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La Route de Glace

Lire le chapitre 10: The Pursuit Begins

La neige tombait à gros flocons, effaçant les traces qu'ils laissaient derrière eux. Marchetti marchait en tête, le fusil de Lefebvre en bandoulière — inutile, sans poudre — et la direction du vent dans la nuque. Derrière lui, la fille marchait à pas comptés, comme si elle mesurait le terrain, chaque arpent de steppe connu et répertorié dans sa tête. Elle s'appelait Anya, ou disait s'appeler ainsi. Marchetti avait cessé de chercher la vérité dans son regard. Il cherchait seulement la survie.

La colonne de prisonniers avait disparu au nord depuis midi. Lefebvre n'avait pas prononcé un mot depuis deux heures, les doigts crispés sur la manche arrachée qu'il avait gardée — celle qu'il croyait avoir reconnue, la laine grossière et le sang séché. Marchetti savait ce que c'était, de suivre une trace que l'on s'invente. Il l'avait fait toute sa vie.

— Halte.

La voix venait de l'avant, rauque et métallique. Marchetti leva la main. À une centaine de pas, sous une barre de peupliers morts, huit cavaliers attendaient. Uniformes bleus. Fourrures prises aux morts. Des gendarmes français.

Le temps se figea. Marchetti compta les hommes, les armes longues, les manteaux sans trous. Huit chevaux frais. Des hommes entiers, bien nourris, qui servaient dans une armée en déroute — cela voulait dire qu'ils ne servaient que quelqu'un.

Quelqu'un.

Le capitaine Aubert s'avança d'un pas, la main loin des hanches. Il boitait encore, mais sa tête restait droite. Le sous-officier qui menait les cavaliers portait l'insigne de la Maréchaussée, un galon argenté terni par le froid. Il les examina comme on inspecte une charogne.

— Capitaine Aubert ? dit-il, et ce n'était pas une question.

Aubert cligna des yeux. Marchetti vit la main du capitaine se crisper contre sa cuisse.

— Le régiment de ligne. Vous servez sous les ordres directs du général Compans ?

— Compans est mort à Krasnoë, répondit Aubert d'une voix égale.

Le sous-officier eut un rictus.

— Justement. Ceux qui lui ont survécu... le commandement s'interroge sur les documents qu'ils transportent.

Le silence s'épaissit. Marchetti sentit la fille à son côté, immobile, comme un prédateur qui retient son souffle. Jean-Baptiste avait baissé la tête, engoncé dans son manteau volé. Aubert soutint le regard du gendarme.

— Nous ne transportons aucun document. Pas même une ration complète. Si vous cherchez des papiers, cherchez dans les plis de votre uniforme.

Le sous-officier serra les mâchoires. Une tension immédiate, à peine contenue. Les hommes derrière lui s'agitèrent, les mains sur les brides.

— Le général Rostopchine a fait courir le bruit qu'un officier français détenait une dépêche prise à un émissaire du tsar. Une dépêche qui nomme des traîtres, dit le gendarme en faisant avancer son cheval d'un pas. Le nom d'Aubert apparaît dans certaines correspondances interceptées.

Ce n'était pas une question non plus. C'était un piège à ressort. Aux mots d'Aubert, un tressaillement avait parcouru la ligne du capitaine — un éclair de vingt ans de discipline qui craquait.

— Si vous avez entendu cela, répliqua Aubert, vous avez entendu en partie. Ma seule dépêche est un ordre de repli signé du maréchal Ney. Je ne l'ai pas. Les Russes l'ont prise pendant la traversée de la rivière.

Le mensonge était propre, net, presque beau. Marchetti n'osa pas regarder le capitaine. Il surveilla les mains du sous-officier, celles de ses hommes, l'angle des carabines. Les gendarmes se consultèrent du regard. Derrière Aubert, la colonne entière semblait tenir sur un fil de baliste.

