La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 19: The Alley
Le train de banlieue cracha Claire sur un quai désert, sous un ciel couleur de cendre. Le Bourget n’était pas un village, pas encore une ville — une frontière floue entre la campagne plate et les faubourgs industriels. Elle remonta son col, traversa la rue principale aux vitrines poussiéreuses, et s’engagea dans un lacis de ruelles où les pavés cédaient la place au gravier.
Le 7, rue des Acacias était une maison étroite, mangée par le lierre, sa façade ocrée suintant l’humidité. Une plaque émaillée annonçait un cabinet médical depuis longtemps fermé. Claire poussa la grille. Le bois de la porte d’entrée, verni jadis, s’effritait sous ses doigts. Elle frappa. Rien. Elle tourna la poignée. Elle céda.
L’intérieur sentait la poussière et le papier moisi. Des cartons s’empilaient contre les murs, certains ouverts, révélant des registres comptables jaunis. Une lumière crue tombait d’une verrière zénithale, révélant un sol de tomettes craquelées. Au centre de la pièce : une chaise. Rien d’autre.
« Philippe ? » Sa voix se perdit dans le volume vide.
Elle fit le tour. Une autre pièce, vide elle aussi. Une cuisine aux tuyaux apparents, un évier taché de rouille. Au fond, une porte entrouverte sur une cour intérieure envahie de mauvaises herbes.
« Il n’y a personne », murmura-t-elle pour elle-même, l’estomac noué.
C’est à ce moment que la porte d’entrée claqua.
Trois hommes. Ils apparurent comme s’ils avaient été fondus dans les murs. Deux en imperméable, le col relevé ; un troisième plus petit, vêtu d’un costume élimé. Avant qu’elle puisse crier, une main gantée lui saisit le bras et la plaqua contre le mur. Le plâtre froid lui mordit la joue. Un autre homme lui tordit le poignet derrière le dos.
« Ne bouge pas », souffla une voix rauque à son oreille.
La douleur irradia jusqu’à son épaule. Elle sentit des doigts fouiller son sac, en extraire ses papiers, le microfilm. Mon Dieu. Le microfilm.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » Le petit homme en costume déplia sa carte d’étudiante, puis la bande de celluloïd entre deux doigts. « Une espionne. Tu nous amènes la police, ma fille ? Tu es de la DST ? De la Crim ? »
« Je ne suis pas de la police », articula Claire, la mâchoire serrée contre le mur.
« Alors qui ? Qui t’envoie ? »
« Personne. Je cherche mon frère. »
L’homme ricana. « Ton frère. Bien sûr. Et il s’appelle comment, ton frère ? »
« Philippe. Philippe Delacroix. »
Le silence qui suivit fut presque physique. La main qui lui maintenait le bras se relâcha imperceptiblement. Le petit homme s’approcha, plissa les yeux. Il avait un visage buriné, des yeux noirs d’oiseau qui la détaillèrent soudain avec une attention nouvelle.
« Delacroix ? »
« Oui. Général Juste Delacroix est mon oncle. Mais c’est mon frère que je cherche, pas lui. »
L’homme recula d’un demi-pas. Un regard passa entre les trois. Celui qui la tenait desserra sa prise ; elle se retourna, massant son poignet meurtri, le souffle court.
« Tu es sa sœur ? » dit le petit homme, la voix changée. Plus basse. Presque respectueuse.
« Oui. Où est-il ? Il est vivant ? »
L’homme échangea un autre regard avec les deux autres, puis fit un geste. Les deux en imperméable reculèrent vers la porte, guettant la rue par la fenêtre. Le petit homme s’accroupit devant la chaise, invitant Claire à s’asseoir. Elle resta debout, les jambes tremblantes.
« Ton frère a été arrêté il y a trois semaines », dit-il à voix basse. « Par la police militaire. »
« Arrêté où ? Pourquoi ? »
« Il aidait des Algériens. Le FLN. Il leur fournissait des faux papiers, des planques, de l’argent. Il a été arrêté à la gare de Lyon en train de faire passer un réseau de ravitaillement. »
Claire sentit le sol se dérober sous elle. Philippe, le fils modèle, la fierté de son père, engagé dans la trahison pour les indépendantistes. Cela ressemblait si peu au frère qu’elle avait connu, si exactement à l’homme qui lui avait laissé une photo avec un message caché, averti de son propre sort.
« Il a été interrogé pendant quatre jours à la caserne de Reuilly », continua l’homme. « Puis il s’est évadé. Nous l’avons aidé à passer de l’autre côté. »
« De l’autre côté ? » répéta Claire, la voix blanche.
« Il est à Alger. Avec les miens. »
Le mot « les miens » tomba dans la pièce comme une pierre dans une eau calme. Claire regarda l’homme autrement. La coupe de cheveux soignée, le costume élimé mais propre, l’absence totale d’accent quand il parlait français. Il n’était pas un indicateur de police, ni un malfrat de banlieue.
« Vous êtes du FLN », dit-elle, sans que ce fût une question.
L’homme ne confirma ni n’infirma. Il se releva, glissa ses mains dans ses poches.
« Ta venue ici met tout le monde en danger. Toi, nous, et surtout lui. Les hommes de ton oncle ratissent le terrain. S’ils te trouvent avec nous — »
« Mon oncle n’a rien à voir là-dedans. »
Le petit homme la regarda avec une pitié qui mit Claire mal à l’aise.
« Ton oncle est le commandant de la zone militaire d’Alger. C’est lui qui a signé l’ordre de translation de ton frère vers “une destination non spécifiée”. Ta propre famille l’a donné aux chiens. Tu le savais ? »
La phrase la frappa en pleine poitrine. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Le général avait donc ordonné l’arrestation de son propre neveu. Il avait fait disparaître sa tante. Il avait bâti sa carrière sur les tombes de sa famille.
Un sifflement monta de la rue. Les deux hommes en imperméable se raidirent. « Police », dit l’un. « Ils arrivent par le nord. Il faut y aller. »
L’homme au costume élimé saisit Claire par le bras et la poussa vers la porte de derrière. « Sors par la cour. Au bout de l’allée, tourne à gauche. Deux cents mètres, il y a la gare. Ne cours pas. Marche. Ne parle à personne. Tu n’es jamais venue ici. »
Elle hésita une seconde. « Philippe. Il est en sécurité ? Il est vivant ? »
L’homme lui rendit son microfilm avec une brusquerie qui ressemblait presque à de la tendresse. « Vivant. Mais pour combien de temps, ça ne dépend plus de lui. Ça dépend de toi. »
Puis il la poussa dehors. La porte se referma derrière elle avec un bruit sourd. Claire traversa la cour en courant presque, franchit la grille, remonta l’allée d’un pas mécanique. Son cœur cognait si fort qu’elle entendait à peine les sirènes qui se rapprochaient. Elle atteignit la rue, tourna à gauche, marcha sans regarder derrière elle.
Philippe était vivant. Et il était à Alger. Dans le camp de ceux que son oncle avait pour mission d’écraser. Elle portait le microfilm contre sa poitrine, sous son manteau, et pour la première fois depuis des semaines, les pièces du puzzle s’assemblaient : son frère, sa tante, l’Algérie, les éliminations ciblées, la trahison au cœur même de sa famille.
Elle n’avait plus de mère. Plus d’oncle. Plus de foyer.
Il ne lui restait que Jean-Luc. Et Philippe, quelque part, de l’autre côté de la Méditerranée.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.