La Route de Glace
Lire le chapitre 12: Aftermath: The Wounded Captain
Les ténèbres du repaire les avalèrent un à un, comme une gueule de loup qui referme sa mâchoire. Le vent hurlait dehors, mais ici, dans cette anfractuosité creusée sous une racine d’épicéa mort, le silence régnait, épais, feutré, sale. Une odeur de terre et de poil ancien imprégnait l'air – un repaire abandonné, déserté par ses occupants depuis des semaines, mais dont l'esprit sauvage flottait encore entre les parois de terre gelée.
Marchetti posa Aubert avec une douceur dont il se serait cru incapable. Le capitaine ne gémit même pas. Son visage avait la pâleur de la cendre, et le sang qui avait trempé son manteau commençait à durcir, formant une croûte sombre et luisante. La balle avait frappé sous la clavicule droite. Une chance et une malédiction : elle n'avait pas touché le cœur, mais elle avait transpercé le poumon. Chaque respiration d'Aubert s'accompagnait d'un gargouillis humide, d'un sifflement qui faisait grincer les dents de Gerhard.
« Couchez-le sur le côté légèrement incliné, commanda Marchetti en s'agenouillant près du blessé. Il faut que le sang s'écoule, pas qu'il l'étouffe de l'intérieur. »
Lefebvre obéit, son visage de paysan figé dans une expression de terreur contenue. Il aimait son capitaine – un attachement simple et loyal que la neige de Russie n'avait pas réussi à tuer. Marchetti, lui, ne pouvait pas se permettre ce luxe. L'affection était une monnaie trop chère en cette saison.
Il déchira sa chemise à l'aide de ses doigts gourds. Le tissu était encore propre – il l'avait préservée depuis Moscou, ne la portant qu'en dessous de son manteau. Un luxe, cette propreté. Mais c'était maintenant la seule chose qu'il avait à offrir à ce capitaine qu'il connaissait à peine et qui venait de mourir presque sous leurs yeux.
« Vous tombez toujours amoureux de vos provisions, avait coutume de dire son vieux maître imprimeur à Lyon. Ça vous perdra. »
Être prudent, c'était survivre. Mais il y avait des limites à tout.
Il tamponna la plaie, pressant fort sur le tissu, et Aubert laissa enfin échapper un son – non pas un gémissement, mais une sorte de plainte animale, courte et profonde. Ses yeux s'ouvrirent brièvement, vitreux.
« Les documents... réussit-il à articuler entre ses lèvres desséchées. Il faut... »
Marchetti posa une main ferme sur son épaule. « Taisez-vous, mon capitaine. Vos papiers peuvent attendre. Votre souffle, non. »
Anya était restée à l'entrée du repaire. Droite, immobile comme une statue de neige, elle scrutait la plaine blanche à travers l'ouverture étroite. Son visage était illisible – pas de pitié, pas de peur. Marchetti observa son profil un instant, essayant d'y déchiffrer quelque chose. Il n'y trouva rien que de la patience. Et c'était cela, peut-être, qui l'effrayait le plus.
Il déchira un long lambeau de la chemise, le roula en bande serrée. « Tenons-le. Il faut que je comprime bien pour arrêter le sang. Aubert va crier. » Il leva les yeux vers Lefebvre, puis vers Gerhard. « Empêchez-le de bouger. »
Les deux hommes s'approchèrent, gauche et droite, et posèrent leurs mains sur les épaules d'Aubert. Le capitaine ouvrit la bouche pour parler, mais seules des bulles rosées en sortirent.
Marchetti travailla vite. Il connaissait ce genre de blessure, en avait vu des dizaines à la Bérézina, à Ostrovno, sur ces routes de cauchemar où les hommes mourraient plus souvent de la gangrène que du plomb. Le tissu s'enfonça dans la plaie, se teinta aussitôt d'un rouge sombre et vieux. Aubert s'arc-bouta, un cri rauque lui déchirant la gorge, puis son corps se relâcha en une masse molle.
« Il a perdu connaissance, murmura Gerhard en vérifiant son pouls. Mais il respire encore. »
Lefebvre se laissa tomber contre la paroi de terre, le visage entre les mains. Il tremblait – pas de froid, mais de rage contenue.
« C'était eux, tout du long, finit-il par cracher entre ses doigts. Les gendarmes. Ils ont tué le brigadier, ils ont failli tuer le capitaine. Et ce petit merdeux de Jean-Baptiste a pris la poudre d'escampette au bon moment pour nous laisser nous faire massacrer. »
« Jean-Baptiste n'a pas trahi », dit Marchetti.
Il ne prononça pas ces mots fort, presque un murmure, mais ils résonnèrent dans le repaire comme un coup de fusil.
« Qu'est-ce que vous dites ? Lefebvre releva la tête, incrédule.
— Réfléchissez. Les gendarmes étaient sur nous avant même que le gamin disparaisse – ils l'ont laissé partir, ou ils l'ont cueilli. L'embuscade était préparée pour récolter le capitaine mort, pas le capitaine vivant. Ils voulaient l'affaire réglée, que le document meure avec son porteur. »
Gerhard leva la main pour l'interrompre. Sa voix, toujours basse et posée, portait une nuance de glace. « Et vous, sergent Marchetti, comment se fait-il que vous lisiez si bien les intentions des gendarmes ? »
Le silence s'étira entre eux, glacé comme le sol sous leurs pieds. Anya tourna légèrement la tête, ses yeux sombres se plantant dans ceux de Marchetti. Elle ne dit rien, mais son regard était une question en elle-même.
