe, scrutant les fibres du papier.
— Il reste peut-être une empreinte. Le grattoir laisse des traces.
— Pas ici. Le papier est trop endommagé.
Elle leva les yeux. Quelque chose la dérangeait depuis qu'elle avait ouvert l'enveloppe. Elle fouilla la liasse, déplaçant les feuilles, et s'arrêta sur la dernière page — un rapport de gendarmerie, main non identifiée, écriture nerveuse.
*« Après investigations, aucune trace de la femme Aubry. Hypothèse de départ — suicide par noyade, non confirmée. Absence de corps. L'affaire est close sur ordre de M. le Commissaire Valadier. Motif : disparition volontaire. Les témoignages contradictoires ne seront pas retenus. »*
— Un commissaire qui ferme en trois semaines une disparition de vedette, dit Élodie. Sans corps. Sans enquête approfondie. Avec des témoignages qu'on jette.
— Valadier, répéta Julien. Je connais ce nom. Archives du théâtre, registre des finances. C'est lui qui a signé la vente de la loge de Céleste à un antiquaire, six mois après sa disparition. Avant même la fin du bail.
— Il a vendu sa loge ?
— Ses meubles. Son miroir hollandais. Ses costumes.
Élodie se rappela le miroir derrière lequel elle avait trouvé le médaillon. Un miroir hollandais, avait-elle cru à son reflet doré.
— Qui a racheté ?
— Une société, dit Julien en tournant les pages. Écran, sans doute. Le nom du dirigeant est au dos.
Il retourna le feuillet. Une inscription manuscrite, maladroite : *Soc. Durance & Valadier. Paris.*
— Valadier. Encore lui.
La bibliothécaire apparut dans l'encadrement de la porte.
— Il est vingt-trois heures. Vous devez partir.
Élodie rangea les documents dans l'enveloppe, remit le carton à sa place. Mais avant de le refermer, ses doigts trouvèrent, dans la doublure du carton, une feuille pliée en quatre qu'ils avaient manquée. Du papier plus moderne, crème, sans en-tête. Une écriture au stylo noir, nette, récente.
Elle la déplia sous la table, hors de vue de la bibliothécaire.
*« À qui trouvera ceci : l'affaire Aubry a été effacée par la famille. Les pages manquantes sont dans la main du dernier Valadier. Il a donné sa version aux enchères. Cherchez l'inventaire Durance si vous voulez la vérité sur l'enfant. »*
L'enfant. Le cœur d'Élodie s'emballa.
— Julien, chuchota-t-elle. Lis ça.
Il parcourut le billet, ses sourcils se rejoignant.
— La famille ? Ma famille a effacé l'affaire ?
Le regard d'Élodie croisa le sien. La mise en garde de Céleste résonna encore dans sa tête : *Ne fais pas confiance à l'héritier.* Et maintenant, ce billet d'un inconnu accusait précisément la famille Aubry d'avoir effacé la vérité.
Elle plia le billet en huit et le glissa dans sa poche intérieure, juste sous son cœur.
— On partage les prochaines étapes, dit-elle. Tu enquêtes sur Durance. Je m'occupe de Valadier.
— Pourquoi nous séparer ? demanda Julien, sur la défensive.
— Parce qu'on couvre plus de terrain.
Mensonge. Elle ne savait pas encore qui croire : le spectre qui lui avait sauvé la vie, ou l'héritier aux mains calleuses qui connaissait trop bien cette histoire pour être seulement un restaurateur.
Il la regarda un long moment, puis hocha la tête lentement.
— Durance et Valadier. Noté.
La pluie les rattrapa dehors. Sous un réverbère, chacun s'apprêtait à partir dans sa direction quand Élodie se retourna.
— Julien. Cette feuille dans l'inventaire. Tu disais connaître Valadier du registre des finances.
Il hésita.
— Oui.
— Et les archives du théâtre, qui les a consultées en dernier sur la période 1923 ?
Il détourna les yeux un instant.
— Mon oncle. Avant sa mort. Il cherchait déjà.
— Il a trouvé ?
Julien enfonça les mains dans ses poches.
— Je n'en sais rien. Il s'est arrêté net. Il m'a dit qu'il avait trouvé mieux que la vérité. Que la vérité était dangereuse.
Il partit sans un mot de plus, s'enfonçant dans le brouillard. Élodie resta sous le réverbère, la pluie martelant ses épaules, le billet anonyme brûlant contre sa poitrine. Un nom résonnait dans sa tête avec une insistance presque musicale.
*Enfant.*
Céleste avait chanté pour un enfant. Son enfant, peut-être. Un enfant dont personne n'avait jamais parlé, effacé des registres comme L.S. avait été effacé.
Et si l'enfant avait survécu ? Et si l'enfant portait une voix qui ne s'était jamais tue ?
Élodie ferma les yeux et, pour la première fois, chanta les premières mesures de la berceuse dans la nuit parisienne. La pluie s'arrêta pendant quatre secondes exactes. Puis elle reprit, comme si rien n'avait changé.
Comme si quelqu'un, très loin, avait écouté.