La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 25: Brother Found
L'aube s'accrochait encore aux crêtes rocheuses quand Yamina s'immobilisa, la main levée. Elle désigna sans un mot une faille sombre à mi-pente, dissimulée par un éboulis de pierres sèches. Un filet de fumée tremblait à peine au-dessus, invisible à moins de le chercher.
« Il est là, souffla-t-elle. Je ne vais pas plus loin. On me connaît au village, mais lui… il ne voit personne depuis des semaines. Méfiez-vous de sa peur. »
Claire gravit la pente, le cœur cognant contre ses côtes. Jean-Luc la suivait à quelques mètres, silencieux comme il l'était depuis la veille au soir. Elle ne savait plus si c'était la fatigue ou autre chose. Une distance nouvelle, une armure qu'il remettait en place à mesure qu'ils approchaient de Philippe.
La cavité s'ouvrait sur une grotte basse, à peine assez haute pour se tenir debout. L'air sentait la terre mouillée et la fièvre. Une forme recroquevillée sous une couverture militaire se redressa brusquement quand la lumière entra.
« Restez où vous êtes. »
La voix était cassée, mais ferme. Une main cherchait quelque chose dans l'ombre — un couteau, peut-être, ou une arme.
« Philippe, c'est moi. Claire. »
Silence. Puis un bruit — un sanglot étranglé, à peine audible.
« Claire ?
— Oui. Je suis venue te chercher. »
Elle fit deux pas dans l'ombre et le vit. Il avait maigri au point que ses pommettes semblaient vouloir percer la peau. Une barbe mal rasée lui mangeait le visage. Ses yeux, fiévreux, trop brillants dans l'obscurité, s'emplirent de larmes.
« Ma petite sœur. Tu n'aurais pas dû venir ici. Mon Dieu, tu n'aurais jamais dû... »
Il se leva en chancelant, tituba vers elle, et elle le prit dans ses bras. Il était brûlant de fièvre, plus maigre que les garçons de son pensionnat. Elle sentit ses épaules trembler contre elle.
« Je t'ai cru mort, dit-il contre ses cheveux. J'ai cru que c'était à cause de moi.
— Tais-toi. Je suis là. »
C'est alors qu'il leva les yeux par-dessus l'épaule de Claire et la vit se figer.
Jean-Luc se tenait à l'entrée de la grotte, le visage à contre-jour, indéchiffrable.
« Qui est-ce ? » demanda Philippe, la voix soudain dure.
Claire se retourna. Elle avait préparé ce moment, répété des phrases, imaginé des explications. Rien ne la préparait à la façon dont Philippe accueillit la réponse.
« Jean-Luc Morel. Il m'a aidée à te trouver. Sans lui, je serais probablement morte au Bourget. »
Philippe la dépassa, ignoré la main que Jean-Luc tendait. Il ne le regardait même pas dans les yeux. Il fouillait quelque part sous sa couverture, plus bas dans la grotte, et en tira un carnet trempé de sueur, qu'il feuilleta vite en parlant.
« Jean-Luc Morel. Quatre-vingt-seize. Ancien du 11e choc, section photo. Détaché auprès des services de renseignement sous le commandement du général Girard. »
Il leva la tête, et Claire vit dans ses yeux la même lueur qu'elle avait vue dans ceux du lieutenant au barrage. Le même jugement. La même certitude.
« C'est un espion, Claire. Français, oui. Mais un espion. Quelqu'un a essayé de me tuer il y a trois semaines. Une balle perdue, soi-disant. Le tireur a disparu dans la nuit. Le seul homme que j'ai vu traîner près de ma planque avant cette nuit-là ressemblait à ce type. »
Claire se tourna vers Jean-Luc. Il ne se défendait pas. Il se contentait de se tenir là, immobile, la mâchoire serrée.
« Il t'a sauvé la vie, dit-elle. À Paris, il a risqué la sienne pour me protéger. »
Philippe ricana, un son sec et amer. « C'est ce qu'ils font. Ils s'approchent, ils gagnent ta confiance, et un jour tu te réveilles avec des menottes aux poignets ou une balle dans la nuque. »
« Il connaissait le nom de tante Hélène, dit Claire. Il savait des choses que seuls les nôtres savaient. Il a des liens avec oncle Marcel. »
Le silence qui suivit tomba plus lourd que les pierres de la grotte. Philippe tourna la tête vers Jean-Luc, et cette fois, il le regarda vraiment. L'espace d'une seconde, quelque chose passa entre eux — une reconnaissance, peut-être, ou le début d'une confrontation plus ancienne.
« Marcel Girard, dit Philippe lentement. Tu as travaillé pour lui.
— J'ai pris des photos, dit Jean-Luc, la voix sourde, retenue. Des listes. J'ai fourni des noms qui ont conduit à des arrestations. Des hommes comme toi, Philippe. Des hommes comme moi.
— Et tu crois que ça arrange quoi que ce soit ?
— Non. Rien. »
Jean-Luc baissa la tête. Claire vit ses mains trembler, des mains si sûres habituellement. Il fit demi-tour, comme pour sortir de la grotte.
