La Revendication de Mars
Lire le chapitre 16: Escape from Acidalia
Le silence du désert d’Acidalia était une illusion, un voile mince sur le grondement des pales du rover réparé. Caleb le poussait à la limite, les mains moites sur le volant, la cartographie du terrain défilant en hologramme au-dessus du tableau de bord. Derrière lui, à moins de deux kilomètres, un nuage de poussière orange trahissait la course de la colonne de sécurité. Neuf véhicules blindés, avait-il compté avant de fuir la base. Il n’en voyait plus que deux, les autres ayant dû se perdre dans les ravins pour le prendre en tenaille.
— Réfléchis, murmura-t-il pour lui-même. Réfléchis comme papa.
Le chronomètre sans visage pesait dans la poche de sa combinaison, contre sa poitrine, un battement mécanique rassurant au milieu du chaos. La boîte métallique à l’emblème triangulaire était arrimée sur le siège passager, ses coordonnées gravées encore fraîches dans sa mémoire. Mais d'abord, survivre. Les capteurs du rover hurlèrent une alerte : un missile sol-sol était en vol, verrouillé sur sa signature thermique.
— Merde.
Il coupa brutalement le moteur principal et activa le mode furtif, plongeant le rover dans un silence spectral. Le véhicule dérapa sur la pente d’un cratère peu profond, s’enfonçant dans une ravine encaissée. Le missile passa au-dessus, perdu, se consumant contre une paroi rocheuse à trois cents mètres. Une bouffée de soulagement, courte. Les deux poursuivants réajustaient déjà leur trajectoire, épousant les contours du terrain avec une précision que seuls les drones de Helix pouvaient atteindre.
Caleb leva les yeux. À l’horizon, une masse brunâtre montait du sol, comme une respiration de la planète. Un orage de poussière. Le genre de tempête qui pouvait aveugler n’importe quel appareil, même les meilleurs systèmes lidar. C’était suicidaire, mais c’était peut-être son unique carte.
— Si tu veux perdre un chien, rentre dans la fumée.
Il engagea le rover, plein ouest, droit vers la tempête. Les engins de Helix ralentirent un instant, leurs pilotes sans doute en train de calculer les probabilités. Un fou ne rentrait pas dans un mur de sable martien. Mais un homme qui n’avait plus rien à perdre si. Le rover trembla, les panneaux solaires se rétractèrent automatiquement, et le vent saisit la carcasse métallique comme une main géante.
La visibilité tomba à zéro en moins de trente secondes. Le monde extérieur disparut dans un crépuscule ocre, les particules de poussière crissant contre le verre blindé. Les instruments flottaient, certaines valeurs devenant folles. Caleb naviguait à l’instinct, en suivant les schémas de dune qu’il connaissait de sa jeunesse, quand son père l’emmenait dans ce désert pour lui apprendre l’humilité face à la planète.
Soudain, une masse sombre se profila à travers le mur de poussière. Une falaise. Non. Le toit d’une grotte, l’entrée d’un ancien tube de lave. Il fit pivoter le rover vers l’entrée et coupa le moteur, laissant l’inertie glisser la machine dans le noir absolu. Le véhicule s’immobilisa contre une paroi rocheuse dans un grincement de métal meurtri.
Il coupa les systèmes non essentiels, respira. Le silence était si profond qu’il l’entendait dans ses oreilles, un sifflement résiduel de l’atterrissage au pressurisé. Pendant un long moment, il ne bougea pas. La tempête rugissait à l’extérieur, mais la grotte offrait un abri temporaire, une capsule de tranquillité qui lui donnait quelques minutes de répit.
Il sortit, casque vissé, lampe frontale allumée. La caverne s’étendait plus loin qu’il n’avait cru. Les parois étaient nues, sculptées par d’anciens flux de lave. Mais quelque chose n’allait pas. Des traces dans la poussière au sol. Pas des marques naturelles du vent. Des semelles humaines. Et elles étaient fraîches.
Son pouls s’accéléra. Il dégaina son couteau de survie, avançant lentement le long de la paroi. La lampe balaya un coin, révélant une caisse réglementaire, de couleur grise, avec le sigle de l’agence Exodus. Une caisse de ravitaillement d’époque, pas plus récente que trente ans. Il s’accroupit, fit glisser le loquet. Des rations alimentaires lyophilisées. Un kit médical. Des cellules d’hydrazine pour combinaison. Et sous un compartiment protecteur, un scaphandre neuf, plié avec un soin méticuleux.
