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La Route de Glace

Lire le chapitre 9: The Abandoned Village

Ils trouvèrent le village au crépuscule, quand le ciel bas se confondait avec la plaine blanche. C’était moins un village qu’un squelette de misère — une douzaine d’isbas effondrées, leurs toits de chaume enfoncés sous le poids de la neige, les portes arrachées, les fenêtres comme des orbites vides.

La fille, Anya, s’arrêta à la lisière. Elle ne dit rien, mais son silence était plus éloquent que des paroles. Marchetti la regarda un instant, puis fit signe aux autres d’avancer.

« Personne ne vit ici », murmura Lefebvre, son fusil inutile en bandoulière.

« Ça, c’est une certitude », répondit Gerhard, qui balayait déjà les empreintes dans la neige. « Aucune trace fraîche. Pas de fumée. Abandonné depuis des semaines. »

Aubert s’appuya contre un mur de pisé, la main pressée sur son flanc. Il ne se plaignait jamais, mais ses paupières tombaient comme des volets lourds. « On reste. On fouille. Il doit bien y avoir quelque chose. »

Marchetti hocha la tête. Pas besoin de dire que s’ils ne trouvaient rien à manger, ils ne verraient pas Smolensk. La faim était devenue une bête qui leur rongeait les entrailles depuis trop de jours.

« Gerhard, avec moi. Lefebvre, prends le petit et regardez l’autre côté de la rue. Aubert, repose-toi — c’est un ordre. »

Lefebvre s’éloigna avec Jean-Baptiste, qui traînait les pieds, la tête basse. Le conscrit n’était plus que l’ombre de lui-même, les joues creuses et les yeux fiévreux depuis l’incident du pain volé. Marchetti sentit le regard d’Aubert peser sur lui, mais ne se retourna pas.

Il y avait trois isbas plus grandes à l’extrémité du village, probablement celles du staroste et des familles les plus aisées. Marchetti poussa la porte de la première. Elle céda avec un cri de bois fatigué.

La pièce était nue. Des étagères vides, un poêle de fonte fendu, une icône de la Vierge noircie par la suie. Gerhard le dépassa et souleva une trappe dans le plancher, près du poêle.

« Ici. »

Le soupirail découvrit un escalier de terre qui descendait dans une obscurité totale. Gerhard sortit son briquet, en tira une étincelle, et la flamme dansa sur les murs de torchis. Marchetti descendit le premier, sentant le froid s’atténuer à chaque marche.

Une cave. Des planches de bois alignées contre les murs, des jarres de terre cuite, des sacs de toile. Marchetti défit un lien et plongea la main dans un tas de pommes de terre gelées, dures comme des cailloux mais réelles. Une autre jarre contenait des betteraves desséchées. Mais là, au fond, dans un tonnelet cerclé de fer, il trouva ce qui lui arracha un rire sans joie : des pommes séchées, du lard salé, et un demi-sac de farine de seigle.

« Gerhard. C’est Noël. »

Le géant descendit les marches deux à deux et son visage rude s’illumina d’une lueur enfantine. « La farine. Avec de la neige fondue, on peut faire… »

« On verra. Appelle les autres. »

Marchetti sortit de la cave avec une brassée de provisions, le cœur plus léger qu’il ne l’aurait cru possible. L’air lui parut moins mordant soudain. La chance, enfin, semblait tourner.

Puis un cri déchira le silence.

C’était Lefebvre, depuis l’autre côté du village.

Marchetti lâcha les provisions et courut. Ses semelles crissaient sur la neige craquelée, les isbas défilaient dans un flou gris. Il contourna l’angle d’une masure effondrée et trouva Lefebvre immobile au milieu du chemin, comme foudroyé, ses mains retombant le long de son corps.

« Qu’est-ce que c’est ? » souffla Marchetti.

« Regarde. »

De l’autre côté d’un repli de terrain, à moins de trois cents pas, un ruban de misère noire serpentait dans la plaine : une colonne de prisonniers. Ils étaient des centaines, en haillons, certains soutenus par d’autres, mais tous dans la même direction — l’est. Et autour d’eux, des silhouettes à cheval. Des Cosaques.

« Les nôtres », murmura Jean-Baptiste, qui les avait rejoints sans un bruit. Il observa un moment et secoua la tête. « Non. Des soldats français faits prisonniers pendant la retraite. On les ramène vers Moscou. Ou vers la mort. »

Lefebvre ne bougeait pas. Il semblait chercher quelque chose, une aiguille dans une meule de foin en mouvement, et Marchetti savait ce qu’il cherchait.

