La Route de Glace
Lire le chapitre 15: The Cossack's Revenge
Le vent hurlait au-dessus de la glace, mais dans le creux du ravin, le silence pesait comme une pierre tombale. Marchetti finit de serrer le pansement d'Aubert — le sang avait traversé trois épaisseurs de toile, mais le capitaine respirait encore, d'un souffle court et irrégulier qui faisait écho à celui de l'enfant endormi contre Anya. Depuis deux jours, aucun bruit de poursuite. Cela les rendait nerveux, plus que les coups de feu n'auraient su le faire.
Gerhard distribua les rations — une poignée de seigle séché, un quart de poisson gelé — avec la précision impersonnelle d'un commis aux écritures. Le quartier-maître avait pris le rôle d'intendant sans en demander la permission, et personne n'avait protesté. La faim Justifie l'ordre, songea Marchetti. Mais l'ordre ne Justifie pas tout.
Le cheval — la pauvre bête épuisée qu'ils avaient abattue la veille — fut la seule chose qui occupait leurs pensées. Ils l'avaient dépecée dans la nuit, cachant la carcasse sous un amas de neige. La viande gelée pendait en lanières dans leurs sacs, dans leurs chemises, dans la bouche du blessé pour le nourrir.
C'est alors que le cheval apparut.
Un seul cavalier, surgi du rideau de neige comme un spectre de l'ouest. Sa monture était petite, moustachue, le poil épais — un cheval des steppes, robuste, pas une bête française épuisée. L'homme portait une pelisse de mouton retourné et un haut bonnet de fourrure. Un Cosaque.
Marchetti le reconnut immédiatement. C'était l'homme qui les avait observés trois jours plus tôt, silencieux, immobile, avant de disparaître dans la tempête. Le chef.
— Vous avez mangé mon cheval, dit le Cosaque en français, d'une voix calme et profonde qui traversa la distance comme s'il se tenait à un pas.
Marchetti se releva lentement, les mains écartées du corps, paumes ouvertes. Derrière lui, il entendit le grincement du fusil de Rousseau, le souffle court de Gerhard.
— Nous n'avons pas mangé votre cheval, mentit Marchetti. Nous n'avons pas vu de cheval.
Le Cosaque inclina la tête, un sourire mince apparaissant sous sa moustache givrée. Il tira de sa ceinture une chose qui cliqueta dans le silence — la gourmette du cheval, en cuivre terni, ornée d'une étoile à huit branches.
— Trouvée dans la neige, cent pas derrière vous, dit-il. Je suis venu pour ce qui reste. La carcasse. La viande. La peau. J'ai un campement à trois heures d'ici, vingt-deux hommes, des femmes, des enfants.
— Vous êtes loin de chez vous, dit Marchetti.
— Nous sommes tous loin de chez nous, sergent. Vous avez des morts dans votre pays. J'ai des morts dans le mien. La différence, c'est que les miens ont faim maintenant, pas dans un hiver imaginaire.
Rousseau leva son fusil. Le Cosaque ne broncha pas. Ses yeux ne quittèrent jamais Marchetti.
— Un Français qui tire, dit le Cosaque, et mes vingt-deux hommes auront un nouveau terrain de chasse. Un Français qui parle, et nous partageons la viande. Moitié-moitié. Vous gardez votre peau, je garde la mienne.
— Et votre orgueil ? demanda Marchetti.
Le Cosaque rit — un aboiement court, sans joie.
— L'orgueil, c'est la monnaie du fort, sergent. Le fort, c'est celui qui a mangé. Vous avez mangé mon cheval. Je veux ma part. C'est tout.
Marchetti compta dans sa tête. Ils étaient quatre valides — lui, Rousseau, Chabert le grenadier boiteux, et Gerhard. Anya était une femme qui savait se battre, mais elle portait l'enfant. Aubert était à moitié inconscient. Vingt-deux Cosaques affamés, même mal armés, étaient une armée contre cette poignée d'hommes épuisés.
— La carcasse est là, dit Marchetti, désignant l'amas de neige. Prenez-la. Nous gardons ce que nous avons préparé.
Le Cosaque glissa de sa monture avec une souplesse trompeuse. Il marcha vers la carcasse, testa le poids d'une jambe gelée, renifla la viande crue. Il hocha la tête, comme un marchand évaluant une étoffe.
— Moitié de ce que vous avez préparé, dit-il sans se retourner. Les meilleurs morceaux. Cuisses, filets, langue. L'os ne nourrit pas un homme, il nourrit un chien. Et je n'ai pas de chien.
