La Revendication de Mars
Lire le chapitre 33: The Gathering Storm
Le tunnel résonnait encore des vibrations sourdes des dernières détonations quand Caleb poussa la porte de l’atelier de Dana. L’air sentait la poussière, le métal chaud et la sueur de vingt personnes entassées dans un espace conçu pour cinq. Tam était déjà là, debout devant une table jonchée de cartes topographiques et de schémas des canalisations souterraines de New London, ses doigts traçant des lignes invisibles.
— La résistance est prête, dit une femme en combinaison grise, assise sur une caisse de rations. À la sortie du tunnel, on a rassemblé près de deux cents volontaires. Des ouvriers, des ingénieurs, deux anciens membres du Conseil déchus.
Caleb hocha la tête, mais son regard resta fixé sur Mei Lin, qui travaillait sur le chronomètre Exodus posé devant elle, ses outils minuscules plongeant dans les entrailles de l’appareil comme des sondes chirurgicales. Elle ne releva pas la tête, mais il sentit son attention se déplacer vers lui.
— Ça ne suffira pas, déclara-t-il enfin. De la chair à canon pour les drones de Helix, oui. Mais pour que le Conseil entende la vérité, il faut les tenir par une force qu’ils ne peuvent pas ignorer. Pas des manifestants. Une coalition.
Un silence gêné s’installa. Puis une voix grave s’éleva du fond de la pièce, un timbre qu’il ne connaissait pas.
— C’est exactement pour ça que nous sommes là.
L’homme qui s’avança vers la lumière était grand, la peau burinée par des décennies de vent martien, les cheveux gris hérissés. Il portait un vieux blouson écarlate, le même que celui que Caleb avait vu dans les holos d’archives du grand-père de son père. L’écusson circulaire, usé mais encore lisible : *EXODUS I — MISSION EQUIPAGE 01*.
Caleb sentit son souffle se bloquer. Il connaissait les noms de tous les membres de la première équipage Exodus. Ils étaient morts, croyaient tous les manuels. Héros sacrifiés dans un accident hypothétique lors de l’atterrissage initial, il y a quarante ans.
— Isaak Mensah, dit Tam, la voix étrangement calme. Vous êtes un fantôme.
— Les fantômes seraient plus confortables, répondit l’homme avec un sourire amer. Nous avons vécu sous terre, dans le bassin d’Hellas, pendant trente ans. On nous a enterrés vivants, figurativement. Mais quand le signal de ce garçon est arrivé ce matin… (il tapota une montre à son poignet) — nous avons décidé de nous lever.
Il tendit la main à Caleb, qui la serra sans réfléchir. La poigne était ferme, calleuse.
— Votre père, Kurt Voss. Je l’ai connu. Il était avec nous dans l’arche quand l’ordre est venu de nous éliminer silencieusement. C’est lui qui a saboté le système de localisation et fait diversion pour que nous puissions fuir vers le bassin. Nous lui devons tout.
Caleb ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit. Tam posa une main sur son épaule.
— Combien êtes-vous ?
— Dix-huit survivants de l’équipage initial. Plus nos enfants et petits-enfants, nés sous terre et dressés à se battre depuis qu’ils savent marcher. Nous avons nos propres tunnels, nos propres véhicules, et le modèle exact de chaque système de sécurité de Helix, parce que nous les avons construits.
Sur la table, le chronomètre émit un petit clic. Mei Lin sourit, un filet de soudure encore fumant entre ses doigts.
— Paré, annonça-t-elle, en le levant vers la lumière. Le verrouillage temporel est réinitialisé. Ce petit cercle de métal peut maintenant ouvrir n’importe quelle porte de protocole Exodus dans un rayon de cinq kilomètres. Y compris celui de la chambre du Conseil.
Caleb saisit l’objet, le poids familier de l’héritage de son père dans la paume. Il semblait tiède, vivant.
— Alors il faut mobiliser maintenant, dit-il. Ils savent que nous avons les données. Ils savent que nous allons vers New London. Plus on attend, plus ils préparent leur réponse.
Une autre voix féminine s’éleva : Dana, entrée dans l’atelier sans qu’il l’entende. Sa mère était livide, mais ses yeux étaient durs, inébranlables.
— Ils prépareront leur réponse, quoi qu’on fasse, dit-elle en s’approchant de Caleb. Je viens d’écouter leur canal public. Le PDG Morgan Sutherland va faire une déclaration imminente. Il nous traitera de terroristes avant que nous ayons pu dire le premier mot de vérité.
Elle tendit un petit écran pliable. Caleb regarda l’image de Sutherland, costume sombre, visage anguleux, se tenant derrière un podium à l’effigie de Helix Corp, dans un studio apparemment situé dans leurs bureaux de New London.
— Il va être mis en ligne dans trente minutes, dit Dana.
Caleb posa le chronomètre sur la table et parcourut la pièce du regard : les résistants anonymes, les visages usés mais résolus ; les survivants de l’Exodus, emblèmes vivants de la trahison ; Tam, Mei Lin, sa mère. Un assemblage improbable de fantômes et de rebelles.
— Alors, dit-il lentement, nous allons battre sa déclaration. Nous allons atteindre New London avant qu’il ne finisse de parler. Le chemin sera le plus direct : par la ligne de surface, les canaux de transport désaffectés de l’ouest. Ils ne s’attendent pas à ce que nous traversions à découvert. Pas avec nos forces soi-disant inorganisées.
