La Revendication de Mars
Lire le chapitre 21: Aftermath of Betrayal
La ravine s’ouvrait comme une cicatrice sombre dans le regolithe martien, ses parois de basalte striées par des siècles de vents abrasifs. Caleb coupa les moteurs du rover, coupant également le souffle grondant qui les avait accompagnés depuis le cratère Apollo IV. Le silence tomba, dense et épais comme la poussière qui retombait lentement derrière eux.
Okafor était assis à l’arrière, les poignets liés par une attache de câble de récupération, le visage marbré de fine poussière ocre. Il n’avait rien dit depuis qu’ils avaient quitté le cratère, se contentant de fixer le paysage défiler avec une expression que Caleb ne voulait pas interpréter. Fatigue, résignation, calcul ? Peut-être un mélange des trois.
Caleb ouvrit la porte arrière du rover et tira son prisonnier dehors d’un geste brusque.
— On fait une halte. Tu vas rester là, devant moi, où je peux te voir.
Okafor cligna des yeux, la poussière irritant ses paupières. La température dans la ravine était plus clémente que sur la plaine — l’ombre portée des parois et la profondeur du terrain offraient quelques degrés de répit à leurs combinaisons thermiques.
— Tu as besoin de dormir, dit Okafor. Je ne vais pas m’enfuir. Où irais-je ?
— C’est exactement la question que je me pose.
Caleb s’accroupit contre la paroi rocheuse, ouvrit son sac technique et en tira le boîtier métallique scellé qu’il avait exhumé de la grotte de lave. Ses doigts trouvèrent les points de pression précis, et le boîtier s’ouvrit avec un léger sifflement de dépressurisation. Les cristaux de données à l’intérieur luisaient faiblement, leur surface gravée de motifs holographiques qui n’avaient rien à voir avec le standard Helix.
Il les avait déjà examinés sommairement, en pleine fuite, n’y cherchant que des données techniques — cartes, plans, coordonnées. Mais son père était un homme méticuleux, presque obsessionnel dans son organisation. Si ce boîtier contenait tout ce qui restait de sa vie, il contenait aussi autre chose que des chiffres.
Le troisième cristal, le plus petit, ne portait pas de gravure technique mais une simple marque manuscrite, un symbole que Caleb reconnut immédiatement : le delta stylisé que sa mère dessinait toujours au coin de ses lettres, sur ses schémas, partout où elle laissait une trace. Un tic personnel, une signature silencieuse.
Il logea le cristal dans le lecteur portable de son kit, un vieil appareil recyclé dont l’écran s’alluma avec un crachotement électronique. Pas de menu, pas de fichier de présentation. Juste un enregistrement vidéo.
Le visage de sa mère apparut.
Caleb aurait dû s’y attendre, mais la décharge viscérale le frappa comme un coup physique. Son souffle se bloqua dans sa poitrine. Le visage qui lui faisait face était plus âgé que celui de ses souvenirs, les tempes striées de gris, le regard marqué de cernes profondes, mais il était indubitablement le sien. Le même menton volontaire, les mêmes sourcils arqués qui semblaient toujours sur le point de sourire, même dans les moments graves.
La voix d’Élena Voss le traversa comme une décharge électrique.
« Caleb, si tu écoutes ce message, c’est que ton père a tenu sa promesse. Cela signifie que je n’ai probablement plus beaucoup de temps, et que j’ai encore moins de certitudes. »
La vidéo tremblait légèrement. La pièce derrière elle était nue, murs blancs, éclairage artificiel — probablement une cellule, un refuge, ou un bâtiment administratif anonyme de la colonie. Elle portait la combinaison civile standard de la ceinture équatoriale. Mais il y avait dans ses yeux quelque chose qu’il n’y avait jamais vu dans ses souvenirs : une urgence calme, la détermination de quelqu’un qui sait que ce message est peut-être le dernier.
« Tu te demandes probablement qui a organisé tout cela. Ton père et moi avons passé dix ans à construire un réseau, hors des yeux de Helix. Pas pour renverser une corporation — je sais que ce n’est pas ta guerre, et je ne veux pas qu’elle le devienne. Mais il y a des gens, Caleb. Des gens qui étaient là avant Helix, dès le début. Ceux qui ont vraiment conçu les premiers habitats, les systèmes de survie, les protocoles de terraformation. »
Elle marqua une pause, comme pour laisser les mots s’installer.
« Helix les appelle des employés fondateurs. C’est faux. Ce sont des scientifiques. Des ingénieurs. Des gens qui croyaient en une colonisation fondée sur la vérité, sur une science ouverte et partagée avec la Terre. Helix les a écartés un à un, effacés des archives, remplacés par des récits plus… convenables. Ils ont survécu en silence. Ils gardent toujours les clés des systèmes les plus anciens — ceux que Helix ne comprend même pas entièrement. »
Elle regarda un point hors champ, comme si quelqu’un venait d’entrer dans la pièce, puis revint à la caméra.
