La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 27: The Escape
Les pieds brûlants sur le sable encore tiède de la nuit, Claire courait derrière Philippe sans vraiment savoir où elle posait les pas. Autour d'eux, les collines basses dressaient des ombres indistinctes, et le vent sec apportait par intermittence les éclats de voix des soldats lancés à leur poursuite. Elle ne regardait pas en arrière. Elle n'aurait pas pu. Chaque fois qu'elle fermait les yeux, elle revoyait le regard de Jean-Luc au moment de sa capture, cette lueur indéchiffrable qu'elle avait prise pour une trahison — et qui, à présent, lui semblait être quelque chose d'autre, quelque chose qu'elle n'osait pas nommer.
Philippe avançait d'un pas lourd, ralenti par la fièvre qui lui collait la chemise au dos. Il s'arrêta un instant, soufflant, les mains sur les genoux, puis reprit sa marche sans un mot. Depuis le village, ils marchaient vers le nord-ouest, vers la côte, vers l'idée d'un bateau que rien ne garantissait.
— On ralentit, dit-il enfin, la voix rauque.
Claire secoua la tête, mais ralentit tout de même. Derrière eux, les lanternes des soldats dansaient encore à l'horizon, minuscules points de lumière jaune dans l'obscurité bleue. Ils avaient peut-être une heure d'avance, peut-être deux. Philippe le savait aussi bien qu'elle.
Ils marchèrent en silence jusqu'à l'aube. Le ciel pâlit lentement du côté de l'est, dégradé de gris et d'orange, et la chaleur commença à monter du sol. Claire avait la gorge sèche, les lèvres fendues. Elle pensait à Jean-Luc, à la manière dont il avait tenu son visage entre ses mains la nuit du village, la veille, quand elle s'était évanouie de douleur dans la tente de la vieille femme. Elle pensait à la façon dont il avait dit son nom, un mot, rien de plus, et comment ce mot avait suffi à la ramener.
Elle se força à penser à autre chose.
— L'eau, dit Philippe en tendant la gourde.
Elle but une gorgée tiède, la lui rendit. Ils étaient assis maintenant sous un surplomb rocheux, à l'abri d'un soleil qui promettait d'être impitoyable. Claire regardait ses mains, sales, les ongles cassés, des traces de sang séché sur les jointures à force de s'accrocher aux rochers. Elle ne reconnaissait pas ces mains. Elle reconnaissait à peine la femme qu'elles reliaient.
— Tu veux savoir ce que je sais, dit Philippe, sans regarder dans sa direction.
Claire leva les yeux.
— Il m'a parlé, hier, dans la grotte, pendant que tu dormais. Ou plutôt, il m'a laissé parler. Il connaissait mon réseau. Il connaissait des noms.
— Il travaillait pour l'oncle Paul, dit Claire, la voix plate.
— Il travaillait pour beaucoup de monde, dit Philippe. C'est comme ça qu'ils fonctionnent, les doubles. On ne sait jamais vraiment quelle carte ils jouent — pas même eux, parfois.
Claire serra les mâchoires.
— Il a été capturé parce qu'il allait porter le microdot au contact, dit-elle. C'est à cause de nous qu'il est entre leurs mains. C'est à cause de moi qu'il y est allé. Il aurait pu partir. Il aurait pu s'enfuir avec les papiers qu'on lui avait fabriqués. Il aurait pu me laisser à Mostaganem.
Philippe la regarda longtemps. Il avait les yeux fiévreux, mais un regard net, presque impitoyable de lucidité.
— Tu es amoureuse de lui, dit-il.
Claire ne répondit pas.
— C'est une façon de voir les choses, continua Philippe, en s'adosant à la roche. L'autre façon, c'est celle-ci : il savait que les soldats étaient au village. Il savait que le contact était grillé, que les gendarmes avaient déjà arrêté deux résistants la semaine passée. Il y est allé quand même. Un type comme lui ne se trompe pas comme ça. Il ne marche pas dans une souricière à visage découvert.
— Tu es en train de dire qu'il s'est fait prendre volontairement.
— Ce que je dis, c'est que je ne sais pas. Et que toi non plus, tu ne sais pas. Mais tu refuses de le regarder en face.
Claire se releva d'un bond. Le sang lui monta aux joues, la colère lui donnait une énergie qu'elle n'avait plus.
— Tu ne le connais pas, dit-elle, la voix tremblante.
— Toi non plus, ma cousine. Toi non plus.
Ils reprirent la marche à la tombée du jour, quand la chaleur se fit moins écrasante. La route était longue jusqu'à la côte, à travers des étendues de caillasse et de sable où ne poussaient que des buissons épineux. Philippe connaissait les pistes de contrebandiers, les chemins que les cartes ne montraient pas. Il les guida pendant deux nuits et deux jours, dormant quelques heures à l'ombre dans la journée, buvant l'eau qu'ils trouvaient dans les puits abandonnés.
Au troisième soir, ils atteignirent un petit port de pêche à l'est d'Oran — une trentaine de maisons blanches serrées autour d'un quai, des barques bleues et vertes tirées sur le sable. L'air sentait le sel et la poudre de poisson. Claire s'appuya contre le mur d'une maison, les jambes en coton, et regarda la mer pour la première fois depuis des jours. Elle avait la peau brûlée, les cheveux emmêlés de sable. Elle devait ressembler à une épave.
Philippe partit en éclaireur. Il revint une heure plus tard, accompagné d'un vieux pêcheur au visage creusé, qui les fit monter à bord d'une barque qui sentait l'essence et le poisson séché. Le départ était prévu au lever du soleil. On les cacha dans une cale minuscule à l'arrière, où l'on pouvait à peine s'asseoir.
