La Route de Glace
Lire le chapitre 14: The Rations Decree
L'air dans la caverne de glace était devenu une chose vivante, un souffle qui se condensait en nuages blancs à chaque expiration. Marchetti avait posé sa main sur le front d'Aubert—brûlant malgré le froid. La fièvre avait pris le capitaine depuis deux heures, et rien de ce qu'ils avaient pu faire n'avait réussi à la faire tomber.
« Il va mourir si on reste ici », dit Gerhard sans détour. Il était accroupi près de l'entrée, scrutant la plaine blanche à travers la fente rocheuse. Sa voix avait ce ton pratique qu'il prenait quand la situation devenait sérieuse, celui d'un homme qui compte les vivres avant de compter les morts.
Marchetti se releva, les genoux craquant sous l'effort. « Tu as une meilleure idée ?
— De la nourriture. De l'eau chaude. De la magie, peut-être. » Gerhard se tourna vers lui, et il y avait quelque chose de nouveau dans ses yeux—une décision déjà prise. « J'étais quartier-maître avant d'être fusilier. Trois ans à Badajoz. Je sais compter les rations.
— On le sait tous compter.
— Non. » Gerhard secoua la tête. « Compter les rations, c'est pas additionner des pains. C'est décider qui mange et qui meurt. C'est connaître la valeur exacte d'une poignée de farine quand tes hommes ont les yeux creux et que le commandant veut un rapport. »
Marchetti le regarda un long moment. Dans la lumière bleutée de la caverne, le visage de Gerhard semblait sculpté dans le givre—dur, anguleux, sans illusions. C'était un homme qui avait vu des choses qu'il ne racontait pas.
« Badajoz, répéta Marchetti. C'était Wellington.
— C'était l'enfer », corrigea Gerhard. Puis, plus doucement : « On avait tenu quarante jours avec des rations pour quinze. J'ai appris des choses sur le corps humain que j'aurais préféré ne jamais savoir.
— Et tu proposes quoi, ici ?
— On a encore les deux chevaux gelés ? demanda Gerhard en regardant vers le fond de la caverne où les carcasses dépecées étaient empilées contre la paroi.
— Ce qu'il en reste.
— Alors il faut le rationner. Chaque morceau de viande, chaque os pour le bouillon, chaque lambeau de graisse. Et il faut trouver autre chose. » Il se leva, brossa la neige de son manteau. « Une ration, c'est un nombre. Mais une armée qui crève de faim, c'est pas une question de nombre. C'est une question de volonté. Il faut donner aux hommes une raison de continuer. »
Roslin, qui était resté silencieux près du corps immobile du lieutenant mort, releva la tête. « Tu parles comme un prêtre, Gerhard. On a besoin de viande, pas de sermons.
— La viande se mange en trois jours, Roslin. La volonté, elle, peut durer des semaines. »
L'argument pendit dans l'air froid. Anya, assise en tailleur près de l'entrée, ses yeux couleur de steppe fixés sur la tempête qui hurlait au-dehors, parla sans se retourner :
« Il a raison. Le froid tue les faibles d'abord, mais c'est la faim qui tue les forts. Il faut une méthode.
— Et toi, dit Marchetti en s'accroupissant près d'elle, tu n'aurais pas une idée de méthode, par hasard ? »
Elle se tourna vers lui. Son visage était pâle, marqué par la fatigue, mais il y avait cette lueur dans ses yeux—celle qui apparaissait à chaque fois qu'elle allait révéler un morceau de vérité surprenante.
« Les lacs. »
Un silence. Gerhard fronça les sourcils. « Les lacs ?
— À une heure d'ici, plein nord, il y a un lac. Les paysans le connaissent. Il gèle tôt, mais au milieu, quand la glace est assez épaisse, on peut... » Elle chercha le mot. « On peut ouvrir. Pêcher.
— Pêcher ? » Roslin ricana. « Avec quoi ? On n'a pas de filet, pas de canne, pas de ligne. Et même si on avait, les poissons, ils se cachent au fond quand il fait si froid.
— Les paysans russes, ils savent pas pêcher à la ligne », dit Anya avec une pointe de dédain. « Ils savent pêcher autrement. La glace du milieu est plus mince—elle gèle en dernier, et elle reste plus claire. Les poissons, ils viennent chercher la lumière. Tu brises la glace, tu plonges la main, tu attrapes.
— Plonger la main dans de l'eau glacée ? » Lefebvre, qui avait écouté en silence depuis l'ombre où il veillait sur le corps du lieutenant, fit une grimace. « On perdrait trois doigts pour un poisson.
— Pas dans l'eau. » Anya secoua la tête, agacée par leur incompréhension. « Il faut un trou d'air. Tu caspes un trou, tu attends que le poisson remonte pour respirer, et tu l'attrapes dans l'air. Pas dans l'eau. »
Marchetti pesa ce qu'elle disait. C'était plausible—c'était la méthode des pêcheurs du Nord, celle qui permettait de vivre là où les armées mouraient. Il avait lu quelque chose de semblable dans un vieux livre de son apprentissage, un traité sur les peuples de la Baltique.
