La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 15: The Missing File
Le lendemain matin, la pluie battait les vitres du vieil immeuble du journal. Claire arriva avant l’aube, les yeux encore lourds du peu de sommeil qu’elle avait volé entre les bras de Jean-Luc. L’excitation de la nuit s’était dissipée, remplacée par une détermination froide. Elle avait besoin de voir ce dossier.
La salle des archives occupait le sous-sol. Des rayonnages métalliques s’étendaient à perte de vue, chargés de boîtes cartonnées jaunies par la nicotine et le temps. Madame Roche, la documentaliste, une femme d’une cinquantaine d’années aux lorgnons cerclés d’or, leva les yeux de son registre.
« Mademoiselle Delacroix. Vous êtes bien matinale. »
« J’ai besoin de consulter le dossier ouvert l’année dernière. Concerne une femme, Élise Delacroix. »
La main de Madame Roche s’immobilisa sur la page. Elle ne releva pas la tête immédiatement, et quand elle le fit, son regard avait perdu son habituelle indifférence.
« Ce dossier a été retiré. Hier. »
Le cœur de Claire se serra. « Retiré ? Par qui ? »
« Un homme. En uniforme. » Elle ajusta ses lunettes, hésitante. « Il a présenté une autorisation du ministère des Armées. Signature du général Delacroix, si je ne me trompe pas. »
Le nom frappa Claire comme une gifle. Juste. Son oncle. Il était déjà venu.
« Quand exactement ? »
« En fin d’après-midi. Il a tout pris. Le dossier entier, plus les photographies qui l’accompagnaient. »
Claire s’appuya au comptoir, les jambes soudain incapables de la porter. Elle retrouva Jean-Luc dans son bureau, une pièce en désordre où s’empilaient des tirages encore humides. Il était penché sur une planche-contact, une cigarette éteinte entre les lèvres. Il la vit entrer et posa sa loupe.
« Tu es pâle. »
« Mon oncle a vidé les archives. Le dossier d’Élise a disparu. » Elle s’assit en face de lui sans y être invitée. « Il savait. Il a dû apprendre que quelqu’un avait consulté ce dossier. Peut-être que quelqu’un l’a prévenu. »
Jean-Luc frotta sa mâchoire. « Tu penses à une taupe au journal ? »
« Je pense à un général qui a passé vingt ans à effacer ses traces. Il ne va pas s’arrêter à un dossier. » Elle sortit de sa poche le tirage qu’elle avait fait de la photographie d’Élise. L’image de sa tante, menottée, entourée de gendarmes, semblait la défier. « Il faut trouver ce qu’il reste. Il ne peut pas tout avoir détruit. »
Jean-Luc prit le tirage, l’examina longuement. « Les archives militaires ont une procédure. Quand un dossier est retiré des services civils, une copie est versée au dépôt central de Vincennes. C’est la règle. »
« Une règle que mon oncle connaît par cœur, sans doute. »
« Peut-être. Mais les règles bureaucratiques prennent du temps. Et le dépôt central traite des milliers de documents par semaine. Le sien n’a peut-être pas encore été traité. » Il se leva, attrapa sa veste. « Allons voir. »
Le trajet jusqu’au fort de Vincennes dura près d’une heure en métro. Ils émergèrent sous un ciel gris, traversèrent les douves du château et longèrent des bâtiments militaires aux fenêtres étroites. Claire serrait son sac contre elle, consciente que chaque regard posé sur eux pouvait être celui d’un informateur de son oncle.
Le service des archives de l’armée de terre occupait une aile entière. L’accueil était surveillé par un adjudant moustachu qui leur fit signe de s’approcher. Jean-Luc sortit sa carte de presse.
