La Revendication de Mars
Lire le chapitre 22: The Hidden City
L’air d’Arsia sentait le métal chaud, l’huile de machine et la sueur. Pas l’air recyclé des dômes officiels — celui des profondeurs, des couloirs creusés dans la lave refroidie, où la pression tenait grâce à des murs qu’on n’osait plus inspecter. Caleb marchait dans la cohue, le capuchon relevé, les épaules serrées. Autour de lui, des marchands hurlaient leurs prix en trois dialectes martiens, des dockers poussaient des caisses scellées vers des soutes clandestines, et quelque part, un générateur haletait comme une bête malade.
Okafor le suivait à deux pas, méthodique, les mains visibles. Caleb ne lui faisait toujours pas confiance. Mais l’homme connaissait l’endroit — mieux qu’il ne l’avait laissé entendre.
« Ici, pas de registres, pas de caméras », murmura Okafor en désignant un escalier en colimaçon qui plongeait sous un pont de fer. « Grendel ne se montre qu’à ceux qui savent lire les signes. Vous, vous êtes une signature. »
Caleb s’arrêta. « Une signature ? »
« Le salaud qui a bricolé le système de refroidissement du puits sept de Hargrave. Celui qui a sauvé quarante mineurs en rallumant une pompe thorium avec des câbles de fortune. Votre réputation vous précède, ingénieur. »
Caleb serra la mâchoire. Ce n’était pas de la gloire, c’était du repérage. Helix l’avait fiché dès ce jour-là. Mais ici, parmi les rebelles, cette fiche valait de l’or.
Ils descendirent. La température monta de trois degrés, l’écho s’amplifia. Des néons bleus zébraient les parois de basalte, interrompus par des fresques grossières : des visages, des noms, des chiffres. Un mémorial. Un cimetière sans corps.
Au fond, une porte blindée sans inscription. Un homme en sortit, massif, le visage couturé d’une cicatrice qui descendait du front à la lèvre. Il tenait un lance-flammes basse pression contre sa cuisse, comme un objet anodin.
« Caleb Voss », dit-il, sans poser de question.
« Grendel, je suppose. »
« Vous supposez mal. Je suis Grendel parce que je dévore les héros qui viennent chercher des récompenses. Vous en êtes un ? »
Okafor s’effaça, trop vite. Caleb resta planté, les bras légèrement décollés du corps.
« Je cherche ma mère », dit-il simplement.
Le regard de Grendel ne cilla pas. Il fit un geste du menton — un signe — et la porte s’ouvrit derrière lui. À l’intérieur, une salle basse de plafond, éclairée par des écrans holographiques fragmentés, remplie d’hommes et de femmes en armes, certains encore adolescents. Des cartes topographiques s’affichaient sur une table centrale, hérissées de points rouges.
« Votre mère est morte à sa naissance », dit Grendel en refermant la porte. « C’est ce que tous les dossiers disent. »
« Les dossiers mentent. » Caleb sortit le chronomètre brisé de sa poche intérieure, celui qui avait projeté l’hologramme de Mei Lin. Il le posa sur la table, entre les points rouges.
Le silence se fit. Tous les regards convergent vers l’objet.
Grendel s’approcha, les sourcils froncés. Il tendit une main épaisse, presque hésitante, pour effleurer la fissure qui traversait le cadran.
« C’est... » Il releva les yeux, adouci. « C’est le modèle Exodus. Série M-7. Ils n’en ont fabriqué que douze. Un pour chaque commandant de vaisseau. »
« C’était à mon père. Il l’a laissé pour moi avec son testament, dix ans après sa mort. »
Grendel garda les yeux sur l’objet. Un long moment. Calme de ses hommes, on pouvait entendre un cache d’air cliqueter dans la paroi.
« Noah Voss. Vous êtes le fils de Noah Voss. » Ce n’était plus une question. « Votre père m’a sauvé la vie. En 2171, pendant la purge des Quarante-Huit Heures. Il m’a caché dans un conduit d’aération, sous les bureaux de Helix, pendant que les miliciens ratissaient les étages. Je lui devais tout. Et on m’a dit qu’il avait été emporté par un glissement de terrain. »
« Ce n’est pas vrai. » Caleb garda la voix ferme. « Il a été exécuté. Parce qu’il avait découvert la vérité sur les origines de la colonie. »
Le silence se fit plus épais encore. Quelque part derrière, une femme posa son outil.