Assise dans l'obscurité, les genoux contre la poitrine, Claire entendait les pas du vieil homme au-dessus d'elle, les cris des mouettes, le clapotis de l'eau contre la coque. Philippe dormait déjà, son souffle régulier, comme s'il avait oublié la fièvre, la peur, la réalité du monde qui les poursuivait.
Claire n'arrivait pas à dormir. Elle sortit le médaillon de sa poche et le fit tourner entre ses doigts. L'argent, encore terni du sable du désert. Le portrait d'Hélène au sourire vaillant. Le linge vide à l'intérieur — vide maintenant, depuis que Jean-Luc avait pris le microdot. Elle le remit en place avec soin, comme un objet précieux qu'on ne veut pas briser.
Quelque part derrière elle, sous le sable et les kilomètres, il était peut-être déjà mort. Ou peut-être pas. Peut-être qu'il parlait à un interrogateur avec le même calme qu'il avait pour la photographier, pour dire son nom, pour regarder le monde à travers un objectif. Peut-être qu'il était en train de les trahir depuis le début. Peut-être qu'il les avait sauvés.
Elle ne savait pas. Et c'était cela, la pire torture : savoir qu'on ne saura pas. Que la vérité, comme le fond de la mer sous la barque, resterait invisible, trop profonde pour la voir.
Le bateau prit la mer à six heures du matin. Claire resta dans la cale jusqu'à ce qu'Oran ne soit plus qu'une ligne bleue à l'horizon, puis elle monta sur le pont, le vent marin dans les cheveux. C'était le deuxième voyage de sa vie en mer. Le premier l'avait menée à l'amour. Elle se demandait, les yeux fixés sur les vagues grises et vertes, ce que celui-ci allait lui coûter.
Le vieux pêcheur lui tendit un bol de café brûlant et un morceau de pain rassis. Elle les accepta sans un mot, les yeux sur l'horizon. Derrière eux, l'Afrique brûlait lentement dans le soleil levant. Devant, l'Espagne. Et après l'Espagne, Paris. Et après Paris, peut-être, une vérité. Ou un chagrin de plus.
Philippe s'assit à côté d'elle, la couverture sur les épaules, deux côtes qu'on distinguait encore sous le tissu. Un long moment passa. Il finit par dire, la voix presque douce pour la première fois :
— L'adresse, à Paris. C'est une boutique de photographie, rue des Écoles. On demande Mademoiselle Péronne. On lui donne le microdot. Elle saura quoi en faire.
Claire hocha la tête. Photographie. Le mot lui fit mal, mais elle l'accepta, comme on accepte qu'un clou reste planté dans une planche.
— Tu la connais ? demanda-t-elle, pour dire quelque chose.
— Non. Mon réseau l'appelait « l'Oiseau ». Un nom de code, rien de plus.
— Hélène, dit Claire doucement. C'était son nom de code, à elle ?
Philippe la regarda, surpris.
— Comment sais-tu ça ?
Claire tourna le médaillon entre ses doigts, le laissa pendre au bout de sa chaîne.
— Je l'ai deviné. À cause de toi, à cause du microdot, à cause de ce que Jean-Luc m'a raconté. Elle ne cachait pas seulement des secrets. Elle cachait des gens. Elle faisait passer des messages. Elle était un nœud dans un réseau, et je crois que ce réseau existait avant la guerre, et qu'il existait après aussi.
Philippe resta silencieux un moment, puis il dit :
— Tu lui ressembles plus que tu ne le crois.
Claire ne répondit pas. Elle garda les yeux sur la mer, sur la ligne d'horizon qui se rapprochait d'eux sans jamais se laisser atteindre. Le sel lui piquait les yeux. Le vent soulevait ses cheveux, les mêlait comme des fils emmêlés.
Elle se demanda si la photographie rue des Écoles serait une femme maigre aux lunettes rondes, ou un homme au visage grave, ou une veuve en noir qui ne souriait jamais. Elle se demanda si la boutique sentait le papier et le fixateur, comme la chambre noire de Jean-Luc dans le XVe arrondissement — sa chambre noire à lui, son monde à lui, où elle s'était tenue quelques semaines plus tôt, tremblante, nue et blanche comme un négatif. Il lui avait dit, ce jour-là : « Dans dix ans, tu ne seras plus la même. » Il avait dit cela pour la rassurer. Mais il ne savait pas à quel point il avait raison. Il ne savait pas que dix ans tiendraient dans dix jours.
Une mouette cria au-dessus du mât. L'Espagne se dessina lentement, ligne violette à l'horizon, toute petite d'abord, puis plus nette. Claire but la dernière gorgée de café froid, reposa la tasse. Elle referma la main sur le médaillon, serra fort.
Quelque part en arrière, dans la poussière de l'Afrique, il était là. Vivant ou mort, loyal ou traître, prisonnier ou libre. Et elle ne le saurait peut-être jamais.
Mais elle saurait, se promit-elle, pendant que la barque tanguait vers la côte espagnole. Elle découvrirait qui il était vraiment. Elle irait chercher la vérité, maison par maison, rue par rue, photographie par photographie, jusqu'à ce que le silence devant elle ressemble enfin à une réponse.
La terre d'Espagne se rapprochait, chaude et jaune sous le soleil de septembre. La traversée touchait à sa fin. Une autre commençait, plus longue, plus sombre peut-être.
Claire se leva, resserra la couverture sur ses épaules, et attendit le port.
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