Il le retourna. Sur l’épaule, l’insigne était brodé en fil doré : l’embleme de la mission Exodus. La première vague. Ceux que son père appelait les fondateurs. Ceux que Helix Corporation prétendait avoir choisis par tirage au sort équitable.
Un frisson lui parcourut l’échine. Ce scaphandre n’avait pas servi depuis sa date de fabrication. Il était intact, entretenu. Quelqu’un était passé ici récemment pour vérifier les stocks. Quelqu’un qui savait où se trouvait cette grotte. Qui la gardait.
Il releva la tête, examina la paroi du fond. Et là, gravé dans la roche, à l’endroit exact où la lumière de la tempête pénétrait encore, il vit le symbole triangulaire. Sa pointe dirigée vers le bas. Simple, affirmé.
Sa main trembla lorsqu’il la tendit vers la capsule de communication du rover, encore connectée au relais de la colonie. Le visage de sa mère lui revint, les règles de sécurité apprises dès l’enfance : surtout ne jamais contacter le Conseil de Colonies sans autorisation, un protocole que même son père respectait. Mais ce scaphandre Exodus, ce cache, ces cartes gravées au cœur d’un désert hostile… tout cela ouvrait une porte qu’il ne pouvait plus ignorer.
Le Conseil avait le pouvoir de faire tomber Helix. Mais qui contrôlait le Conseil ?
Il ouvrit le canal crypté, composa un code que son père lui avait enseigné en secret, un code réservé aux situations où plus rien d’autre ne comptait. La fréquence attendit, grésilla. Puis une voix, basse et filtrée, répondit sans échanger un mot de protocole.
— Vous êtes dans le tube de lave de la section K7, dit la voix. Votre père avait prévu que vous arriveriez ici. Le Conseil écoute. Parlez vite.
Caleb inspira. La boîte aux coordonnées dansait dans sa mémoire, les data crystals pesaient dans son sac. Il regarda le scaphandre Exodus, puis l’insigne triangulaire.
— Je m’appelle Caleb Voss. Je suis le fils d’Elias Voss, ingénieur de la première colonie d’Acidalia Planitia. Et je détiens des preuves que tout ce que la Helix Corporation a raconté au Conseil est fabriqué de toutes pièces.
Il s’arrêta un instant, sentant le poids des mots entrer dans l’éther, irréparable désormais.
— Je demande une audience formelle. Système neutre. Pas un mot à Helix, pas un mot à leur branche gouvernementale. Sinon, je détruis tout.
La voix resta muette un long moment. Puis, avec une légère inflexion de surprise ou de respect, elle répondit :
— Le Conseil a reçu votre demande, Caleb Voss. Un médiateur indépendant viendra à vous. Patientez, et ne bougez plus. Un homme nommé Idris Okafor aura besoin de votre localisation exacte.
La communication se coupa. Le silence retomba, plus lourd qu’avant. Caleb s’appuya contre la paroi de la grotte, les yeux rivés sur le symbole triangulaire gravé dans la roche. Il avait allumé un feu. Le feu risquait de le brûler. Mais pour la première fois, la flamme était dirigée contre ceux qui l’avaient allumé avant lui.
À l’extérieur, la tempête commençait à faiblir. Dans moins d’une heure, les drones de Helix reprendraient leur quadrillage. Et il serait encore là, avec un scaphandre d’un autre temps et une promesse de rendez-vous avec un inconnu qui prétendait enquêter sur la grande entreprise depuis des années.
Il regarda le chronomètre sans visage, encore tiède contre son cœur. Son père avait peut-être prévu cette grotte, ce cache, même ce moment. Mais il n’avait sûrement pas prévu qu’un médiateur refuserait de dire où il se trouvait. Ou peut-être l’avait-il prévu aussi.
Une chose était certaine : le passé d’Elias Voss ne se dévoilerait pas sans douleur. Et Caleb commençait à comprendre que la douleur faisait partie du plan, comme une balise qu’on allume dans la nuit.
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