La Revendication de Mars
Lire le chapitre 32: Aftermath of the Breach
L’air sifflait à travers les joints du conduit de maintenance, un hurlement strident qui semblait venir de toutes parts à la fois. Caleb courait, le poignet de Mei Lin fermement serré dans sa main, Tam juste devant eux, sa lampe frontale balayant les ténèbres grandissantes. L’urgence de secours avait déjà basculé en rouge, mais elle clignotait maintenant par intermittence, les circuits d’alimentation mourant un à un.
« Le sas de décompression est à cinquante mètres, lança Tam en haletant, la voix déformée par l’écho métallique. Mais si le générateur de secours est mort, les vérins hydrauliques seront inutiles. »
Caleb ne ralentit pas. Derrière eux, le grondement sourd d’une porte blindée qui se refermait fit vibrer le sol. Helix ne les laisserait pas simplement s’enfuir. L’extinction générale n’était pas un accident — c’était une purge. Ils préféraient perdre le bâtiment plutôt que laisser des témoins vivants.
« Les nacelles d’évacuation, souffla Mei Lin, son souffle court. Sur le toit du parking latéral. Elles fonctionnent sur des batteries indépendantes. C’est le seul chemin. »
Tam bifurqua sans hésiter, sa main glissant le long de la paroi comme s’il connaissait chaque couture. « Le parking est de l’autre côté de la zone de maintenance. On devra traverser le hall des machines. »
« On n’a pas le choix », répondit Caleb.
Ils débouchèrent dans une vaste salle plongée dans le noir, les silhouettes des turbines de recyclage d’air se dressant comme des totems. Le silence y était assourdissant, seulement troublé par le cliquetis régulier d’un relais qui tentait désespérément de se réinitialiser. La poussière flottait dans le faisceau de leur lampe, déjà privée de la lourde odeur d’ozone qui signalait la vie artificielle.
Un bruit sourd résonna derrière eux — des pas, lourds, cadencés.
« Ils envoient des unités en combinaison pressurisée », murmura Mei Lin.
Caleb poussa les deux autres en avant, son propre cœur martelant ses côtes. Son sac à dos, alourdi par le chronomètre brisé et l’enregistreur de données volé, tirait sur ses épaules. Chaque seconde comptait.
Tam atteignit la porte du parking, la fit coulisser avec un effort désespéré. L’air s’engouffra, plus froid, presque vivifiant. Devant eux, une rangée de nacelles d’évacuation aux lignes épurées, leur coque blanche luisant faiblement sous un éclairage d’appoint mourant.
« Elle est à nous », dit-il en tapotant le flanc de la première nacelle.
Caleb chargea Mei Lin à l’intérieur, puis se glissa à son tour. Tam activa la séquence de lancement. Le hublot s’embua, puis le sol trembla. La nacelle décolla avec une secousse brutale, projectée dans un tube de lancement, et la lumière du parking céda la place à une obscurité presque totale, seulement percée par les voyants de navigation.
Le silence retomba. Le souffle des trois fugitifs, lourd, pressé, était le seul son.
Tam expira longuement, la tête renversée contre son siège. « On va atterrir où ? »
Caleb consulta le minuscule écran de bord. « Les égouts de service de la zone industrielle. Les tunnels de la résistance. » La carte était grossière, mais le tracé correspondait à ce que Dana lui avait décrit la veille. Cette nuit. Il avait perdu la notion du temps.
Mei Lin se massa les tempes, le visage blême. « Ils vont nous chercher. Et quand ils ne trouveront rien, ils fermeront les colonies du nord. »
« Alors c’est plus que jamais le moment de faire du bruit », répondit Caleb.
La nacelle se posa avec un gémissement métallique sur des vérins usés. Caleb poussa la porte — elle donnait sur un tunnel voûté, humide, où l’eau suintait le long de parois de béton craquelé. Une odeur de moisi et de poussière minérale. Des bruits de pas précipités résonnèrent, puis des lampes puissantes les aveuglèrent.
« Qui va là ? » Une voix jeune, tendue.
Caleb leva les mains. « Caleb Voss. Je suis attendu. »
Les lampes s’abaissèrent. Un groupe de six personnes, vêtues de combinaison de travail dépareillées, armées de vieux fusils de chasse modifiés. Un homme au visage fatigué, probablement la cinquantaine, s’avança.
« Voss ? Le fils de Marcus ? »
Caleb hocha la tête. L’homme le dévisagea une seconde, puis lui serra l’épaule.
« Putain, vous êtes passés où ? La moitié d’Elysium est en ébullition. Les lignes de données sont saturées. Des gens manifestent devant les bureaux de la compagnie. On a cru que c’était un prétexte pour un coup de force, puis on a vu le début du flux vidéo. » Son regard se posa sur le chronomètre qui dépassait du sac de Caleb. « C’est vrai, alors ? Ce que ça racontait sur Exodus ? »
Caleb sentit le poids de la question. « Oui. C’est vrai. Et ce n’est que le début. »
Ils furent conduits à travers un labyrinthe de tunnels, un ancien réseau d’irrigation désaffecté que la résistance avait réactivé. L’air y était recyclé, l’éclairage faible, mais il y avait une énergie fiévreuse dans leurs allées. Des radiolathes crépitaient dans des salles improvisées, des grappes de gens agglutinés autour d’écrans volés. La voix d’un journaliste — ou d’un activiste — égrenait une liste de noms et de chiffres, des installations Helix à la surface, des contrats truqués.
