La Revendication de Mars
Lire le chapitre 17: Council of Whispers
L’intérieur de la grotte de lave sentait encore le métal brûlé et le régolithe humide, un mélange que Caleb commençait à associer à la survie. Les éclairs de l’orage magnétique dansaient au-delà de l’entrée, projetant des ombres rouges sur les parois basaltiques. Il avait douze minutes avant la prochaine fenêtre de transmission stable. Douze minutes pour décider du sort de dix ans de secrets enfouis.
Il s’accroupit devant son terminal portable, un caisson de terrain qu’il avait arraché des racks de la station avant de fuir. L’écran phosphorescent dessinait un cercle d’argent autour de son visage. Les cristaux triangulaires reposaient dans une sacoche à sa ceinture, pesants comme des cailloux dans une poche de noyé. Il avait envoyé l’appel vers le Conseil des Colonies il y a trois heures, conscient qu’un signal, même crypté, était une trahison—une signature dans la poussière rouge que Helix pouvait suivre comme un chien de sang.
Il tapa la séquence d’authentification. Une silhouette holographique fragmentée s’assembla sur l’écran, un homme au visage mince, cheveux gris acier, col haut de son uni-court en fibre martienne. Pas un militaire. Pas un administrateur du Conseil. L’insigne à son épaule indiquait un statut de médiateur indépendant.
« Caleb Voss. » La voix était posée, presque douce, mais contenait une dissonance grave—un léger décalage de fréquences qui trahissait une traduction automatique, ou un masquage vocal. « Je suis le docteur Idris Okafor. Vous ne me connaissez pas, mais j’ai passé huit ans à enquêter sur les irrégularités financières de Helix Extraction Corp. Huit ans à gratter la rouille de leurs bilans. Votre père était l’un de mes informateurs. »
Caleb resta silencieux, le pouce suspendu au-dessus de la touche de coupure. Un informateur. Le mot ouvrait une porte dans son esprit, mais il n’y entra pas. « Mon père est mort sans dire un mot de vous. »
« Il est mort en refusant d’écrire mes coordonnées dans un câble non blindé. » L’image d’Okafor leva les mains d’un geste d’apaisement. « Je sais ce que vous allez dire. Vous avez des preuves, et vous ne les confierez à personne que vous ne pouvez pas saisir par le col. » Il marqua une pause, laissant la poussière de l’orage emplir le silence. « Je suis d’accord. C’est pour cela que je vous propose un lieu neutre. Pas une station du Conseil. Pas un territoire de Helix. Le soulèvement de Tharsis, au croisement de la voie régionale 7 et du méridien du cratère Korolev. Une zone sans juridiction, sans réseau de surveillance corsé. »
Caleb consulta sa carte topographique mentale. Le soulèvement de Tharsis, une immense protubérance volcanique au nord-ouest, loin des routes commerciales principales, abritait des colonies minières indépendantes et des trafiquants de contrefaçons. Un endroit où une fusillade ne dérangerait personne, et où un meurtre n’aurait rien d’exceptionnel.
« Vous me tendez une corde, Okafor. » Caleb baissa le ton, pas encore sûr que le canal fût assez sûr pour ce qu’il allait dire. « Je viens de faire échouer deux drones assassins. Si vous êtes un miroir de leur système, cette conversation est déjà en train d’être archivée. » Il pouvait presque entendre les servos des drones au-delà du sifflement du vent, même s’il savait qu’ils attendaient la fin de l’orage, le repassant pour recommencer leur quadrillage.
« Je vous donne une preuve de bonne foi, dit Okafor. » Il inclina sa tête, et l’image trembla un instant, perdant des pixels au niveau des tempes. « La chronométrie que votre père vous a laissée—le caisson sans cadran—sa constellation interne ne correspond pas à des étoiles. Elle reproduit la configuration des puits d’extraction sous le territoire de Isidis, avant la consolidation de Helix en tant que conglomérat. Ils avaient creusé neuf lignes, pas huit. La neuvième a été rebouchée et effacée des registres. »
Caleb sentit un frisson remonter le long de sa colonne, comme une décharge électrique de son harnais. Le caisson était un cadenas, pas une carte, mais Okafor venait de lui donner une information qu’il ne pouvait avoir que s’il avait réellement lu les données de son père—ou s’il les avait obtenues autrement. Il respira lentement, les épaules remontées, le poids des cristaux contre sa hanche tout à coup plus présent.
« Vous savez beaucoup de choses pour un médiateur qui vient seulement de recevoir mon message. » Il pesait chaque syllabe. « Comment ?