— Cela prendra douze heures, dit Isaak. Les canaux sont désaffectés pour une raison. Ils manquent de pression atmosphérique sur certaines portions. Nous aurons besoin de scaphandres de sortie pour au moins deux sections.
— On n’a rien de tel, dit Tam, le ton brusque. Sauf les évacuations d’urgence qui sont restées dans nos pods.
— Les pods, répéta Mei Lin en se penchant. Nous les avons cachés à trois kilomètres d’ici dans les garages de maintenance. Leur système de propulsion autonome pourrait nous emmener à la lisière de New London, et nous avons chacun un scaphandre de sortie intégré.
Des murmures. Caleb hocha la tête, embrassant le plan.
— Alors voici le plan. Deux groupes. Le premier : une colonne motorisée de surface, destinée à paraître désorganisée, bruyante, pour attirer l’attention et immobiliser les forces de Helix dans le périmètre est. Le second : les pods, avec les survivants de l’Exodus, les données, et les leaders de la résistance. Nous atterrirons sur les toits du Conseil. Nous monterons par les puits de ventilation pendant qu’ils seront occupés à mater la diversion.
Isaak croisa les bras, un sourire montant sous sa barbe.
— C’est le genre de plan qui aurait pu nous faire tuer, à mon époque. J’aime cela.
Soudain, un haut-parleur mural cracha un son strident, puis se mit en veille — signal de diffusion prioritaire. Tous les regards se rivèrent sur l’écran de Dana, qui se reconnecta automatiquement sur le canal public de la ceinture.
Morgan Sutherland apparut, plus net, plus imposant qu’une minute auparavant. Derrière lui, on distinguait les vitres panoramiques de la tour Helix face à New London. Il toussa dans sa main, prit une mine de circonstance.
— Citoyens de Mars. En ces temps de trouble, il est de mon devoir — non, de ma responsabilité sacrée envers vous — d’agir avec clarté et fermeté.
Sa voix était calme, mais les yeux brillaient d’un éclat glacial.
— Cet après-midi, un groupe de criminels et de saboteurs, se réclamant à tort du mouvement protestataire pacifique, a perpétré une intrusion violente dans l’infrastructure de Helix Corp et a volé des données confidentielles de haute sécurité. Ils exportent actuellement ces documents falsifiés vers les colonies, avec l’intention de semer le chaos et de déstabiliser l’autorité de nos institutions légitimes.
Dana serra la main de Caleb. Sutherland poursuivit :
— Aucune menace ne prévaudra sur la sécurité coloniale. En vertu des pouvoirs que le Conseil m’a délégués pour la gestion des crises, j’active à partir de cet instant le décret de loi martiale à l’échelle de toute la colonie. Tous les actes de rassemblement public, de circulation au-delà de certains couloirs, et tout transfert de données non autorisé seront considérés comme des actes de trahison, punis de réclusion à perpétuité dans les mines du Pôle Sud.
— Il bluffe, murmura Tam. Il n’a pas un tel pouvoir.
— Il l’a pris, répliqua Dana. Et les forces de sécurité le suivront.
Sutherland écarta les mains.
— Les individus impliqués, connus sous le nom de Caleb Voss et Tamsin Okafor-Lee, sont désormais officiellement recherchés. Quiconque les abrite se rendra complice de leurs actes et sera traité comme tel.
L’écran s’éteignit. Le silence retomba dans l’atelier, pesant, chargé de menace.
Caleb sentit le regard de la pièce entier converger vers lui. Les chances venaient de basculer. Ils n’étaient plus des manifestants ni même des résistants : ils étaient désormais des fugitifs, traqués par une armée corporatiste.
Il saisit le chronomètre, le glissa dans la poche intérieure de sa veste. Quand il parla, sa voix était plus ferme qu’il ne s’y attendait.
— Bien. Maintenant qu’il nous a traités de terroristes, chaque bombe qu’ils lâcheront sur nous sera une preuve de plus de leur oppression. Et chaque preuve que nous diffuserons en retour les noiera.
Il se tourna vers Isaak.
— Quand les pods sont-ils prêts à décoller ?
Le vieil homme échangea un regard avec l’un des siens, assis dans l’ombre, qui hocha la tête.
— Prêts à l’instant. Il suffira d’un signal.
Caleb respira lentement. Un goût de métal — poussière martienne, pression, adrénaline — envahit sa bouche.
— Alors on se déplace maintenant. À la tombée de la nuit, je veux être arrivé au-dessus du Conseil pour voir la panique dans les yeux de Sutherland quand il comprendra que ses drones ne lui suffiront pas.
Mei Lin rangea ses outils d’un geste sec et se leva.
— Et si la diversion ne fonctionne pas ? Si leurs forces nous interceptent avant l’atterrissage ?
Caleb la regarda, et un sourire se dessina aux coins de ses lèvres, teinté de la détermination sombre héritée de son père.
— Alors nous tomberons sur une seule chose : la vérité. Et ils seront forcés de nous écouter.
Sur l’écran mort de la salle, l’image piégée de Morgan Sutherland semblait toujours les défier. À l’extérieur, très loin, vers l’horizon confiné du monde rouge, des lueurs de mouvements se dessinaient : des convois de Helix convergeant vers des positions de contrôle. La tempête s’annonçait. Et toute la tribu hétéroclite des rebelles et des fantômes commençait à se lever pour descendre vers New London — là où le sort de toute la colonie allait se décider.
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