Grendel hocha lentement la tête. Puis il prit le chronomètre, le retourna, l’examina sans le rouvrir. « Des années que je cherche la preuve que ce que Noah m’avait dit était vrai. » Il leva les yeux vers Caleb. « Vous savez ce qu’est le mensonge fondateur ? Vous connaissez les détails ? »
« Les détails non. Mais j’ai deux personnes que je dois sortir d’une prison souterraine avant que j’apprenne quoi que ce soit. Et vous… vous voulez une chose en échange. »
Grendel sourit. Un sourire rare, fatigué.
« Ma fille. Kessa. Elle a vingt-deux ans. Elle était sur un convoi de ravitaillement qui devait passer par la fosse de Candor. Helix a intercepté le convoi sous prétexte qu’il transportait des armes. C’est faux. Ils l’ont prise parce qu’elle organisait les grèves dans les stations de pompage. Elle est détenue dans le même complexe que votre mère : la cryo-facilité de Valles Marineris. »
Caleb sentit une décharge électrique courir le long de sa nuque. « Le même endroit ? »
« Le même. Niveau S-4, bloc C. On y garde les corps de ceux qui ne parleront jamais. Sauf qu’ils ne les tuent pas toujours. Parfois, ils les conservent. Pour les interrogatoires, pour le chantage, pour la forme. On appelle ça des banques de silence. Et elle y est, comme votre mère. » Il croisa les bras. « Vous voulez une opération ? Moi aussi. Je vous fournis mes hommes, mes données, les cartes. Vous me fournissez votre tête, vos mains, et ce chronomètre. Vous ne repartez pas sans ma fille. Deal ? »
Caleb regarda Okafor. Le médiateur restait muet, les yeux rivés sur le sol.
« Je n’ai aucun besoin de vous aimer », dit Grendel. « J’ai besoin de quelqu’un qui sait comment neutraliser les systèmes de cryo. Qui comprend l’ingénierie du froid et de l’oxygène. Mon équipe de choc a essayé trois fois. Ils sont morts ou en morceaux, dans les cellules desquelles vous ne sortez que dans un sac. Vous, vous pourriez- »
« Je sais. » Caleb coupa. « Je peux les ouvrir. Interrompre le cycle de congélation, réguler la remontée thermique, sans tuer la personne à l’intérieur. C’est ce que je fais. »
Grendel le fixa un instant de plus. Puis il tendit la main. Pas pour la secouer, mais pour lui rendre le chronomètre.
« On raconte que votre père a résolu un problème de refroidissement du noyau du premier réacteur Genesis en sept minutes. Avec un briquet et un pistolet à soudure. »
« Sept minutes et douze secondes », corrigea Caleb.
Grendel lâcha un ricanement. « D’accord. Vous êtes le bon. Ce soir, on fixe la date. En attendant, vous ne dormez pas. On commence à travailler dès maintenant. »
La poignée de main fut sèche, brève. Caleb sentit la peau rugueuse de l’autre homme, les callosités d’une vie de lutte. Derrière eux, les rebelles se levèrent un à un, rassemblant des cartes, des outils, des armes.
Okafor s’approcha de Caleb, à voix basse. « Vous pensez qu’il est fiable ? »
Caleb regarda le chronomètre dans sa main. Il voyait encore le visage de sa mère, figé dans l’hologramme, sous le givre de sa cellule.
« Il a reconnu l’objet de mon père. Il a tenu le même langage que ma mère. » Il rangea le chronomètre. « Non, je ne lui fais pas confiance. Mais il est le seul à vouloir pénétrer dans ce labyrinthe avec moi. Et ce soir, j’ai vu dans ses yeux qu’il croyait à sa fille autant que je crois à ma mère. Ça suffit. »
Okafor ne répondit pas. Mais il jeta un dernier regard vers la salle obscure, vers Grendel qui discutait déjà avec ses hommes en traçant des lignes sur un écran. Et son hésitation, imperceptible, dura d’un souffle de plus que nécessaire.
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