La Revendication de Mars
Lire le chapitre 18: The Tryst in the Crater
Le cratère Apollon IV était une blessure blanche dans la plaine d’Hellas. Ses parois de glace presque pure captaient la lumière rasante de Phobos et la renvoyaient en un éclat aveuglant, sans un grain de poussière pour la tamiser. Caleb coupait le moteur de son rover à cent mètres du bord, coupant aussi les feux de position. Le silence qui s’ensuivit avait une densité propre, celle d’un lieu qui n’avait jamais entendu un son vivant.
Il enfila le casque de l’Exodus, vérifia les joints d’une pichenette distraite, et sortit. Chaque pas crissait dans la glace, un bruit sec qui portait loin dans l’air raréfié. Son épaule bandée protestait à chaque mouvement, souvenir frais des drones de Helix dans les tunnels de la base de son père. Il n’avait pas ouvert la boîte métallique triangulaire. Pas encore. Pas devant un inconnu.
Okafor était là, déjà, debout au centre exact du cratère comme un point de suture sur une plaie. Il se tenait immobile, les bras légèrement écartés du corps, dans une combinaison civile aux couleurs neutres d’un gris qui semblait conçu pour ne laisser aucune trace dans l’historique des capteurs. Sa silhouette était frêle, presque fragile dans cette immensité blanche, mais c’est son visage que Caleb étudia d’abord. Derrière la visière, un homme de soixante ans, peau de cuivre, rides profondes creusées comme des canaux d’irrigation. Ses yeux étaient vifs, trop vifs, et ils ne clignaient pas assez souvent.
— Voss, dit-il sans préambule, la voix filtrée par un canal radio ouvert crypté. Vous êtes en retard de six minutes. Je commençais à espérer que vous aviez eu plus de jugeote que votre père.
Caleb s’arrêta à huit mètres. Distance de sécurité. Distance de tir, aussi.
— Ma jugeote m’a fait vérifier trois fois que vous n’étiez pas suivi. La vôtre semble vous avoir fait croire qu’un cratère isolé était un bon endroit pour une conversation tranquille.
Okafor émit un petit rire qui sonnait presque humain.
— C’est le seul endroit du secteur où Helix n’a pas de surveillance passive. La glace bloque les rayons, les brouille. Ils ont besoin de drones, de signaux actifs, et ils n’osent pas les approcher dans cette zone depuis que l’accord de déminage de la guerre des glaces a été signé. Je connais leurs cartes, Voss. C’est la seule richesse que la marginalisation m’a laissée.
Il fit un pas en avant, un geste lent, mesuré, les mains toujours écartées.
— Vous avez survécu à leur première vague de recherche. Vous avez trouvé la base de votre père. Vous avez trouvé les cristaux. Et vous êtes toujours là, devant moi, avec vous-même pour seule monnaie d’échange. C’est plus que quiconque n’a réussi depuis une décennie.
Caleb ne bougea pas d’un centimètre.
— Vous saviez pour la base. Vous saviez pour la cache de l’Exodus. Le neuvième puits de mine. Qui d’autre savait ce que vous savez ?
Okafor inclina la tête, comme s’il pesait la question.
— Votre père m’envoyait des données tous les six mois, pendant onze ans. Des fragments. Assez pour dresser une carte, jamais assez pour la compléter. Il faisait confiance à trois personnes dans le système solaire. Une est morte. Une est en détention préventive à Phobos. La troisième, c’est moi. C’est pour ça qu’ils ont essayé de me réduire au silence.
La détention préventive. Les mots s’accrochèrent à Caleb comme des barbelés. Il pensa au visage de sa mère, flou au fond d’un souvenir d’enfance, puis à la voix de son père disant qu’elle était morte dans l’accident du convoyeur. Un mensonge de plus ou une vérité tordue ? Il chassa l’idée. Pas maintenant.
— Le Conseil martien, dit-il. Vous les avez contactés. Ils ont répondu trop vite, trop proprement. Vous êtes leur médiateur ou le leurre qu’ils nous jettent pour voir qui mord ?
— Les deux, répondit Okafor sans détour. Voilà la vérité que personne ne veut entendre sur la surface : le Conseil est une coquille. Chaque siège est financé — directement ou par des filiales — par Helix ou par une de leurs trois sociétés-sœurs. Dites-moi que vous l’avez deviné.
Caleb garda le silence. Il l’avait deviné. C’est pour ça qu’il avait choisi le cratère lui-même, pour ça qu’il avait envoyé son propre signal crypté en parallèle, une piste qu’Okafor ne connaissait pas.
