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La Révélation Parisienne

Lire le chapitre 3: Cafe Procope

La porte du Café Procope s’ouvrit sur un mur de fumée et de voix. Claire cligna des yeux, le temps que ses pupilles s’adaptent à la pénombre dorée. Des lustres anciens jetaient une lumière jaune sur des banquettes de velours rouge élimé, et partout, des têtes penchées sur des carnets, des tasses, des verres de vin. L'air sentait le café brûlé, l'encre fraîche et le tabac blond.

— Alors, qu'est-ce que je te disais ? souffla Solange en la tirant par la manche. Le vrai Paris, c'est ici.

Elles se frayèrent un chemin entre les tables serrées. Solange saluait au passage, d'un signe de tête ou d'un baiser sur la joue, des noms que Claire ne retenait pas — des poètes sans le sou, un éditeur ruiné, une actrice qui n'avait pas joué depuis trois ans. Chacun semblait porteur d'une histoire plus romanesque que la précédente.

— Solange ! cria une voix grave depuis le fond de la salle. Tu nous amènes une nouvelle recrue ?

Un homme d'une trentaine d'années se leva à moitié de sa chaise, les bras écartés. Il avait une barbe naissante, des lunettes cerclées de métal, et une écharpe écossaise négligemment nouée autour du cou.

— Antoine, dit Solange en l'embrassant sur les deux joues. Voici Claire. Elle débarque de sa province pour étudier l'art à la Sorbonne. Ne l'effraie pas trop avec tes théories.

— Jamais je n'effraie, je conteste, dit Antoine en lui serrant la main. Asseyez-vous, mademoiselle Claire. Nous étions justement en train de débattre de la mort de la peinture.

— La peinture n'est pas morte, elle est en convalescence, lança une femme aux cheveux courts assise en face de lui. C'est différent.

Claire s'assit au bout de la banquette, serrant son sac sur ses genoux. Autour de la table, cinq ou six visages la dévisageaient avec une curiosité bienveillante. Elle sentit son estomac se nouer. À Poitiers, elle n'aurait jamais osé s'asseoir à une table d'inconnus sans être présentée par un membre de sa famille.

— Tu viens d'où, exactement ? demanda la femme aux cheveux courts.

— De Poitiers.

— Ah, le pays des églises romanes. Tu dois connaître tes saints mieux que tes contemporains.

Un rire parcourut la table. Claire sentit ses joues s'empourprer.

— Je connais les deux, dit-elle avec plus d'assurance qu'elle n'en ressentait. Je suis là pour les contemporains.

— Bien répondu, dit Antoine en levant son verre. Un verre pour la nouvelle venue !

Solange commanda deux coups de blanc et alluma une cigarette. Claire en accepta une, espérant que personne ne remarquerait la fumée qu'elle n'expirait pas réellement. Elle écoutait, fascinée, les conversations qui s'entrecroisaient — un débat sur la dernière exposition du Jeu de Paume, une diatribe contre le gaullisme rampant, une querelle amoureuse qui semblait couver depuis des semaines.

C'est alors qu'elle le vit.

Il était adossé au comptoir, à demi caché par une colonne de marbre, un verre de pastis négligemment tenu entre deux doigts. Un appareil photo pendait à son cou — un Leica, au boîtier argenté éraflé par l'usage. Il ne parlait à personne, mais son regard parcourait la salle avec une attention presque féroce, comme s'il cherchait à mémoriser chaque visage, chaque geste.

Jean-Luc.

Claire retint son souffle. Elle ne l'avait aperçu que quelques secondes pendant la manifestation, à travers la vitre d'un taxi en marche, mais elle le reconnaissait avec une certitude viscérale. La même mâchoire volontaire, la même mèche brune qui lui tombait sur le front, le même regard qui semblait voir à travers les apparences.

Comme s'il avait senti son attention, il tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. Un quart de seconde, peut-être moins, mais Claire sentit un frisson lui parcourir l'échine. Puis il détourna les yeux, vida son verre d'un trait, et se dirigea vers leur table.

— Jean-Luc ! s'exclama Solange. On t'avait perdu. Viens, je te présente Claire, ma nouvelle colocataire. Elle a survécu à son premier jour à Paris.

Jean-Luc ne tendit pas la main. Il s'arrêta devant Claire, la tête légèrement inclinée, les bras croisés. Son regard l'examinait avec une intensité presque inconfortable.

— On s'est déjà vus, dit-il. Dans le taxi, aujourd'hui. Pendant la manif.

Claire sentit son cœur cogner contre ses côtes.

— Oui, dit-elle. Je vous ai vu prendre des photos.

— Vous étiez la fille qui regardait la foule comme si elle allait être dévorée. Et maintenant, vous êtes ici.

Il y eut un silence gêné autour de la table. Claire releva le menton.

— Et cette observation vous a coûté cher ?

Jean-Luc parut surpris, puis un sourire — le premier qu'elle voyait sur son visage — étira ses lèvres.

— Vous avez de la repartie. C'est bien. Vous en aurez besoin.

Il s'assit à l'angle de la table, sortit un carnet de sa poche de veste et se mit à griffonner sans un mot de plus. Claire se tourna vers Solange, un point d'interrogation dans les yeux.