« Jean-Luc Mercier. Agence photographique Le Globe. Je dois consulter les fonds relatifs aux opérations de maintien de l’ordre en Algérie, août 1956 à mars 1957. »
L’adjudant parcourut la carte, puis un registre. « Vous avez une demande préalable ? »
« La directrice du centre de documentation du Globe a transmis une requête ce matin. Vous devriez avoir une confirmation. » Jean-Luc gardait un ton neutre, presque ennuyé, celui d’un homme habitué à ce que les choses se plient à sa volonté.
L’adjudant décrocha un téléphone, parla à voix basse, puis raccrocha. « Le capitaine Ricard peut vous recevoir. Suivez-moi. »
Ils traversèrent un couloir aux murs couverts de cartes topographiques de l’Afrique du Nord. Le bureau du capitaine était petit, encombré de dossiers verts. Ricard, un homme mince aux cheveux gris de fer, se leva quand ils entrèrent.
« Monsieur Mercier. J’ai vu votre travail sur les réfugiés harkis. Courageux, ce reportage. » Il désigna deux chaises. « Comment puis-je vous aider ? »
« Je travaille sur un projet plus ancien. Les disparitions civiles pendant les opérations de maintien de l’ordre. J’ai besoin d’accéder à vos registres de détention préventive pour la période concernée. »
Le capitaine plissa les yeux. « La plupart de ces documents sont classifiés. »
« La loi sur les archives de 1961 a ouvert les fonds antérieurs à 1960. Tout ce qui précède cette date est consultable sur autorisation. » Jean-Luc posa une lettre officielle sur le bureau. « J’ai obtenu l’autorisation du secrétariat d’État ce matin même. »
Le capitaine parcourut la lettre, puis soupira. « Très bien. Le microfilm des registres de la période est en salle de lecture. La bobine 47-B. » Il les conduisit dans une pièce équipée d’un appareil de lecture à manivelle. « Vous avez une heure. Pas plus. »
Claire attendit que le capitaine soit parti pour s’installer à l’appareil. Elle inséra la bobine, actionna la manivelle. Les images défilèrent en noir et blanc, des listes interminables de noms, de dates, de motifs de détention. Son doigt glissait sur l’écran de verre, cherchant un nom qu’elle ne connaissait que par ouï-dire.
« Là. » Jean-Luc pointa une ligne. « Septembre 1956. Détention préventive. Village de Beni Mered. »
Claire lut. Le nom sur la ligne n’était pas celui d’Élise, mais celui du prêtre qui avait facilité la correspondance avec le Vatican. Père Anselme. Arrêté, interrogé, relâché sous surveillance. Elle recula le film de plusieurs images. Une autre liste, datée de février 1957. Le mois et l’année gravés derrière le portrait de sa tante.
Son cœur battait à tout rompre. Dans la colonne des officiers ayant autorisé les détentions figurait un nom. « Général J. Delacroix ». Opérations spéciales. Ordres d’élimination. Les mots se brouillaient sous ses yeux.
« Il n’y a pas qu’un dossier. » Sa voix tremblait. « Il y a un rapport complet. Des listes entières. Des noms de disparus. » Elle tourna la manivelle plus vite, chercha encore, et s’arrêta sur une note manuscrite en marge. *Fonds spéciaux. Élimination de la source – ordre direct.*
« Quelle source ? » murmura-t-elle.
Jean-Luc se pencha, lut la note, puis releva les yeux vers elle. « Ta tante. Élise n’était pas une simple dissidente. C’était une informatrice. Quelqu’un la faisait parler, et quelqu’un a ordonné qu’on la fasse taire. »
La pièce sembla se refermer sur Claire. Elle retira le film de l’appareil, le glissa dans sa poche, puis regarda Jean-Luc.
« Celui qui la faisait parler, dit-elle lentement, ce n’était peut-être pas un hasard qu’elle ait été prise. Peut-être qu’on l’a donnée. »
Elle n’avait pas besoin de dire qui. Ils le savaient tous les deux. Le nom qui signait les ordres était le même que celui qui avait vidé les archives la veille. Et ce même nom appartenait à l’homme qui venait de la faire suivre dans les rues de Paris.
Juste Delacroix.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.