« Si tu regardes ceci, c’est que les choses ont mal tourné de la manière que j’ai toujours redoutée. Ne me cherche pas. Ne cherche pas ta sœur. Trouve les fondateurs. Trouve Arsia. »
Le nom résonna dans le silence de la ravine.
Arsia. La cité souterraine, les tunnels volcaniques abandonnés sous les grands volcans de Tharsis, un lieu semi-légendaire que les manuels scolaires de Helix ne mentionnaient qu’en annexe — « vestiges historiques de la première vague d’exploration, désormais scellés pour raisons de sécurité ». Caleb avait grandi avec cette version, comme tout le monde. Mais il se souvenait de quelque chose.
Son père, un soir, alors qu’ils réparaient un générateur de secours dans leur habitation de la colonie Valles, avait parlé d’Arsia. Pas de sa géologie, pas de son statut légal. Il avait parlé d’« un endroit où les règles ne s’appliquent pas », où les gens vivaient hors des registres de la corporation. Caleb avait huit ans, il avait cru à une légende, à un conte pour enfants. Son père n’avait jamais insisté, avait laissé le sujet retomber.
Mais il en avait parlé. C’était réel.
Sa mère continuait dans la vidéo, mais sa voix devenait plus rapide, plus pressée, le ton de quelqu’un qui écourte.
« Les fondateurs ont un réseau, Caleb. Ils sauront qui tu es. Ils sauront pourquoi tu viens. Ne leur fais pas confiance aveuglément — ce ne sont pas nos amis, pas au sens que tu crois. Mais leurs ennemis sont nos ennemis. Et ils ont des réponses. À des questions que tu n’as pas encore posées. »
Un grésillement, un plan qui se fige. La voix quitta les lèvres du visage immobile, puis l’image se tordit et se fractura en pixels.
« Je t’aime, Caleb. Si tu m’as aimée, continue de poser des questions. Et souviens-toi — rien de ce que Helix a construit n’est aussi solide qu’il le prétend. »
L’écran s’éteignit.
Caleb resta immobile, les doigts crispés sur le lecteur. Le sentiment dans sa poitrine était un mélange inhabituel et brûlant — la sensation de retrouver quelque chose qu’il croyait perdu à jamais, et la douleur immédiate de le perdre à nouveau dans le même instant. Sa mère était vivante, quelque part, dans une capsule cryogénique sous Valles Marineris. Son visage sur l’écran n’était pas vieux ou absent, il était lui, là, dans l’instant.
Il se força à respirer. À ranger le cristal. À revenir au présent.
— Tu connaissais Arsia ? dit Caleb sans se retourner.
Okafor répondit après un silence.
— Je connais le nom. La plupart des gens le traitent comme une rumeur.
— Ce n’est pas une rumeur.
— Non. Mais ce n’est pas non plus une ville. Pas au sens où tu l’entends. C’est un labyrinthe, des tunnels sans fin, des milliers de personnes qui ne veulent pas être trouvées. Et pour cause.
Caleb se retourna enfin. Okafor avait les yeux rivés sur le lecteur portable, puis remonta lentement jusqu’au visage de Caleb.
— Tu vas y aller, dit Okafor. Tu vas chercher ces fondateurs.
— C’est toi qui m’as dit que ma mère était en sécurité. Pour l’instant. Si cette piste était ma seule option, tu n’aurais pas mentionné sa présence en cryo-stase si facilement.
Le visage d’Okafor se déforma légèrement, une micro-expression que Caleb ne put déchiffrer. Il pensa aux caméras thermiques restées dormantes au fond de la ravine, aux charges de thermite dans la poussière, qui attendaient peut-être, inutilisées. Un jour, peut-être, il reviendrait pour elles.
— Arsia est à six cents kilomètres de la position la plus proche que je connaisse du complexe de cryogénie, dit Caleb, parlant presque à lui-même. C’est un détour. Mais sans aide, sans informations, je ne peux pas approcher du complexe. Et je n’ai personne d’autre où aller.
Il retourna au rover, ouvrit le panneau de navigation, et traça un itinéraire approximatif vers les champs de lave de Tharsis Montana. Le nom d’Arsia Mons, dormant depuis des millénaires, jeté au-dessus d’une cité dont personne ne parlait.
— J’espère pour toi que cette vidéo disait la vérité, dit Okafor à voix basse.
Caleb ne répondit pas. Il mit le moteur en marche et engagea le rover sur la piste de descente, vers le nord-ouest, vers la région des volcans. Le paysage défilait, identique sur des kilomètres, une mer de regolithe et de rochers, mais quelque chose avait changé à l’intérieur de lui. Il n’était plus un homme en fuite, chargé d’un prisonnier et de questions.
La voix de sa mère résonnait encore dans sa mémoire, et cette voix-là, il la connaissait.
Elle disait autre chose que « va chercher de l’aide ». Elle disait : tu es plus proche de la vérité que tu ne le crois, et quelqu’un d’autre que moi t’attend pour te la donner.
Le rover s’enfonça dans le crépuscule permanent de Mars, un point sombre sur une immensité morte, portant un homme dont les blessures les plus récentes commençaient à peine à saigner.
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