La Revendication de Mars
Lire le chapitre 19: Paid in Time
Le chronomètre brisé vibra contre le gant de Caleb, une pulsation à peine perceptible qui n'avait rien à voir avec le froid martien. Il ne bougea pas d'un muscle, gardant les yeux rivés sur Okafor qui parlait encore de ses contacts terrestres, de journalistes prêts à tout pour déterrer la vérité.
— Vous comprenez, disait Okafor, la voix lisse comme la glace sous leurs pieds, la pression médiatique est la seule arme que les corporations ne peuvent pas neutraliser. Un seul article, avec vos preuves…
Caleb hocha la tête, absorbé en apparence, mais chaque fibre de son attention convergeait vers cet objet qu'il croyait mort depuis des années. Le chronomètre de son père. Celui qui ornait son poignet lorsqu'il avait été retrouvé dans le chenal de dérive, le visage paisible malgré la glace dans ses poumons. Caleb l'avait récupéré, réparé, porté comme un fétiche jusqu'à ce qu'il rende l'âme, six mois plus tôt, lors de l'explosion qui avait failli lui coûter la vie dans le puits H-7.
Et ce soir, il vibrait. Comme un cœur qui se souvient.
La vibration s'intensifia, presque imperceptible contre la maille thermique du gant. Le verre fêlé du cadran émit une lueur phosphorescente, un vert pâle qui mourut aussitôt qu'Okafor tourna la tête vers lui.
— Quelque chose ne va pas ? demanda le médiateur.
Caleb secoua la tête, sentant une décharge d'adrénaline lui serrer la gorge.
— Le silence, ici. Cela me rend nerveux.
Ce n'était pas entièrement faux. Le cratère Apollo IV était un temple de vide, un bol de basalte et de glace dont les parois réfléchissaient le crépuscule permanent de cette latitude. Deux éclaireurs de la tempête artificielle planaient encore à l'horizon, mourant comme des râles dans la poussière.
Okafor avait déclenché cette tempête. Caleb en était de plus en plus convaincu.
— Vous avez raison, reprit Okafor. Les silences sont lourds de sous-entendus. Votre père aimait les silences. Il disait qu'ils protégeaient ceux qui ne pouvaient pas parler.
Caleb sentit le chronomètre vibrer à nouveau, plus fort. Cette fois, une image se forma au-dessus de son poignet, un hologramme fragile qui s'estompa presque immédiatement dans l'air sec. Mais Caleb avait vu. Des barreaux lumineux, un visage mince encadré de cheveux drastiquement courts, des yeux noirs qui le fixaient droit dans l'âme.
Il ne respira plus.
Mei Lin.
Elle était vivante.
L'image se dissipa comme un rêve au réveil, et Caleb dut poser sa main sur le sol gelé pour se stabiliser. Son cœur cognait un rythme de machine-outil. Dans la brume de l'hologramme évanoui, il avait vu les barres d'une cellule de détention Helix, le marquage orange sur le mur derrière elle, le badge de prisonnier sur sa combinaison. Mei Lin, sa sœur de lait, sa presque-sœur, celle qu'on lui avait dit morte dans un accident de forage cinq ans plus tôt.
Son père lui avait dit : « Ceux qu'on enterre ne sont pas toujours morts. Parfois, ils sont simplement ailleurs. »
Il avait cru que c'était une de ses phrases de poète manqué, un aphorisme pour adoucir la solitude.
— Caleb ? La voix d'Okafor filtra à travers le brouillard de son esprit. Vous êtes pâle. Le manque d'oxygène ?
— Non, répondit Caleb, les dents serrées. J'ai vu quelque chose. Une transmission.
Okafor cligna des yeux, trop rapidement. Un tic de menteur, savant Caleb, un réflexe que sa mère lui avait appris à repérer dans les négociations de contrat — avant qu'elle ne disparaisse elle aussi.
— Une transmission ? répéta Okafor, la main remontant lentement le long de sa cuisse. D'où ?
— De ma sœur, répondit Caleb, observant la main d'Okafor. Mei Lin. Celle que Helix m'a dit morte.
Okafor eut un rire coupant.
— Caleb, je comprends votre douleur, mais votre sœur…
— Ne me dites pas qu'elle est morte. J'ai vu son visage. J'ai vu les barreaux. J'ai vu le logo Helix sur le mur.
Le silence entre eux devint presque solide. Les éclaireurs de poussière moururent complètement à l'horizon, laissant le cratère dans une obscurité que seules les étoiles compagnes de ce ciel pâle osaient percer.
La main d'Okafor s'immobilisa sur sa cuisse. Caleb l'avait vu faire ce geste trois fois depuis le début de leur entretien. Chaque fois, cela coïncidait avec un changement de sujet, une déviation subtile vers des questions plus profondes sur la base de son père.
— Je ne peux pas confirmer ce que vous avez vu, dit Okafor avec une lenteur mesurée. Mais je peux enquêter, si vous me laissez l'occasion…
— Vous savez, répondit Caleb, coupant court à son baratin.
La main d'Okafor se referma sur quelque chose sous son manteau.