— Ne fais pas attention à lui, murmura sa colocataire. Il est toujours comme ça. Il regarde les gens comme s'ils étaient des sujets d'étude et les photographie comme s'il les volait.

— Il est bon ? demanda Claire, plus bas encore.

— Le meilleur. Il a couvert l'Algérie pour le journal Le Monde l'année dernière. Il en est revenu avec des images que personne n'a osé publier. Depuis, il traîne ici, il ronge son frein, il attend que le vent tourne.

Claire regarda Jean-Luc à la dérobée. Dans la lumière jaune du café, il paraissait plus jeune que l'impression première qu'il donnait — vingt-six, vingt-sept ans peut-être. Mais ses yeux avaient cette fatigue particulière qu'elle avait déjà remarquée chez les anciens combattants dans son village.

Elle essaya de reporter son attention sur la conversation d'Antoine et de la femme aux cheveux courts, qui débattaient maintenant de la place de la photographie dans l'art contemporain. Antoine soutenait que la photo n'était qu'un document, une servante fidèle mais sans génie. La femme — qui se présentait comme Béatrice, critique pour une petite revue — rétorquait que la nouvelle génération de photographes était en train de réinventer le regard lui-même.

— Tenez, la photo de rue, dit-elle. Ce que Cartier-Bresson appelle « l'instant décisif ». Ce n'est pas un document, c'est une révélation. Un arrêt du temps.

— Je n'arrête pas le temps, dit Jean-Luc sans lever les yeux de son carnet. Je le vole.

La phrase tomba dans le silence. Claire sentit une étrange chaleur monter dans sa poitrine.

— Vous volez quoi, exactement ? demanda-t-elle.

Jean-Luc leva enfin la tête. Ses yeux sombres rencontrèrent les siens, et pendant un long moment, elle eut l'impression qu'ils étaient seuls dans la salle.

— Le moment où les gens oublient qu'on les regarde. C'est là qu'ils sont vrais. C'est là qu'on les voit pour la première fois.

Il la dévisagea encore une seconde, puis ajouta, presque pour lui-même :

— Vous, par exemple, vous avez le regard de quelqu'un qui s'apprête à sauter. Vous ne le savez pas encore, mais vous vous tenez au bord de quelque chose.

Claire se raidit.

— Je ne cherche pas à sauter. Je cherche à regarder.

— C'est pareil. Sauter, c'est seulement regarder pour de bon.

La conversation reprit autour d'eux, mais Claire n'écoutait plus. Le regard de Jean-Luc l'avait transpercée comme une lumière crue, et elle sentait encore sa chaleur sous sa peau. Elle voulait protester, lui dire qu'il se trompait, qu'elle était une jeune fille sérieuse, sage, qui faisait des études d'art pour ensuite retourner dans sa province et devenir professeur. Mais les mots restaient coincés dans sa gorge, parce qu'au fond, une petite voix lui murmurait qu'il avait peut-être raison.

Solange la tira par le bras.

— Il est minuit passé. Il faut rentrer, sinon la concierge va nous prendre en grippe.

Claire se leva, prit son sac, et suivit sa colocataire vers la sortie. Au moment de franchir la porte, elle se retourna. Jean-Luc était toujours à la table, son carnet ouvert devant lui, le regard fixé sur elle. Il ne sourit pas, ne fit pas un geste. Il se contenta de la regarder, comme s'il mémorisait son image.

La nuit était fraîche. Les réverbères jetaient des flaques d'or sur les pavés. Claire marcha vite pour rattraper Solange, le cœur battant, honteuse de l'émotion qui la parcourait encore.

— Il t'a fait de l'effet, dit Solange en riant doucement.

— Pas du tout. Il est prétentieux.

— Prétentieux, peut-être. Mais il n'a pas tort, souvent.

Elles remontèrent la rue en silence. Les derniers cafés fermaient leurs volets, et la ville semblait se coucher avec un soupir de pierre. En arrivant devant la résidence, Claire sortit sa clé et monta l'escalier quatre à quatre, soudain pressée de retrouver sa chambre.

Elle ouvrit la porte. La chambre était telle qu'elle l'avait laissée : le lit défait, ses valises ouvertes au pied du mur, la petite fenêtre entrouverte sur la nuit. Mais quelque chose clochait. Un froissement dans l'air, une présence qui n'était pas la sienne.

Elle s'approcha du bureau. Le locket de sa tante était toujours là, posé sur le bois, près de la lampe. Elle le ramassa avec soulagement.

Puis elle le retourna.

La chaîne était brisée. Pas usée, pas arrachée. Coupée net, comme au ciseau.

Claire serra le médaillon dans son poing, le froid du métal contre sa paume. Qui était entré ? Qui avait touché à ce qu'elle avait laissé de plus précieux ?

Elle jeta un regard à la porte. La serrure, défectueuse, ne fermait qu'à moitié. Un frisson lui parcourut l'échine.

Dehors, dans la rue, un éclat de rire monta dans la nuit. Claire ne bougea pas. Elle tenait le locket contre sa poitrine et écoutait le silence de la chambre, habitée maintenant par une présence qu'elle ne pouvait pas nommer.