Marchetti serra les poings. La lame contre son avant-bras — le froid avait rendu la plaie insistante, sourde, comme un rappel constant de sa propre vulnérabilité. Derrière lui, il entendit le souffle d'Aubert se creuser — le capitaine luttait pour revenir à la conscience, et chaque seconde qui passait le rapprochait de la mort.
— La viande, dit finalement Marchetti. Gerhard, donnez-lui la moitié préparée.
Gerhard ouvrit la bouche pour protester, mais croisa le regard de Marchetti et se tut. Il ouvrit le sac de toile, en tira les lanières de viande congelée, les posa sur la neige entre eux, en un tas net et précis, comme il aurait pesé de la poudre dans l'arsenal de Strasbourg.
Le Cosaque s'approcha, s'accroupit, compta chaque lanière du regard. Il hocha la tête, commença à les ranger dans une besace de cuir.
C'est alors que Chabert — le grand grenadier, celui dont l'épaule droite avait été broyée par un boulet à la Moskova, celui qui ne cessait de parler de sa ferme en Normandie, de ses pommiers, de sa femme Thérèse — Chabert fit un pas en avant.
— Vous n'avez pas tué le cheval, dit-il, la voix rendue rauque par le froid. Vous n'avez pas saigné la bête. Vous n'avez pas passé la nuit à la dépecer, à garder le sang pour le capitaine, à surveiller les corbeaux et les loups. Vous n'avez pas bercé votre ventre vide contre cette carcasse pour y voler sa chaleur. Vous arrivez au matin, vous exigez la moitié, et vous vous en allez avec une besace pleine de nos vies.
Le Cosaque se releva lentement, la besace à la main. Son visage était de pierre, mais ses yeux — ses yeux étaient des braises.
— Vous n'auriez pas dû manger mon cheval, dit-il.
— Nous étions mourants.
— Nous sommes tous mourants, grenadier.
Il y eut un silence. Puis Chabert cracha.
Le crachat atterrit à un doigt des bottes du Cosaque.
La suite se déroula en l'espace d'un battement de cœur. Le Cosaque lâcha la besace, tira un couteau de sa ceinture, un long poignard courbe, et fonça sur Chabert. Rousseau leva son fusil, mais la crosse glissa sur la glace — le coup partit dans le vide, un claquement sec qui se perdit dans le vent. Le Cosaque ne ralentit pas.
Marchetti n'eut pas le temps de tirer son sabre. Il plongea en avant, attrapa le poignet du Cosaque à deux mains, tordit, chercha à désarmer l'homme — mais le Cosaque pivota, et la lame mordit profondément dans l'avant-bras de Marchetti, la plaie ancienne, la plaie qui ne guérissait pas.
La douleur explosa comme un brasier.
Marchetti hurla. Pas de douleur — de rage. Il saisit le couteau à pleine main, sentit la lame trancher la chair de sa paume, et dans le même mouvement, il tira de sa ceinture le petit couteau de boucher qu'ils utilisaient pour dépecer, et l'enfonça sous les côtes du Cosaque, une fois, deux fois, trois fois.
L'homme s'effondra sans un bruit, les yeux ouverts sur le ciel gris. La neige autour de lui devint rouge.
Marchetti recula, le souffle court, la main gauche en sang, le bras droit lacéré. Il s'accroupit près du corps, ferma les yeux de l'homme d'une main tremblante.
— Il avait vingt-deux hommes, dit Rousseau dans le silence.
— Il avait vingt-deux bouches à nourrir, répondit Marchetti. Et une carcasse sur la neige.
Il se releva, saisit la besace de viande, la jeta à Gerhard. Puis il marcha vers le cheval du Cosaque, qui l'avait regardé tuer son maître sans broncher.
— On part, dit-il. Immédiatement. Avant que ses hommes ne viennent chercher des réponses.
— On part où ? demanda Anya, qui tenait l'enfant contre sa poitrine.
Marchetti fixa le lac gelé, qui scintillait au loin, une grande étendue blanche miroitant sous la lumière grise. Il regarda l'est — là où la colonne de prisonniers avançait vers eux. Il regarda l'ouest — là où le commandant des gendarmes avait regardé, là où quelque chose l'attendait.
Son bras saignait à travers le pansement. Il n'avait plus de fièvre depuis deux jours. Mais maintenant, la chaleur revint, sourde, insistante, comme un appel.
— Où les hommes qui nous chassent ne nous attendent pas, dit-il.
Il monta sur le cheval du Cosaque, tendit la main à Anya.
La neige commençait à tomber de nouveau.
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