— Caleb, je vous prie de…
— Vous savez, répéta Caleb en se relevant lentement, un genou contre le sol gelé. Vous saviez que la tempête venue masquer notre rencontre était artificielle parce que vous l'avez déclenchée. Vous saviez que mon père envoyait ses données à un réseau, parce que ce réseau, vous l'avez infiltré. Vous savez où est Mei Lin parce que vous êtes un espion de Helix.
Le visage d'Okafor resta neutre, mais ses yeux se rétrécirent. Une fraction de seconde.
— Vous êtes dans un cratère isolé, avec un homme armé, et vous m'accusez de trahison ? dit-il, la voix soudainement métallique. Vous êtes plus naïf que je ne le pensais.
Caleb sourit. Un sourire froid, tranchant comme la glace sous leurs pieds.
— Vous croyez que je viendrais à un rendez-vous caché sans préparation ?
D'un geste rapide, il activa le micro-émetteur dans sa manche. Trois points de lumière rouge clignotèrent à la surface du cratère, loin au-dessus d'eux, près de la corniche où il avait dissimulé les charges.
— Quatre kilogrammes de thermite, calibrés pour un périmètre de vingt mètres, dit Caleb. Concentrés sur votre position. La moindre pression sur la gâchette de ma console les déclenche.
Okafor éclata d'un rire jaune.
— Vous bluffez.
— Vous voulez vérifier ?
Une minute s'écoula. Puis une autre. La main d'Okafor demeura immobile. Caleb sentit son propre pouls ralentir, un calme étrange s'installant dans sa poitrine. Son père disait toujours que le mensonge était comme un moteur mal réglé : il finissait toujours par caler.
Okafor avait calé.
— Que voulez-vous ? demanda-t-il enfin, la voix tendue comme une corde à piano.
La main de Caleb se referma sur le col d'Okafor avec une violence calculée, le tirant vers lui. Le visage du médiateur passa du teint rose à une pâleur de mort-vivant.
— Je veux la vérité, articula Caleb lentement, chaque mot pesé le double de son poids. Où est Mei Lin ?
Okafor avala sa salive avec difficulté. Ses yeux parcoururent le cratère, cherchant une issue. Il n'y en avait pas.
— Je ne sais pas, dit-il enfin.
Caleb resserra sa prise, forçant le menton d'Okafor à se lever.
— Vous le savez. La question est : voulez-vous me le dire avant ou après que je commence à démonter votre combinaison, couche par couche, dans ce froid mortel ?
L'air lui-même semblait gelé en suspens. Le visage d'Okafor se tordit, une série de micro-expressions que Caleb aurait pu cataloguer dans un manuel : la peur, le calcul, une ombre de résignation.
Et puis, dans le fond des yeux d'Okafor, quelque chose d'autre. Un éclat de satisfaction qui fit froid dans le dos de Caleb, glacé au-delà des températures martiennes.
— Mei Lin ? Je doute qu'elle soit encore en vie, répondit Okafor d'une voix qui avait perdu toute feinte. Mais votre mère, elle… votre mère est un investissement trop précieux pour qu'on la laisse mourir.
Caleb sentit le sol se dérober sous lui. Le monde entier bascula sur une charnière invisible. Sa mère. Morte il y a dix ans, d'une rupture cardiaque dans son sommeil. Sa mère, dont la tombe se dressait dans le cimetière de la colonie Voss, une simple stèle de basalte qu'il avait fleurie chaque anniversaire.
— Ma mère est morte, dit-il, abattu, la voix réduite à un fil.
Le sourire d'Okafor s'élargit lentement, révélant des dents d'un blanc artificiel, trop parfait pour être humble.
— C'est ce qu'Hélix vous a dit. C'est ce qu'ils disent tous. Mais les mères de ceux qui découvrent trop de choses ne meurent pas. Elles se taisent.
La main de Caleb tremblait. Il resserra sa prise, s'efforçant de maintenir la pression, mais le monde vacillait sous ses pieds comme une dalle instable. Sa mère. Vivante. Une traîtresse détachée, un investissement gelé dans les profondeurs de Valles Marineris.
Sa mère. Et Mei Lin.
Oues questions explosaient en lui comme des charges thermiques : où ? Depuis combien de temps ? Pourquoi cette cruauté systématique ? Chaque réponse qu'il arracherait à Okafor ne ferait qu'ouvrir la porte à dix autres questions.
Mais il ne lâcha pas prise. Il resserra au contraire son étreinte, arrachant un gémissement de la gorge d'Okafor.
— Vous avez une dernière chance, articula Caleb, la voix rocailleuse comme le basalte lui-même. Vous m'emmenez vers ma mère. Ou vous gagnez une tombe dans cette glace, à côté des mensonges que vous servez.
Okafor ricana, malgré la douleur.
— Le complexe de Valles Marineris est une forteresse, Caleb. Des murs de trois mètres dans la roche, une garnison de robots, des mines anti-personnel enterrées sous vingt centimètres de régolithe. Personne n'en est jamais ressorti vivant.
Caleb sourit, sans chaleur.
— Personne n'a jamais eu ma mère comme motivation.
Il poussa Okafor en avant, vers la remontée du cratère, vers les ombres où sa moto-compacte attendait, chargée de preuves et de questions brûlantes. Derrière eux, le chronomètre brisé émit un dernier battement lumineux, comme un point final à la vie qu'il avait connue, et le commencement d'une autre.
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