La Revendication de Mars
Lire le chapitre 23: Planning the Heist
La salle était un poumon de pierre et de câbles, perchée au sommet d’Arsia comme un nid de guêpes dans la carcasse d’un géant endormi. Grendel avait poussé une table de métal contre le mur et y avait déroulé un plan holographique de la structure cryogénique de Valles Marineris, projeté depuis son propre bracelet, un modèle militaire d’une autre époque. La lumière bleue dessinait des ombres dures sur les visages de Caleb, d’Okafor, et des trois autres qui venaient de rejoindre le cercle.
« La voilà, » dit Grendel, ses doigts épais traçant une ligne verticale sur le plan. « Le complexe Helix, niveau C. Ce n’est pas une prison, c’est un coffre-fort. Les cellules de détention sont au sous-niveau quatre. La cryo-baie est au sous-niveau seize. Impossible d’y accéder par le dessus. »
Caleb se pencha, les yeux fixés sur le flux de données en vert et rouge. Il avait vu des dizaines de plans de structures martiennes dans sa vie de récupérateur, mais celui-ci était d’une précision chirurgicale. Il reconnaissait le style : les renforts redondants, les sas de sécurité à triple verrou, les capteurs de mouvement tous les quatre mètres. Helix ne plaisantait pas avec la technologie, et encore moins avec ses secrets.
« Pourquoi tu as ça ? » demanda Okafor, la voix teintée de méfiance, depuis le coin de la pièce où il était resté adossé contre un rack de batteries. Il n’avait cessé de surveiller Grendel depuis leur arrivée, et Grendel avait fait de même.
« Je connais des gens. » Grendel ne leva pas les yeux du plan. « Des gens qui ont travaillé là-bas, avant que Helix les jette comme des coquilles vides. Ils ont gardé des souvenirs. »
Caleb planta son index sur un nœud de câbles, juste sous le sous-niveau huit. « C’est ici. La faille. »
Tout le monde se tourna vers lui.
« Le réseau électrique du complexe est alimenté par deux générateurs à fusion, connectés par une boucle de synchronisation. » Il fit glisser son doigt le long d’une ligne jaune. « Si on coupe un seul des deux alimentateurs, la boucle compense automatiquement. Mais si on les surcharge en les désynchronisant — un écart de trente millisecondes avant que le système compense — la boucle se verrouille pendant quatre-vingt-dix secondes. »
« Et en quatre-vingt-dix secondes, » murmura Grendel, les yeux plissés, « on passe toutes les portes. »
« Toutes les portes du niveau quatre au niveau seize, oui. Les verrous électromagnétiques sont sur la même boucle. Il y a un cordon de sécurité pour les secours, mais il faut un code biométrique de niveau cinq pour l’activer. On ne l’a pas. »
« On a Okafor. » La déclaration de Grendel tomba comme un couperet.
Okafor secoua la tête. « J’étais un agent de liaison, pas un officier de sécurité. Mon accès ne dépassait pas le niveau trois. »
Caleb regarda entre les deux hommes, puis revint à la boucle jaune. « Non. On n’a pas besoin du code. On a besoin que le système pense que c’est une urgence interne. Si on cause une surtension locale au sous-niveau neuf — pas assez pour déclencher les protocoles d’incendie, assez pour faire grésiller les caméras sur un circuit de distribution — le système enverra un diagnostic automatique. Et pour le diagnostic, il ouvrira le cordon de secours de lui-même. » Il releva la tête, un sourire froid aux lèvres. « Trente secondes. Une fenêtre de trente secondes où toutes les portes du secteur seront ouvertes. »
Un silence. Puis Grendel sourit, lentement, comme un rocher qui se fend. « Tu as ça de ton père, Voss. Il pensait comme ça. »
La mention de Noah Voss fit vibrer une corde sous le sternum de Caleb. Il ne laissa rien paraître.
« La surtension demande d’être au sous-niveau neuf, » intervint Anouk, la hackeuse — une femme au crâne rasé, des cicatrices d’acné autour des tempes, des gants de cuir si fins qu’on aurait dit de la seconde peau. Elle avait été recommandée par Grendel, et jusque-là, elle n’avait presque rien dit. « Et les sous-niveaux neuf à seize sont en zone à accès restreint niveau quatre. On ne passe pas les portes du niveau huit au niveau neuf sans badge. » Elle fixa Okafor. « Ou sans un guide qui connaît les patrouilles. »
Okafor soutint son regard. Ses mains étaient le long de son corps, immobiles. « Je connais les patrouilles. »
« Et on lui fait confiance, pourquoi ? » demanda Anouk, sans détour.
Caleb posa une main sur la table, la paume ouverte. « Parce que c’est lui qui m’a amené ici. Et parce que sa survie dépend de la nôtre. S’il nous trahit, il n’a nulle part où aller — Helix le tuerait aussi sûrement qu’il nous tuerait. »
Okafor ne sourit pas. Il hocha la tête, une fois. C’était tout.
