La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 26: Betrayal
Le village s’était tu. Les dernières braises du soir rougeoyaient derrière les toits de terre, et Jean-Luc descendait la ruelle unique, son ombre déformée par les lampes à pétrole. Il n’avait pas pris son arme, Claire l’avait vu le laisser sous la roche, comme un gage, ou peut-être un aveu.
De la crête où ils se tenaient, Philippe et elle distinguaient le café du contact : une enseigne à moitié arrachée, des hommes attablés devant des verres de thé, l’un d’eux en treillis. Trois soldats, puis quatre. Leurs camions bâchés étaient garés de guingois près du puits.
« Il se fait prendre, murmura Philippe, la voix rauque de fièvre. Il marche droit dans leur filet. »
Claire serra le locket contre sa poitrine, là où le battement de son cœur semblait vouloir s’en échapper. « Il sait ce qu’il fait. »
Jean-Luc atteignit la terrasse du café. Il s’adressa au serveur — un homme âgé qui essuyait son comptoir sans lever les yeux. La conversation fut brève, mais Claire vit ses épaules se tendre. Le contact ne portait pas de signe distinctif, rien qui pût l’identifier, et pourtant elle comprit au moment où Jean-Luc glissa la main dans sa poche qu’il allait commettre une erreur.
De l’autre côté de la place, un soldat se leva.
Il n’y eut ni cri, ni course. Trois hommes en uniforme entourèrent Jean-Luc ; l’un d’eux lui saisit le poignet, l’autre lui maintint la nuque contre le rebord de la table. Les verres de thé vacillèrent sans se renverser. Le contact — le serveur — quitta son tablier et rentra dans le café sans un regard en arrière.
Jean-Luc n’opposa aucune résistance. Il leva la main, paume ouverte, comme pour signifier que tout cela n’était qu’un malentendu, mais sa paume était vide. Le microdot n’y était plus. Déjà, un soldat fouillait ses poches, et la lueur blafarde du café éclaira un morceau de papier minuscule, tenu en pince entre deux doigts gantés.
« Il leur a tout donné, souffla Philippe. Il leur a donné le code et moi. »
Claire voulut répondre, mais les mots restèrent coincés. Elle regardait Jean-Luc, les mains liées dans le dos, qu’on poussait vers le camion ouvert. Il leva les yeux une seule fois, vers la crête, vers elle — et dans la seconde qui précéda le treillis qui l’avala, elle vit quelque chose dans son regard qui n’était ni l’angoisse ni la honte, mais une forme de soulagement. Comme si être arrêté le déchargeait de toutes les paroles qu’il aurait dû dire.
« Tu l’as vu, dit Philippe à voix basse. Tu l’as vu, non ? »
Claire déglutit. Elle avait vu. Une lueur de trahison, noire et rapide, qui ressemblait à un plan accompli. Le camion démarra dans un nuage de poussière. Les phares balayèrent le village endormi, puis la nuit se referma.
« Il nous a vendus pour ne pas être découvert, continua Philippe. Il connaissait l’oncle Auguste. Il travaillait pour eux. Il n’a jamais cessé. »
« Tu ne sais pas… »
« Je sais lire un visage. Et toi aussi. »
Claire se releva, les jambes flageolantes. En contrebas, le camion disparaissait derrière les dunes basses, troisième virage — elle compta les secondes qu’il fallait aux moteurs pour s’éteindre, puis ne compta plus rien. Trois hommes restaient sur la place, et l’un d’eux parlait dans une radio.
« Ils vont envoyer une patrouille dans les collines. Ils savent que tu es là, Phil. Ils savent qu’il y avait quelqu’un d’autre. »
« Pourquoi ne nous a-t-il pas désignés ? » demanda Philippe, et c’était une vraie question, que la fièvre rendait plus aiguë.
Claire fouilla dans sa mémoire la scène entière : le soldat qui saisissait Jean-Luc, la paume ouverte, le regard vers la crête. Il aurait pu les montrer. Il ne l’avait pas fait. Et pourtant, lorsqu’on l’avait poussé dans le camion, il avait tourné la tête dans leur direction et avait secoué la sienne, une fois, lentement, comme on refuse une offre qu’on n’a pas eu la force d’accepter.
« Peut-être qu’il se rachète, dit-elle dans un souffle, sans y croire.
— Ou peut-être qu’il a calculé, répondit Philippe en saisissant son bras pour l’entraîner vers l’oued. Si les soldats pensent qu’il est encore utile, ils ne tireront pas un autre espion dans la fouille. Il garde son prix. »
La rumeur d’un moteur leur parvint, plus proche. Une jeep quitta le village en cahotant, ses phares balayant le lit de la rivière asséchée. Claire sentit le sable bouger sous ses pas, puis Philippe la tira brutalement derrière un rocher — le souffle du nouveau camion lui plaqua la robe contre les cuisses, et dans le jet de lumière elle entrevit une silhouette en treillis, debout à l’arrière, les mains attachées au-dessus de la tête.
Jean-Luc.
Il la regardait. Le vent de la course plaquait ses cheveux en arrière, et son visage était nu — sans salut, sans excuse, sans prière. Dans la fulgurance du croisement, leurs regards se rencontrèrent, et ce qu’elle lut cette fois n’avait plus d’ambiguïté : un adieu qui ressemblait à une dérobade. Il détourna les yeux le premier. Le camion passa.
Claire resta accroupie derrière la roche, le cœur labouré de deux vérités contraires. Le locket lui brûlait la paume. Philippe murmura quelque chose qu’elle n’entendit pas. Puis le bruit du moteur mourut derrière les dunes, et dans le silence, une patrouille à pied entreprit de gravir le sentier, lanternes éteintes, armes à la main.
« On part, dit Philippe en la tirant par la manche. Maintenant. »
Claire regarda une dernière fois la direction du camion. La poussière retombait. Le sable gardait les traces des pneus comme des cicatrices dans la nuit.
Elle suivit son frère dans l’obscurité.
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