— Vous avez une femme, capitaine ? demanda brusquement le sous-officier.

Aubert tressaillit.

— Une femme et deux jambes perdues au pays. Cela dépend de ce que vous appelez avoir.

— On m'a décrit votre femme, capitaine. Une touffe de cheveux gris au premier matin de chaque absence. Vous ne vous souvenez pas d'elle ?

Le visage d'Aubert blêmit sous la crasse. Marchetti vit sa main glisser vers la poitrine, où le document dormait dans une couture intérieure. La provocation était trop précise. Le gendarme savait.

Mais Aubert tint bon.

— Je ne me souviens pas de vous avoir parlé de ma femme, dit-il d'une voix étranglée. Et si vous avez rencontré quelqu'un qui la connaissait... c'est que ce quelqu'un porte un nom que je voudrais connaître.

Le sous-officier rit — un bruit sec, sans chaleur, qui fit tourner la tête des cavaliers. Il fit pivoter son cheval un quart de tour, comme un acteur qui s'apprête à quitter la scène.

— Aucune importance. Vos traces nous conduisaient ici depuis trois jours. Nous pensions trouver une caravane entière. Huit hommes ? Vous n'êtes que quatre, plus la fille.

Il la désigna d'un geste du menton. Anya soutint son regard, impassible, un loup qui ne cille pas.

— Elle parle beaucoup trop bien le français, cette créature.

— Elle parle moins que vous, dit Aubert.

Le silence dura trois battements de cœur. Puis le sous-officier rit de nouveau, plus court, et tourna bride.

— Que votre marche soit bénie, capitaine. Et que votre mort soit rapide.

Leur départ fut rapide : un tourbillon de neige balaya les traces, puis plus rien. La troupe resta immobile un long moment, les yeux rivés à l'horizon d'où les cavaliers avaient disparu.

Marchetti expira. Le souffle forma un nuage qui se dissipa lentement.

— Ils reviendront, dit-il.

— Ils ne reviendront pas avec le même prétexte, murmura Aubert. Ils croient que la dépêche est une lettre pour un traître. Ils ne savent pas ce qu'elle contient vraiment.

Il se tut. Puis il ferma les yeux et porta la main à la couture intérieure de sa tunique. Ses doigts trouvèrent quelque chose de petit, carré, résistant.

Marchetti retint son souffle.

— Capitaine, dit-il doucement. Cette dépêche... c'est quoi, au juste ?

Aubert rouvrit les yeux. Il les tourna vers Marchetti, et pour la première fois depuis des semaines, la confiance duveteuse qui les unissait sembla se dissoudre dans le vide entre eux.

C'était un regard clair, presque sauvage, celui d'un homme qui a porté trop longtemps un fardeau qu'il n'a pas le droit de poser.

— Décamper, ordonna-t-il sèchement. Maintons la marche au nord, vers la colonne.

Il n'ajouta rien. La fille haussa légèrement les épaules et reprit son pas de louve devant la troupe. La neige recommença, serrée et enveloppante.

Ils firent cent pas dans le silence.

Puis Marchetti s'arrêta net. Un cavalier solitaire se tenait à deux cents pas sur leur gauche, immobile dans la chute de neige, face à eux. Il ne portait pas de peaux russes, ni d'uniforme français. Il était simplement enveloppé de fourrures sombres, la tête encapuchonnée, et il faisait faire à son cheval un cercle très lent, comme un homme qui cherche une position, qui attend quelque chose.

La main de Marchetti retomba sur sa hanche nue, là où aurait dû pendre son sabre.

Le cavalier ne bougea pas. Il resta là, silhouette noire dans le ciel gris, et Marchetti sentit le froid lui arracher la peau du visage.

Il savait qu'il avait été attendu — attendu précisément, par des hommes qui ne se perdraient pas en route.

Et il sut, dans ce vent qui tranche la chair, que la route était déjà derrière eux.