La Revendication de Mars
Lire le chapitre 13: Aftermath of Fire
La nuit martienne l’avala dès qu’il coupa les moteurs du tube de fret. Le silence qui suivit fut presque aussi douloureux que sa clavicule cassée. Caleb s’extirpa de l’habitacle exigu, ses bottes crissant sur le régolite gelé. La base s’élevait devant lui, masse sombre contre les étoiles pâles, indifférente à son état.
Chaque inspiration lui tirait un râle. Le souffle de l’explosion avait projeté des débris contre son flanc droit — rien de vital, mais la douleur irradiait jusqu’à sa mâchoire. Il appuya sa paume sanglante sur le sas extérieur. Ses doigts tremblaient trop pour le code biométrique. Il dut s’y reprendre à deux fois.
Le sas intérieur s’ouvrit sur l’obscurité familière de la base. Il n’osa pas allumer les lampes principales. Les capteurs Helix pouvaient détecter une signature thermique à vingt kilomètres, mais un appel énergétique se voyait depuis l’orbite. Il se guida à la lueur de sa montre, cette satanée chronomètre sans aiguilles qui lui brûlait le poignet comme un reproche.
Sa mère. Son père. Mei Lin. Tous écartés, gommés, réduits à des fichiers corrompus. Et lui maintenant, fuyant à travers un désert de roche, traqué par la même corporation qui avait effacé sa famille.
Il atteignit l’infirmerie de Fortune à tâtons. La trousse médicale était là, poussiéreuse mais scellée. Il s’assit sur le lit métallique, mordit une lampe chimique entre ses dents pour l’activer, et entreprit de nettoyer la plaie superficielle le long de ses côtes. Les points de suture auto-agrippants collèrent mal sa peau moite, mais c’était suffisant. Il banda le tout d’un rouleau de gaze compressée et s’autorisa trois minutes de respiration contrôlée.
Trois minutes. C’était tout ce que Helix lui laissait.
Il releva la tête. Le plafond de l’infirmerie portait une fine fissure, là où un joint de panneau avait cédé il y a des décennies. Son père avait-il soigné ses propres blessures dans cette pièce, lui aussi, en se demandant combien de temps il lui restait ?
Caleb chassa la pensée. Il se leva, remonta le couloir central, et s’arrêta devant la porte blindée du secteur G. La salle que son père avait marquée « archives historiques » sur les plans officiels. Le genre de porte qui n’ouvrait que sur des secrets.
Il la poussa. À l’intérieur, des étagères métalliques alignaient des milliers de bobines de données poussiéreuses. Mais ce n’était pas ce qu’il cherchait. Il se souvint du tracé que le chronomètre avait projeté contre le mur du laboratoire souterrain, quelques heures plus tôt. Une carte. Une constellation.
Et il se souvenait aussi d’autre chose : les notes de son père mentionnaient une pièce secondaire, un « coffre aveugle » doublé de plomb, conçu pour contenir des transmissions indétectables à l’extérieur. Le genre d’endroit où un homme traqué pouvait réfléchir en paix.
Il compta les panneaux. Troisième rangée, cinquième étagère. Il appuya sur le coin supérieur droit du châssis. Rien. Il essaya l’angle gauche. Le panneau pivota sans un bruit sur des gonds huilés, révélant une cellule étroite tapissée de plaques de plomb terni. L’air à l’intérieur était sec, recyclé depuis si longtemps qu’il goûtait le minéral.
Caleb pénétra dans la pièce. Elle était vide, hormis un bureau encastré et une chaise fixée au sol. Pas de terminal. Pas de connexion réseau. Juste la pierre froide et le silence.
Il s’y laissa tomber, un rire amer lui écorchant la gorge. C’était tout ce que son père lui avait laissé en dernier recours : une chambre sourde, une boîte à secret où personne ne viendrait le chercher.
Il retira son casque, le posa sur le bureau. Sa clavicule pulsait sous le bandage. Il vérifia sa montre : il lui restait un peu moins de dix-sept heures avant l’expiration du délai légal. Dix-sept heures avant que Helix ne puisse envoyer ses équipes « d’audit » récupérer le moindre fichier de la base.
Il ne bougea pas pendant une longue minute. Puis il tira la chronomètre de son poignet d’un geste sec.
L’objet était lourd dans sa main, presque tiède. Vieilli, mais précis — trop précis pour être un simple garde-temps. Les marques sur le cadran lumineux ne correspondaient à aucun chiffre horaire, mais à des symboles qu’il n’avait jamais vu dans aucun manuel de navigation. Des glyphes de fret, peut-être. Ou des coordonnées latentes.