Marchetti laissa échapper un souffle – le temps d'une pause, d'un regard vers le corps inconscient d'Aubert, vers le sang qui tâchait le terre-battue. Puis il s'assit sur ses talons et parla.
« Avant l'armée, j'ai travaillé à Lyon – une imprimerie. Un jeune apprenti, simple, qui ne faisait que ce qu'on lui disait. Mais dans cette imprimerie passaient des choses que les autorités cherchaient à saisir. Des libelles, des brochures. J'ai appris à reconnaître les agents de la police secrète à leur façon de tenir le col de leur manteau – ils portaient tous une couture particulière, un renfort. Pour pouvoir dissimuler leurs insignes sous le tissu selon les besoins. »
Il tira le col de son propre manteau, révélant une couture semblable à celle qu'il venait de décrire, invisible si l'on n'y prêtait pas attention.
« Cette nuit, aux feux des gendarmes, j'ai vu cette même couture sur leurs manteaux. Tous. Ils sont mailles à la même couture – et moi, j'ai appris cette couture pour savoir les éviter. Pas pour les rejoindre. » Il remit son col en place. « C'est ce passé qui m'a rendu prudent. C'est ce passé qui m'a fait voir que la mort du capitaine ne viendrait pas d'un traître à l'intérieur, mais d'une meute qui savait depuis Moscou où nous trouver. »
Lefebvre le dévisagea, les yeux écarquillés. Gerhard, lui, hocha lentement la tête, comme quelqu'un qui range un dossier dans un coin de sa mémoire.
« Ce qui signifie, dit l'officier en retraite, que le piège n'était pas posé sur la route, mais sur l'homme qui la connaissait. »
Anya resta silencieuse encore un long moment. Puis, sans quitter la plaine du regard, elle dit :
« Les gendarmes avaient une carte. Je l'ai vue sur le poitrail de leur sergent quand ils sont venus à cheval. Elle était marquée de croix rouges – dont une à notre position. Ils savent que nous nous sommes échappés. Ils nous laisseront quelques jours, peut-être, pour croire que nous sommes morts de froid. Mais ils reviendront. »
« Comment savez-vous qu'ils avaient une carte ? interrogea Marchetti, une pointe d'acier dans la voix.
— Parce que j'ai vu ce qu'ils ont regardé avant de nous laisser partir. » Elle se tourna enfin vers lui. « Le commandant des gendarmes a levé les yeux vers l'ouest, vers la plaine. Il cherchait quelque chose au-delà de nous. Pas quelqu'un qui nous suivait. Mais vous. »
L'histoire qui reliait Marchetti à la plaine et à la route restait suspendue, lourde, sans réponse. Mais il n'était pas d'humeur à forger des légendes.
Il regarda Aubert, lové contre la terre, pâle mais vivant. « Nous resterons ici cette nuit. Demain, nous verrons s'il tient. »
Lefebvre, les yeux encore humides, ouvrit le paquetage qu'il avait conservé – un morceau de pain de seigle mêlé de cendre, une part de viande séchée qu'Anya avait offerte à contre-cœur. Il le tendit à Marchetti.
« Partage, dit-il simplement.
Marchetti prit le pain, le brisa d'une main ferme en quatre parts égales. Il n'y avait pas de table, pas de prêtre, pas de lit. Seulement leur souffle mêlé dans le noir, le corps du blessé qui s'effondrait lentement, et au-dehors, la neige qui enterrait tout.
Il prit sa part, la mâcha lentement, sans goût, comme un soldat mâche son devoir.
« À dater de cette heure, dit-il d'une voix basse, nous ne faisons confiance qu'à ce que nous voyons de nos yeux. Pas aux cartes. Pas aux guides. Pas aux uniforms amis ou ennemis. » Il jeta un coup d'œil vers Anya, sans agressivité, mais sans chaleur. « Ceux qui sont ici, dans ce trou de loup, sont les seuls alliés que nous ayons. Nous ne nous quittons pas des yeux. Si quelqu'un nous retrouve, nous saurons tous d'où elle est venue. »
Il tendit la part d'Aubert vers Lefebvre.
« Gardez ça pour lui. Il en aura besoin s'il se réveille. »
Lefebvre prit le pain sans mot dire, le déposa sur la poitrine du capitaine comme une offrande. La tempête grondait dehors, et le souffle d'Aubert devint plus régulier – une respiration longue, hésitante, mais une respiration tout de même.
Leur frère mourant avait encore des heures devant lui. Et dans cette obscurité où la neige d'ailleurs ne distinguait rien des mensonges d'ici, c'était tout ce qu'ils pouvaient augmenter : la mesure d'heures que la mort devait encore leur concéder. Elle viendrait, certainement – pour Aubert, ou pour eux, ou pour tous. Mais elle viendrait à son heure, comme une affaire imprimée à mille exemplaires, et toutes les feuilles porteraient une date gravée d'avance.
Marchetti tendit son manteau sur les épaules du capitaine, puis se cala contre la paroi, les yeux ouverts sur l'entrée du repaire. Il ne dormirait pas cette nuit. Il n'en avait plus la force de fermer les yeux.
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