Grendel frappa la table du plat de la main, faisant vibrer le plan holographique. « Voilà le plan. Seize heures. Trois équipes. Moi et Khol — équipe un, on descente par le conduit de maintenance central, isolation acoustique, donc aucun détecteur de mouvement ne nous verra arriver. On atteint le niveau quatre, on neutralise les gardes des cellules, et je sortirai Kessa. » Sa voix se serra à peine sur le prénom. « Caleb et Okafor, équipe deux. Vous prenez le tube d’ascension est, déguisés en techniciens de Helix. Votre couverture : une inspection de routine du refroidissement du sous-niveau douze. Ça vous mène au niveau neuf au moment où la boucle se verrouille. »
« Et moi ? » demanda Anouk.
« Toi, » dit Grendel, « tu infiltres le réseau à distance. Tu es notre parasite dans le système. Quand tu vois la surtension se déclencher — dans la seconde où le diagnostic s’ouvre — tu ouvres les portes de secours et tu les tiens ouvertes. »
Anouk tira sur ses gants. « Le système de Helix a des pare-feu que je n’ai jamais vus. Il va me repérer. »
« Pas si tu agis à travers un nœud relais en orbite. » Caleb sortit un petit disque de métal de sa poche, poli par les années. « Un transpondeur de navigation, modifié pour véhiculer des paquets de données pirates. Il se fait passer pour un satellite météo dérivant. Jusqu’à ce qu’il entre dans le champ de communication du complexe, il sera invisible. »
Anouk prit le disque, le tourna entre ses doigts, le mit contre l’œil comme une lentille. « Ça daté, mais ça fera l’affaire. »
Caleb regarda les visages autour de la table. La mercenaire silencieuse adossée au mur, fusil contre le flanc. Khol, un grand type au visage balafré qui n’avait pas dit un mot. Anouk. Grendel, qui avait les mains posées à plat sur le métal, comme s’il voulait le plier. Okafor dans le coin, toujours méfiant, toujours calculé.
« Vos frères et sœurs dans la résistance, » dit Caleb, d’une voix plus douce qu’il ne l’avait voulu, « ils savent ce qu’on va faire ? »
Grendel secoua la tête. « Ils savent que nous partons. Pas où. Si ça tourne mal, ils ont besoin de ne pas savoir. » Il se redressa, et pendant un instant, il parut plus vieux — non pas fatigué, mais usé par des années de clandestinité trop longues. « Ta mère et ma fille. On entre, on les sort, et on disparaît. Ensuite — ensuite, on aura une preuve que Helix ne pourra pas effacer. »
« Une preuve de quoi ? » demanda Okafor, et sa question suspendit le souffle de la salle.
Tous le regardèrent.
« Tu sais très bien de quoi, » répondit Caleb. « Mon père a été exécuté pour avoir découvert ce que Helix a trouvé sur Mars. La vérité sur l’origine de toute cette colonie. Ma mère l’a dit : ne pas faire confiance aux fondateurs. Si elle a été emprisonnée pour l’avoir crié, alors il y a une raison. Et si Grendel doit sa dette à mon père pour cette même raison, alors nous avons tous un compte à régler avec Helix. »
Un silence neuf tomba sur la salle. On n’entendait que le ronronnement des ventilateurs dans les parois.
Grendel prit sa respiration, puis la lâcha lentement. « Rendez-vous dans quatre heures. Dans l’alvéole de lancement du niveau dix, le hangar des navettes de fret. J’ai loué une navette d’épave, immatriculée à un vigneron du Dôme Nord. Aucun lien avec nous. Okafor, tu la piloteras. Tu connais les couloirs de trafic de Helix. »
Okafor hocha la tête. Encore une fois. Rien de plus.
Les membres de la résistance se levèrent l’un après l’autre, disparurent dans les profondeurs de la ville souterraine sans un adieu. Caleb resta devant la table holographique, seul, le bleu du plan projeté sur son visage.
Il fixa le sous-niveau seize. La cryo-baie. Quatorze ans qu’il avait vu sa mère pour la dernière fois. Il se souvenait de sa voix, de son précipité dans le chaos d’un départ précipité, des mots qu’elle avait hurlés par-dessus le bruit des turbines de l’Arche Tycho : « Ne fais pas confiance aux fondateurs. Caleb — ne fais jamais confiance aux fondateurs. »
Il avait cru qu’elle était morte dans l’accident du laboratoire. Helix avait donné ces mots à l’annonce officielle. « Morte dans l’exercice de ses fonctions. » Quatorze ans.
Et maintenant elle était là. Prisonnière du silence, à soixante-trois kilomètres en dessous de lui.
Une ombre s’étira à côté de lui. Okafor s’approcha, sans bruit.
« Tu as peur, » dit-il. Pas une question.
Caleb ne le regarda pas. « J’ai mal. »
Okafor resta silencieux un long moment. Puis il dit : « Le sous-niveau seize n’existe pas dans les plans officiels de Helix. Même les plans que Grendel possède le montrent uniquement comme un vide structurel. »
Caleb tourna enfin la tête. « Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Okafor soutint son regard, et pour la première fois depuis qu’il l’avait rencontré dans le cratère, son visage n’afficha pas la façade de l’agent. Il n’afficha rien du tout.
« Ça veut dire que personne ne sait ce qui est réellement stocké à ce niveau-là. Peut-être ta mère. Peut-être autre chose. » Il se retourna et disparut dans l’obscurité du couloir, laissant Caleb seul face à la lueur bleue du plan et à une question qui n’avait jamais semblé si lourde.
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