« Je vous laisse. Je garderai le campement à la source. »
Il disparut dans la lumière crue du matin. Claire resta plantée, tiraillée entre deux fidélités.
« Philippe, il faut te soigner. Tu es malade. Tu délires presque.
— Ce n'est pas lui qui me tuera, dit Philippe d'une voix plus douce. C'est la fièvre ou les soldats qui me chercheront bientôt. La vieille femme au village m'a dit que des hommes interrogent en bas. Des hommes en civil. »
Il s'assit lourdement, comme si garder son regard ferme avait épuisé ses dernières forces. Il sortit de la poche de sa veste un objet.
« Tes lettres que Maman m'envoyait autrefois. Elle me parlait du collier de tante Hélène. Celui que tu portes toujours, depuis qu'elle est morte. »
Claire toucha instinctivement le locket à son cou, dont elle n'avait pas réussi à se séparer, pas même au barrage, pas même quand le lieutenant l'avait exigé.
« Tante Hélène était plus qu'une résistante, dit Philippe. Elle était un passage. Un point de contact entre les réseaux en France et ceux ici, en Algérie. Quand elle est morte, elle a laissé des choses. Des secrets. »
Il tendit la main.
« Ton locket, Claire. Il contient ce qu'il me faut pour sortir d'ici. »
Elle le dégrafa, hésitante, après une seconde d'angoisse qui lui serra le ventre. Il lui avait sauvé la vie à deux reprises — ou presque. Mais dans les yeux de Philippe, elle vit la fièvre et l'urgence. Cette urgence qui ne ment pas.
« Comment le sais-tu ? »
Il prit le médaillon d'argent entre ses doigts maigres, l'ouvrit avec une habileté qui la surprit — il savait exactement où appuyer sur le fermoir, sur les deux petits ressorts invisibles sous le portrait d'Hélène. Le visage de la jeune femme en noir et blanc le regarda un instant, puis il retira la photographie et dévissa le bord doré du cadre.
Il en tomba un point noir, minuscule. Une pastille à peine plus grande qu'une tête d'épingle.
« Microdot, dit Philippe. Le réseau d'Hélène communiquait comme ça. Il faut un réactif spécial pour le lire. Le vieux boucher du village en fabrique — il a été chimiste avant de venir ici. »
Il remit le médaillon dans la main de Claire avec un soin tendre.
« Il faut que quelqu'un aille le voir et lui porte ça, avec une carte de visite — son nom de code, qu'il connaissait d'avant la guerre, est "Médecine". Il comprendra. Il me donnera un passage pour le Maroc, du papier, peut-être. »
Claire regarda la pastille dans sa paume. Le monde d'Hélène, ses filiations de silence et de courage, vivait encore dans cet éclat de verre brut.
« J'y vais, dit une voix dans l'ombre de l'entrée. »
Jean-Luc revenait à pas lents, le visage fermé. Philippe fit un geste de recul.
« Non. Pas toi. Tu ne touches pas à ça.
— Écoute-moi, dit Jean-Luc, la voix tremblante d'une émotion qu'il ne contrôlait plus. J'ai photographié des listes de gens comme toi. Je livrais des hommes à Girard. Des hommes qui refusaient ce qu'on leur demandait. Leurs noms sont restés dans ma tête, chaque nuit, depuis deux ans. »
Il s'accroupit devant Philippe, à hauteur de ses yeux. Sa voix devint presque un murmure.
« Ta sœur m'a dit que tu étais médecin. Que tu avais soigné des gens des deux côtés sans jamais prendre les armes. Moi, j'ai pris des armes pour un camp qui m'a trahi. »
Il tendit la main vers la microdot que Claire tenait encore.
« Laisse-moi faire ça pour toi. Pour payer un peu de ce que je dois. »
Claire regarda Philippe. Philippe regarda Jean-Luc. Dans sa poitrine, l'angoisse et l'espoir se disputaient.
« Il me fera un mot, dit finalement Philippe à contrecœur. Une carte avec son signe. Mais si tu le trahis, si tu trahis ma sœur — je trouverai un moyen de te retrouver. »
Jean-Luc hocha la tête. « Je n’ai pas besoin de ta menace pour savoir ce que je risque. »
Il se leva, prit la microdot et le mot que Philippe griffonna hâtivement sur un papier arraché de son carnet, et s'engagea dans la lumière. Claire fit deux pas pour le suivre, lançant un regard d'excuse à Philippe, mais Jean-Luc l'arrêta à lui seul de ses yeux sombres.
« Reste ici. Espionne de ton frère. »
Il tira de sa poche le petit pistolet qu'il lui avait montré à Paris, le posa sur une pierre à l'entrée de la grotte, et il repartit sans se retourner.
Claire le regarda descendre la pente, la lumière du soleil qui le cueillait tout entier, les épaules larges et pourtant courbées comme sous une charge qu'il n'osait pas nommer.
« Pourquoi lui fais-tu confiance ? » demanda Philippe derrière elle.
Elle ne sut pas répondre.
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