— Je l’avais deviné, dit-il. Et c’est exactement pourquoi je suis venu vous voir seul. Pas pour le Conseil. Pour vous.
Okafor plissa les yeux. Une fraction de seconde, un infime resserrement des paupières, comme un lecteur qui découvre une ligne inattendue dans un fichier censé être vide.
— Pourquoi moi, alors ?
— Parce que vous avez survécu. Parce que Helix vous a marginalisé, et que les marginalisés sont soit des victimes, soit des espions. Je dois savoir lequel.
Le vent se leva soudain. Pas une brise progressive, une variation de pression brutale, comme si l’atmosphère elle-même venait de changer d’avis. Une fine poudre blanche se souleva au bord du cratère, serpent immense et vif, rampant sur la glace vers eux.
Okafor tourna la tête dans la direction d’où venait le vent. Ses yeux firent un calcul rapide, visible dans la tension de sa mâchoire.
— Ce n’est pas naturel, dit-il à voix basse. Le cycle de poussière local était calme pour encore dix heures. Personne ne l’a signalé.
Caleb avait déjà la main sur son pistolet à grappin, scanneur mental des angles de fuite, du rover, des replis de glace, de la trajectoire du vent.
— Artificial ? Vous voulez dire que quelqu’un a dirigé une tempête ? Ça ne se contrôle pas.
— Pas une tempête entière. Mais on peut créer un front, forcer une perturbation si on a les bons satellites à dispo, les bonnes charges ionisantes dans l’atmosphère. Je l’ai déjà vu, il y a huit ans. Quand un lanceur d’alerte a voulu diffuser des preuves depuis la vallée de Marineris. Tempête « naturelle » en trois heures. Personne n’a jamais diffusé.
La tempête s’intensifiait à vue d’œil. Des traînées de poussière commencèrent à ourler le bord du cratère, un rideau qui se refermait lentement, méthodiquement, comme une serrure automatique.
Les doigts d’Okafor, tout à coup, firent un mouvement involontaire. Sa main droite, pendant le long de sa cuisse, eut un bref tressaillement. Un spasme, aurait-on dit. Mais Caleb l’avait vu. Un mouvement vers une poche intérieure de la combinaison, puis un arrêt net, comme si une pensée venait de brider le geste.
Caleb n’était pas un homme qui donnait le bénéfice du doute. Pas après les tunnels, pas après les drones, pas après le mensonge sur sa mère.
— Vous me proposez quoi ? dit-il, la voix haussée pour couvrir le sifflement grandissant de la poussière. Transmission aux médias de la Terre ? Vous savez comme moi qu’ils sont dans la poche des conglomérats depuis la fondation.
Okafor se força à sourire, les lèvres trop serrées.
— Il y a des journalistes indépendants qui n’ont jamais accepté un crédit de Helix. Une chaîne. Trois personnes. Elles ont déjà couvert deux scandales miniers sans se faire tuer. Deux sur trois ont survécu.
Deux sur trois. Caleb nota l’aveu dans le calcul.
Le rideau de poussière devenait un mur. La visibilité chutait. Les capteurs de son casque crépitaient d’interférences parasites, comme si quelque chose balayait toute la bande électromagnétique du cratère.
— On doit se déplacer, dit Caleb. Je connais une faille dans la paroi ouest.
— Je vais vous suivre, répondit Okafor, en faisant soudain un pas dans la direction opposée du mur de poussière, droit vers un repli de glace qui semblait s’être formé précisément à l’endroit où il se dirigeait.
Caleb le regarda s’éloigner. La main droite d’Okafor était toujours au même endroit, le long de sa cuisse, les doigts légèrement repliés sur eux-mêmes. Un geste d’attente, pas de peur.
Le vent hurlait maintenant, charriant des particules de glace qui rayaient sa visière. Quelque part au-dessus, invisible, il sentit le poids d’un regard artificiel, d’un satellite qui venait de changer d’orbite.
Il n’y avait qu’une raison pour qu’une tempête « artificielle » frappe un cratère choisi par lui, à un moment choisi par lui, à moins que quelqu’un n’ait diffusé sa position dans les minutes qui avaient suivi l’arrivée d’Okafor.
Caleb accéléra, rattrapant Okafor. Il marchait juste derrière lui, assez proche pour voir les épaules de l’homme se raidir à chaque pas.
Il n’ouvrirait pas la boîte métallique ce soir. Et il ne dormirait pas non plus.
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