— Votre père m’a envoyé une copie de ses registres il y a quatre ans, chiffrée avec une clé de routage que je ne devrais pas avoir. Il craignait que si tout était gardé à la base, une seule trouvaille suffirait pour les effacer. » Okafor passa une main dans ses cheveux gris, un geste qui parut presque affectueux. « Je les ai gardés dans un lieu que Helix ne cherche jamais : les archives publiques d’une bibliothèque terraformée. Ils n’acceptent pas que quelqu’un cache un secret dans la poussière des livres. »
Caleb rit, un son sec, sans joie. Le vent gémit à l’entrée de la grotte, soulevant un filet de poussière fine qui brillait comme une fumée d’argent dans le faisceau de sa lampe frontale. Il jeta un œil à son chronomètre. Six minutes avant la fenêtre de transmission.
« Si vous êtes si indépendant, Okafor, expliquez-moi pourquoi votre réponse est arrivée si vite, et pourquoi vos coordonnées de routage passent par trois relais qui sont tous des nœuds partagés avec les serveurs du Conseil. » Caleb se releva, faisant craquer ses genoux. Il s’approcha de l’entrée, scrutant la muraille compacte de poussière rouge. « Vous êtes surveillé. Ou vous êtes surveillé plus que vous ne le pensez. Je ne veux pas vous servir de canari dans une mine inondée.
— Je sais, répondit Okafor sans broncher. » Le ton de l’homme se fit plus ferme, comme s’il avait enfin trouvé l’accroc qui le rendrait crédible. « Le médiateur que vous vouliez voir, Panja Tsinagre, est en poste sur le détroit d’Hellas. Elle a été remplacée par une permutation interne il y a trois jours, sans notification publique. Je suis le seul indépendant encore opérationnel sur le registre. Les autres—soit ils ont été absorbés, soit ils sont morts dans des accidents. Il y a un schéma, Caleb. Votre père l’a vu. Je l’ai vu. Et maintenant vous le tenez. »
Caleb ferma les yeux. La fatigue, le manque de sommeil, et l’adrénaline qui retombait comme une vague contre les rochers de son crâne. Il savait que le refuges dans cette grotte n’étaient que provisoires—les drones avaient déjà détecté la trace abdominale de son rover avant la tempête. Ils reviendraient. Il avait deux options : une course vers le nord en plein territoire Helix, sans carburant ni ressources, ou un rendez-vous dans un no man’s land poussiéreux avec un homme qu’il ne connaissait que par des fichiers cryptés que son père avait pu falsifier lui-même.
« Tharsis est un trop grand espace, dit-il enfin. » Je choisis le lieu. Le cratère d’impact secondaire de l’Apollo IV, le plus ancien et le plus isolé des dépressions de la région. Il y a une entrée par un ancien chemin de soufflerie, fermée par un sas. Je vous y attends dans trente heures. Vous venez seul, sans relais, sans arme visible. » Sa voix portait maintenant le poids d’un homme qui avait perdu l’habitude de demander.
Okafor hocha lentement la tête, mais ses épaules se firent un peu plus anguleuses. « Le cratère d’Apollo IV est un piège à eau, Caleb. La glace d’eau concentrée attire les opérations de récolte de Helix. Vous serez visible pour leurs satellites jusqu’à l’entrée des ombres. »
« C’est précisément pour cela. Ils ne pourront pas approcher un astronef sans être détectés par les détecteurs de masses du cratère. Et vous, docteur, si vous êtes un traître, vous aurez largement le temps de voir ma réponse avant d’ouvrir le sas. » Caleb coupa la transmission sans attendre de réponse.
Il resta un long moment immobile, la respiration difficile dans le silence cristallin de la grotte. Le chronomètre à son poignet égrenait les secondes. Trente heures pour traverser quatre cents kilomètres de terrain dépourvu, sans ravitaillement, avec trois cristaux de données illisibles et un cadavre de rover trop endommagé pour faire du tout-terrain.
Il se tourna vers le caisson métallique qu’il avait découvert sous la roche, celui avec le symbole triangulaire et les coordonnées vers son père. Peut-être que son père avait prévu cette route aussi. Peut-être que quelque part dans cette grotte, une sortie cachée attendait un homme qui aurait besoin de disparaître plus vite que la poussière.
Caleb s’accroupit, les doigts posés sur le couvercle lisse du coffret. L’orage, derrière lui, commençait à perdre de sa fureur, mais les ombres allongées du crépuscule du matin s’étiraient déjà dans la grotte, comme un filet que quelqu’un tirait sur le monde. Il n’y avait qu’une seule certitude : le rendez-vous d’Okafor, quel que soit le camp de cet homme, allait modifier la trajectoire de tout ce qu’il avait cru comprendre.
Il ouvrit le coffret.
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