La Route de Glace
Lire le chapitre 11: The Betrayal
La neige s'était mise à tomber peu après minuit — une neige fine, obstinée, qui effaçait les traces et les contours. Étienne Marchetti ne dormait pas. Il ne dormait plus jamais vraiment, seulement par à-coups, le dos contre un tronc, les doigts crispés sur son fusil vide.
La clarté blafarde de l'aube révéla le vide là où Jean-Baptiste aurait dû être.
— Le gamin, dit Marchetti.
Il ne le cria pas. Il le dit sur le ton d'un homme qui constate une défaite qu'il avait pressentie. Lefebvre se redressa d'un bond, les yeux encore lourds de sommeil, et regarda l'empreinte dans la neige — un creux encore tiède, déjà comblé par les flocons.
— Il est parti chasser ? demanda Lefebvre.
— Personne ne part chasser sans fusil, répondit Marchetti.
Gerhard, qui surveillait le périmètre depuis l'abri d'un mur effondré, tourna la tête. Son visage maigre était gris de froid, mais ses yeux restaient vifs.
— Il a pris ma baïonnette, dit-il simplement.
Il n'y avait rien d'autre à dire. Le corps de la ferme, qu'ils avaient cru sûr, leur parut soudain immense et ouvert. Anya était assise dans l'angle, enveloppée dans une couverture volée aux morts. Elle regardait la neige tomber avec une patience qui dérangeait Marchetti. Elle savait. Elle avait dû entendre le garçon partir, et elle n'avait rien dit.
— Tu l'as vu sortir, dit Marchetti.
Ce n'était pas une question.
Anya tourna son regard vers lui. Trop calme, trop bleu, trop français pour une paysanne russe, et pourtant il n'avait pas encore trouvé de mensonge à déchirer.
— Je dors peu, dit-elle. J'ai entendu des pas. Un seul homme. Il allait vers l'est.
— Vers le chemin que nous avons quitté, dit Aubert depuis le fond de la pièce.
Le capitaine était assis, le dos contre le mur de pierre, les jambes étendues. Il n'avait plus la carrure du grand officier du début de la campagne — vingt livres de moins, les joues creusées, l'uniforme en loques — mais il gardait son calme. Cette autorité de salon que ni la faim ni la fuite n'avaient entamée.
— Le garçon a faim, dit Aubert. Il est jeune. La peur est une mauvaise conseillère, mais elle est prévisible.
Marchetti le dévisagea un instant, puis détourna les yeux. La neige tombait plus dense maintenant.
— Il va nous vendre, dit-il simplement.
— Nous n'avons rien qui vaille d'être vendu, dit Lefebvre.
— Nous avons un document.
Le silence tomba. Gerhard rata un battement de paupières, presque imperceptible. Aubert ne bougea pas.
— C'est toi qui l'as dit, reprit Marchetti en regardant le capitaine. Les gendarmes savaient des choses qu'ils n'auraient pas dû savoir. Maintenant, Jean-Baptiste est parti, et il sait où nous sommes.
Il chargea son fusil — vide, inutile, mais le geste lui fit du bien.
— Il faut bouger. Cette ferme est une souricière.
Ils bougèrent. Ils bougèrent avec une lenteur affamée, ramassant leurs pauvres possessions, roulant les couvertures, tassant la neige sous leurs semelles. Lefebvre aida Aubert à se lever, un bras passé sous le bras du capitaine. Marchetti fit un dernier tour de la ferme, s'immobilisa soudain, tendit l'oreille.
Le bruit lui parvint comme un écho vieux de dix ans — une odeur, presque, portée par le vent : des chevaux. Plusieurs. Mais la neige étouffait tout, et il n'était plus sûr.
Il revint vers les autres.
— On part. Non, par là.
Il désigna le nord-ouest, vers la rivière gelée. Gerhard leva un sourcil.
— Le village le plus proche est à une heure dans l'autre sens.
— Tout à l'heure, tu parlais encore de pièges, dit Marchetti. Maintenant, tu veux que je fonce dedans ?