Il l’avait tant scruté qu’il connaissait chaque rayure de la surface. Mais ce soir, dans cette cellule plombée, hors de toute surveillance, il pouvait enfin l’ouvrir.
Il trouva le joint de pression sous le bord inférieur, un interstice si fin que seule une marge de trois millimètres séparait les deux coques. Il y glissa l’ongle — non, trop épais. Il utilisa le coin effilé de sa carte d’identité. La coque céda avec un déclic sec.
Le mécanisme interne n’était pas celui d’une montre. Pas de rouages dentés, pas de spirale de ressort. À la place, des microrailes entrecroisées supportaient une plaque de cristal translucide, gravée de fines lignes. Et dessous, visible à travers le cristal : un treillis de poussière métallique noire, disposé en motifs irréguliers.
Caleb plissa les yeux. Il rapprocha l’objet de la lampe chimique.
Le motif ne suivait aucun ordre mécanique. C’étaient des points. Des points reliés par des traits d’une finesse extrême, presque invisibles.
Des étoiles.
Un frisson lui parcourut l’échine. Il sortit de sa poche la copie des plans de la base qu’il avait numérisée dans le laboratoire — pas les plans officiels, mais les annotations de son père. Il les déplia sur le bureau plombé. Le tracé de la base souterraine s’y étalait en lignes bleu pâle, marquant chaque tunnel, chaque salle, chaque alcôve.
Il superposa le motif du chronomètre au plan.
Ça ne correspondait pas.
Il tourna le cadran d’un quart. Encore rien. Il essaya un autre angle, puis un troisième. Et là, le souffle lui manqua.
Le motif s’alignait sur le plan — mais pas sur la couche supérieure de la base. Sur la couche souterraine, celle que son père avait tracée en pointillés rouges, en dessous du niveau officiel. Cinq points se superposaient à cinq salles marquées d’un triangle discret.
La dernière salle du motif correspondait à un espace non nommé, à l’extrémité ouest du niveau inférieur, juste à côté du laboratoire secret. Un volume vide sur le plan, séparé du reste par un mur épais.
Un mur de protection radiologique.
Caleb leva les yeux. La cellule plombée dans laquelle il se trouvait portait, gravée dans l’angle du mur, la même série de glyphes que les cinq points du chronomètre.
Il n’était pas dans un simple abri de fortune.
Il était dans la grille de départ d’un puzzle que son père avait mis vingt ans à construire.
Il laissa retomber sa tête contre le dossier métallique de la chaise. Un rire silencieux lui secoua les épaules, résigné. Le chronomètre n’était pas une horloge. Ni même une carte. C’était une clé. Une clé faite de rouages qui ne tournaient jamais, déguisée en garde-temps brisé.
Et la constellation qu’elle formait pointait vers une salle que même les plans annotés de son père ne nommaient pas.
Caleb reposa la montre sur le bureau, face ouverte. Ses doigts maculaient le métal de poussière rouge et de sang séché. Il se pencha en avant, les coudes sur les genoux, et observa les petites étoiles de cristal scintiller dans la pénombre.
Il n’avait plus dix-sept heures. Il avait dix-sept heures pour déchiffrer une carte que son père avait laissée intacte vingt ans.
Dehors, dans le désert d’Acidalia Planitia, le vent martien charriait doucement le régolithe contre la coque de la base. Rien ne sonnait, rien ne clignotait. Aucun signal ne quittait cette cellule plombée. Pour la première fois depuis l’explosion — depuis qu’il avait découvert la vérité sur sa mère — Caleb n’était pas traqué. Il n’était qu’un homme, seul, assis dans le silence d’une chambre que personne n’était censé trouver.
Il referma le boîtier du chronomètre sans forcer les attaches. Puis il se leva, traversa la cellule, et sortit dans le couloir de Fortune.
La lumière rouge de secours balayait les parois à intervalles réguliers. Il suivit le couloir vers l’ouest, comptant ses pas. Quatorze. Vingt-huit. Quarante-deux.
Le mur, à l’extrémité, ne présentait rien de particulier. Une surface lisse, uniforme, sans porte ni sas.
À soixante ans de distance, Elias Voss avait laissé un chronomètre sans aiguilles à son fils et un plan gravé dans le cristal. Rien d’autre. Une seule instruction : suivre les étoiles.
Caleb appuya la paume de sa main — la main droite, celle qui portait encore l’entaille de l’explosion — contre le mur nu.
Sous la poussière, quelque chose vibra à peine. Une chaleur infime, presque imperceptible.
Il n’avait plus le temps de comprendre. Mais il avait enfin un chemin.
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