« Y a un risque, dit-il.
— Y a toujours un risque », répondit-elle simplement, et ses yeux croisèrent les siens avec une intensité nouvelle. « Le risque, c'est que quelqu'un d'autre ait trouvé le lac avant nous. »
Gerhard s'approcha, le visage soudain dur. « Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Le lieutenant mort dans ta caverne, dit-elle en montrant le corps. Il est pas mort ici parce qu'il cherchait un abri. Il est mort ici parce qu'il cherchait ce lac. Il savait ce que je sais. Et ceux qui le poursuivaient… eux aussi, ils savent. »
Un froid plus vif que celui de la tempête traversa la caverne. Marchetti se remit debout, le poil hérissé sous son manteau.
« Tu nous as menés ici en sachant qu'on était attendus. »
Ce n'était pas une question. C'était une accusation.
Anya soutint son regard sans ciller. « Je vous ai menés ici parce que c'était le seul endroit où on pouvait survivre. Le lac est l'unique source de nourriture à dix lieues à la ronde. Si vous voulez vivre, il faudra bien y aller. Avec ou sans moi.
— Tu es notre guide, dit doucement Gerhard, mais sa main était posée sur la crosse de son pistolet. On ne peut pas avoir un guide qui nous mène dans des pièges. »
Le silence s'épaissit. Marchetti regarda Anya, puis Gerhard, puis le corps du lieutenant toujours allongé contre la paroi, sa lettre à moitié brûlée dans la poche de son uniforme—une lettre qui parlait d'un double de l'Empereur et d'un imprimeur de Lyon, un fils de rien qui avait fui sa ville natale avec des secrets trop lourds.
Il sortit la lettre de sa poche. Le papier craqua dans l'air sec.
« On va au lac, dit-il. On va pêcher. Mais avant ça, j'ai besoin de savoir ce que tu sais vraiment, Anya. Pas ce que tu nous as dit. Ce que tu sais de l'autre imprimeur. »
Ses yeux se plissèrent. Dans la lumière bleue, elle ressemblait à une créature de la steppe, à la fois fragile et imprenable.
« Pourquoi tu veux savoir ça, Marchetti ?
— Parce qu'on meurt comme des rats dans cette caverne, et que le seul endroit où on peut manger est un piège. » Il plia la lettre et la rangea. « Et parce que si je dois marcher vers un piège, je veux au moins savoir qui le refermera derrière moi. »
Le vent hurla à l'extérieur, un long cri désolé qui semblait venir de la terre elle-même. Anya se leva, s'approcha de lui, si près qu'il pouvait sentir son souffle chaud malgré le froid.
« L'autre imprimeur s'appelle Bréval. Simon Bréval. Il tenait une boutique rue Saint-Denis, à Lyon. » Elle s'arrêta, observa sa réaction. « Il est mort il y a sept ans. Brûlé dans son atelier. Officiellement, c'était un accident. »
Marchetti sentit son sang se glacer.
« Officiellement », répéta-t-il.
— Officiellement. » Elle recula d'un pas. « Mais vous le savez déjà. Vous étiez son apprenti. »
La tempête sembla s'engouffrer dans la caverne, une bourrasque de neige et de silence qui fit vaciller le peu de chaleur qu'ils avaient réussi à conserver.
Gerhard, Roslin, Lefebvre—tous le regardaient avec une expression nouvelle. Pas de soupçon, non—quelque chose de plus ancien, de plus instinctif. La manière dont on regarde un homme qui vient de révéler qu'il est autre que ce qu'il paraît.
Marchetti soutint le regard d'Anya. Dans ses yeux, il ne vit rien de la trahison qu'il avait crainte. Seulement une connaissance, dure et inéluctable comme la glace.
« Nous irons au lac, dit-il enfin. Mais si quelqu'un nous y attend, Anya, je te jure que ce sera la dernière chose qu'il fera—te retrouver en vie. »
Elle ne broncha pas. « Si quelqu'un nous y attend, Marchetti, ce ne sera pas moi qui leur aurai dit où venir. »
La déclaration resta suspendue dans l'air comme une lame. Dehors, la tempête sembla s'apaiser brièvement, comme si elle aussi attendait une décision.
Roslin se leva, rassembla son sac. « On y va, alors ? »
Gerhard attrapa le dernier morceau de viande de cheval, le coupa en tranches fines avec son couteau, et en distribua une à chacun—un petit geste calculateur, un avant-goût de la ration disciplinée qu'il avait annoncée.
« On y va », dit Marchetti.
Mais au moment de sortir, il glissa la lettre du lieutenant dans la poche intérieure de son manteau, là où elle ne pouvait pas être vue. Le nom de Bréval résonnait encore dans sa tête, un écho venu de sept ans plus tôt, d'une ville qui l'avait vu fuir dans la nuit avec une valise de caractères d'imprimerie volés.
Le lac les attendait. Et peut-être, quelque part sous la glace, la vérité aussi.
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