Gerhard ne répondit pas. Il suivit.
Ils firent cent mètres dans la neige épaisse. Deux cents. La ferme disparut derrière le rideau blanc, et Marchetti commençait à croire qu'ils allaient s'en sortir quand le premier cavalier émergea du brouillard gelé.
Devant eux.
Pas derrière. Devant. Bloquant leur fuite.
Un second cavalier, à droite. Un troisième, à gauche. Ils sortaient de la neige comme des souvenirs qu'on n'avait pas demandé à revoir — grands manteaux gris, bonnets de fourrure, sabres à la main.
Non. Ce n'étaient pas des Cosaques.
Les manteaux étaient gris-bleu, uniformes français, mais ce n'était pas une tenue de marche. C'était celle de la gendarmerie. L'homme au centre leva un pistolet, calme et précis, et le dirigea vers le groupe.
— Capitaine Aubert, dit-il avec une courtoisie glaciale. Par ordre du maréchal Ney, vous êtes tenu de vous rendre.
Marchetti chercha Jean-Baptiste parmi les cavaliers. Il ne le vit pas. Mais il vit autre chose : le regard d'Aubert, étrangement calme, posé sur lui.
Le coup de feu partit dans le même fracas que la pensée.
Aubert bascula en arrière, sans cri, un trou noir au sommet de la poitrine. La neige absorba sa chute avec un bruit mou. Le cavalier baissa son pistolet avec la même précision qu'il avait mis à le lever.
— La gendarmerie ne négocie pas, dit-il.
Il y eut un instant de stupeur totale. Marchetti vit le sang s'élargir sous Aubert, rouge vif dans la purée gris-blanc, et quelque chose se débloqua dans sa poitrine. Son ordre traversa le silence comme un coup de fouet.
— Courez !
Lefebvre réagit le premier — peut-être parce qu'il était le plus jeune, le plus rapide malgré sa faim. Il attrapa Anya par le bras, la tira dans la déclivité du terrain vers l'ouest. Gerhard avait déjà foncé vers la lisière des bouleaux, sans arme, tête baissée, se servant du terrain comme d'un bouclier.
Marchetti resta un temps de trop. Il regarda Aubert, une fois, deux fois. Le capitaine levait la main — un geste absurde, inachevé, comme s'il voulait lui dire quelque chose. Puis la mainretomba.
Un pistolet tira. La balle siffla près de l'oreille de Marchetti.
Il courut.
Derrière lui, le bruit des sabots. Devant lui, le brouillard blanc, les bouleaux nus, la glace. Il ne pensait pas encore — il fonctionnait, ce corps entraîné qui savait courir depuis que les feuilles de son atelier d'imprimerie s'étaient envolées dans un autre siècle.
Les chevaux ralentissaient déjà. La neige était trop profonde pour eux, la pente trop raide. Marchetti courut jusqu'à rejoindre Gerhard, puis Lefebvre, puis il se jeta contre un tronc de bouleau, souffle rauque, et tourna.
Les cavaliers s'étaient arrêtés à la crête. Ils ne descendaient pas.
Leur chef, le cavalier au pistolet, le regardait. Il ne s'agitait pas, ne criait pas. Il resta immobile sur sa monture comme une statue de grès, et leva la main droite à hauteur de l'épaule.
Il saluait.
Puis il tourna bride et disparut dans la neige.
Et la seule pensée qui traversa finalement Marchetti, pendant qu'il soutenait Gerhard pour l'empêcher de tomber, ne fut pas le danger, ni la fuite, ni le secret d'Aubert désormais scellé à jamais sous la neige.
Ce fut le souvenir d'une échoppe d'imprimeurs à Lyon, il y a vingt ans, et le bruit d'un bataillon de gendarmes qui arrêtait son maître pour avoir imprimé contre l'Empereur.
Le salaud les avait laissés partir.
Aubert était mort.
Et celui qui avait trahi n'était pas Jean-Baptiste.
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