Caleb, Tam et Mei Lin furent conduits dans une alcôve fermée par un rideau de plastique armé. À l’intérieur, Dana était assise, un bol de soupe froid entre les mains, Okafor debout près d’elle, les bras croisés.
Dana se leva dès que Caleb apparut. Elle avait le regard plus clair, moins fiévreux, mais ses mains tremblaient encore légèrement.
« Tu l’as fait », murmura-t-elle.
« On a envoyé les données. Mais Helix va contre-attaquer. »
Dana hocha lentement la tête, ses yeux se perdant une seconde sur Mei Lin, puis revenant sur son fils. « Ils ne peuvent pas effacer ce qui est déjà parti. En revanche, ils peuvent le décrédibiliser. Ils vont dire que c’est un faux. Que c’est l’œuvre de terroristes ou de transfuges achetés. Ils ont la main sur les réseaux de communication, mais surtout, ils ont la main sur Mars. Le Conseil n’écoutera pas une bande vidéo s’ils décident de la traiter comme de la propagande. »
« Alors on leur donnera autre chose. » Caleb posa le chronomètre sur la table. « L’archive complète. Le dossier originel. Pas un extrait volé, pas un montage — la vérification intégrale que le Conseil pourra faire lui-même, irréfutable. »
Tam le regarda, un pli inquiet entre les sourcils. « Pour ça, il faut atteindre Hellas. Et pour Hellas, il faut rouvrir ce truc. » Il désigna le chronomètre d’un geste du menton. « Mei Lin a dit qu’il pouvait servir de clé maîtresse — mais il est en pièces. »
« Je peux le réparer », dit Mei Lin d’une voix douce mais ferme.
Caleb se tourna vers elle. La question qu’il n’avait pas osé poser flottait dans l’air depuis leur fuite. Il la voyait dans les yeux de Tam, dans l’attitude d’Okafor. Pourquoi les avoir aidés à voler ces données ? Qu’est-ce qui l’avait retournée si vite ?
« Pourquoi ? » demanda-t-il simplement.
Mei Lin le fixa sans baisser le regard. « Parce que j’ai cru toute ma vie que je travaillais pour la première vraie entreprise martienne. Que nous étions en train de construire un avenir. Quand j’ai vu le premier fichier sur l’écran du chronomètre — les signatures falsifiées de mes propres compagnons de bord, les données trafiquées sur les réserves de glace, les échantillons prélevés sur les corps de gens qui étaient censés être morts en mission — j’ai compris que j’avais passé ma carrière à servir un mensonge armé jusqu’aux dents. » Elle soutint son regard. « J’aurais pu te laisser avec la purge. Je ne l’ai pas fait. »
Tam la dévisageait, mais ne dit rien. Caleb acquiesça, d’un simple mouvement de tête.
Il regarda ensuite sa mère. « Okafor te ramène à la navette. Tam, Mei Lin et moi, on part pour Hellas, dès que le chronomètre est en état. » Il marqua une pause, le regard parcourant les visages fatigués qui l’entouraient, les voix étouffées qui s’élevaient plus loin, dans les tunnels. « Mais l’histoire ne s’arrête pas à Hellas. Même si on trouve les archives complètes, le Conseil de Mars est encore contrôlé par les intérêts de Helix. On a besoin de plus qu’une preuve. Il faut qu’ils ne puissent plus ignorer ce qu’ils voient. »
Dana le connaissait assez pour lire dans ses pensées. « Tu veux leur apporter en main propre. Devant eux. »
Caleb ne répondit pas immédiatement. Le tunnel bruissait autour d’eux, les murmures d’un monde qui apprenait à peine qu’il avait été bâti sur du vide. Dans quelques heures — quelques jours au plus — Helix lancerait sa contre-propagande, imposerait un couvre-feu, enverrait ses chiens de guerre éteindre les voix qui commençaient à s’élever.
Il fallait aller plus vite que la peur.
« Oui », dit-il enfin, la voix calme. « On ne se reproduit pas dans l’ombre. On se présente au Conseil. À New London. Et on les oblige à regarder. »
Okafor fit un petit bruit, moitié approbation, moitié scepticisme. « New London est une forteresse Helix, Caleb. On annonce une arrivée comme celle-là et on se fera abattre avant de toucher le sol. »
« Peut-être. » Caleb rangea soigneusement le chronomètre brisé dans sa poche, comme on serre un talisman dont on a besoin de croire. « Mais il y a bien des gens sur Mars qui n’ont jamais cru au mensonge. Peut-être qu’il est temps qu’ils voient qu’ils n’étaient pas seuls. »
Le silence retomba. Au loin, les échos d’un grondement sourd — une détonation étouffée par des kilomètres de roche — firent trembler le sol. Helix ripostait déjà. Le temps s’amenuisait.
Caleb souleva son sac, en ajusta la sangle sur son épaule, et jeta un dernier regard à sa mère. Elle ne dit rien, mais ses yeux parlaient pour elle. Va. Finis ce qu’il a commencé.
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