« Lefebvre. Ne fais pas de bêtises. »

« Je le vois pas. Il est pas là. »

« Tu ne peux pas le savoir, à cette distance… »

Soudain la colonne ralentit. Il y eut un début de chaos près de sa queue — quelqu’un était tombé, et les gardes ne s’arrêtaient pas, un officier cosaque aboyait des ordres. Le rang se reforma derrière l’homme effondré, qui restait seul dans la neige, un point sombre qui semblait vouloir se relever.

Lefebvre poussa un son étranglé, à mi-chemin entre un cri et un gémissement. Marchetti le saisit par le bras, mais le soldat l’écarta d’une secousse.

« La capote bleue. Au bord du rang, à droite, près du cheval rouan. Tu vois ? Tu vois les épaules, la façon de traîner la jambe ? »

Marchetti plissa les yeux. La distance était grande, la lumière mauvaise. Mais il y avait en effet, dans la colonne, un homme en capote bleue — comme des milliers d’autres. Un homme qui boitait. Un homme qui semblait plus large d’épaules que ceux qui l’entouraient.

« C’est peut-être… » commença Jean-Baptiste, prudent.

« C’est Robin », dit Lefebvre d’une voix qu’il ne contrôlait plus. « C’est mon frère. »

Le silence retomba. Gerhard, arrivé en retard derrière eux, reposa la question que tous pensaient :

« Qu’est-ce que tu veux faire ? On est six, sans armes, et ils sont trente. »

Lefebvre ne répondit pas. Il regardait la colonne s’éloigner lentement, engloutie par le crépuscule, chaque seconde qui passait rapprochant son frère de l’inconnu. Quelque part en lui, quelque chose se brisait.

« On pourrait suivre », dit enfin Jean-Baptiste, d’une voix si basse qu’on l’entendit à peine. Marchetti se tourna vers lui, mais le conscrit avait déjà détourné les yeux.

Anya sortit de l’ombre d’une isba. Elle avait tout vu, tout entendu. Elle regarda la colonne, puis Lefebvre, puis Marchetti.

« Les prisonniers sont conduits au camp de Vitebsk », dit- elle, comme si c’était une évidence. Sa voix était douce, presque apaisante. « Ils y resteront jusqu’à la fonte. Ils ne meurent pas de faim — la garnison les nourrit, pour les faire travailler. »

« Tu connais encore le chemin », fit Marchetti, sans la quitter des yeux.

Elle haussa une épaule. « Je connais les chemins de cette terre. Les chemins. Et les raccourcis. »

L’offre restait suspendue dans l’air glacé. Lefebvre tourna enfin la tête, et Marchetti vit dans ses yeux une résolution qui n’avait rien à voir avec la raison.

« Je ne peux pas le laisser partir. »

« On a reçu des ordres », commença Aubert, qui venait d’arriver, pâle et essoufflé. « On doit rejoindre Smolensk. Le dépêche attend. »

« Ma famille attend », répliqua Lefebvre, la voix brisée. « Elle a attendu mon frère une fois déjà, quand on l’a cru mort aux Ponts-de-Cé. Je ne serai pas celui qui leur annoncera qu’il est disparu pour de bon. »

Aubert regarda Marchetti, cherchant du soutien. Marchetti soutint son regard un long moment, puis se tourna vers le chemin vide où la colonne avait disparu. Le dernier reflet rouge du soleil s’éteignait dans la plaine.

Il pensa aux gendarmes qu’ils avaient croisés, aux mauvaises nouvelles que portait le dépêche d’Aubert. Smolensk était une trappe. Smolensk était dans la direction d’où ils venaient. Smolensk était peut-être la mort.

Mais ce n’était pas Smolensk qui se trouvait dans ce repli de terrain, avec une capote bleue et une jambe boiteuse.

« On suit la colonne », dit-il enfin.

Le regard d’Aubert se durcit. Anya sourit — un sourire ténu, indéchiffrable. Gerhard commença à distribuer les provisions.

Et quelque part, très loin derrière eux dans la steppe, une troupe de cavaliers ralentit soudain, l’officier sortant une lettre de sa tunique, une lettre qu’il ne savait pas lire, adressée à un homme dont le nom lui était déjà familier.

Marchetti. La tête d’un homme qui valait déjà beaucoup d’or — et en valait plus encore depuis que le secret était connu.