La Route de Glace
Lire le chapitre 16: The Locket Opens
La main de Marchetti tremblait, mais pas à cause du froid. Il s'était adossé contre la paroi de glace, le bras gauche en écharpe improvisée, la lame de son couteau glissant dans le fermoir du médaillon d'argent. Le Cossack mort gisait à vingt pas, à demi recouvert de neige, et la jument qu'il avait laissée derrière lui soufflait des nuages de buée en grattant le sol d'un sabot nerveux.
Chabert s'accroupit à côté de lui, les yeux rivés sur ses doigts engourdis.
— Tu aurais pu faire ça plus tôt, grogna-t-il. Tout ce temps avec un objet précieux dans la poche, et tu ne l'ouvres jamais ?
— Il n'était pas à moi, dit Marchetti.
Le fermoir céda avec un déclic sec, presque inaudible sous la morsure du vent. Marchetti souleva le couvercle d'un pouce malhabile, et le visage qui lui fit face lui coupa le souffle comme un coup de poing dans le ventre.
Elle souriait.
Camille avait toujours souri comme ça — un demi-sourire, celui d'une conspiratrice qui savait que le monde entier se trompait sur son compte. Ses cheveux blonds étaient tirés en arrière, son col montant, son regard franc et un peu narquois, celui qu'elle posait sur lui lorsqu'il rentrait le soir, les paumes noircies par l'encre d'imprimerie. Mais ce qu'il vit ensuite lui fit serrer le médaillon si fort que l'argent lui entama la paume.
À côté du portrait, un second visage. Petit. Potelé. Des yeux clairs, des mèches folles.
Un enfant.
— Merde, souffla Chabert en se penchant.
Gerhard s'approcha, son souffle formant des panaches blancs. Il ne dit rien, mais il posa une main sur l'épaule de Marchetti — un geste inhabituel de sa part, presque paternel, qui en disait plus long que n'importe quelle parole.
Anya resta un peu en retrait, son visage fermé, mais ses yeux ne quittaient pas le médaillon comme on fixe une flamme dont on connaît déjà la chaleur.
Marchetti referma le médaillon d'un geste brusque. Sa gorge était serrée, et il détestait cette faiblesse plus que la douleur qui lui mordait le bras.
— Nous étions apprentis, tous les deux, dit-il. Chez Simon Bréval, rue Mercière, à Lyon.
Il sentit, plus qu'il ne vit, le tressaillement d'Anya à l'énonciation de ce nom.
— Simon était le meilleur maître imprimeur de la ville. Presses à bras. Caractères ciselés à la main. Il travaillait pour les notaires, les avocats, parfois même le clergé. Mais surtout, il travaillait pour des gens qui ne voulaient pas que leur nom apparaisse sur le papier.
Le vent hurla dans la faille de glace où ils s'étaient abrités. La jument s'agita de nouveau, et Gerhard tendit la main vers sa longe par réflexe.
— Des libelles ? demanda Chabert. De la contrebande d'écrits ?
— Des documents qui n'étaient pas destinés aux yeux des douaniers impériaux. Des actes de propriété, des lettres de change, des contrats que les grandes familles préféraient ne pas voir consignés dans les registres officiels. Des correspondances, aussi. Des correspondances qui ne devaient jamais arriver entre les mains de la police de Napoléon.
Marchetti marqua une pause. Il pouvait encore sentir l'odeur de l'encre fraîche, celle qui lui collait aux doigts des heures durant, et celle, plus âcre, de la térébenthine qui servait à nettoyer les presses.
Camille était la fille du voisin, la fille du marchand de tissus dont les ateliers donnaient sur la cour derrière l'imprimerie. Il l'avait aimée dès l'âge de quinze ans, avant même de savoir que ça s'appelait comme ça, avant de comprendre que ce pincement au creux de la poitrine quand elle passait avec son panier à provisions était autre chose que de la simple gourmandise de ses yeux pour un joli minois.
— Simon nous formait en secret, Camille et moi, reprit-il. Elle tapait ses lettres mieux que personne, et moi, je savais composer une page sans même regarder les caractères. Nous étions jeunes. Nous rêvions d'ouvrir notre propre atelier, un jour. Nous nous étions promis...
Sa voix se brisa. Il toussa pour la dégager.
— Nous nous étions promis que rien ne nous séparerait.
Le silence qui suivit ne fut troublé que par le crépitement de la glace et le souffle rauque de la jument.
— Que s'est-il passé ? demanda doucement Anya.
Elle avait franchi les quelques pas qui la séparaient de lui, et elle s'agenouilla devant lui avec une grâce qui semblait presque incongrue dans la boue gelée et le sang séché de son manteau.
— Un matin, des soldats sont venus. La gendarmerie de l'Empire. Ils cherchaient Simon. Quelqu'un avait mentionné son nom dans une affaire de correspondance interdite. Ils ont retourné l'atelier, des heures durant. Simon n'était pas là — il avait quitté la ville deux jours plus tôt, averti par un billet que je n'ai jamais su qui l'avait envoyé. Mais ils ont trouvé les matrices, les plaques de cuivre, les lettres de cachet. Ils ont trouvé tout ce qu'il fallait pour condamner un homme.
Marchetti ferma les yeux. La scène remontait avec une netteté cruelle : la poussière de charbon qui dansait dans les rais de lumière, le bruit des tiroirs qu'on vidait sur le sol, les bottes noires qui piétinaient ses plus belles compositions.
— Ils ont arrêté Camille. Elle travaillait pour Simon, disaient-ils, elle était complice. J'ai tenté de m'interposer, et c'est là que...
Il toucha distraitement sa cicatrice, celle qui lui traversait le sourcil.
— Ils m'ont laissé partir. Avec un avertissement. Un homme m'a murmuré à l'oreille que si je parlais, si je cherchais à la revoir ou à retrouver Simon, ils la feraient disparaître dans une de leurs prisons secrètes. Pas de jugement. Pas de traces. Juste la nuit, et le silence.
La neige recommença à tomber, plus dru. Anya tendit la main, et Marchetti, étonné de son propre geste, lui confia le médaillon. Elle l'ouvrit, observa longuement les deux visages, puis le referma et le lui rendit avec une expression que Marchetti ne sut déchiffrer.
— L'enfant, murmura Gerhard. Il est à toi ?
Marchetti secoua la tête, puis s'arrêta.
— Je ne sais pas. Je ne l'ai jamais su. La dernière fois que j'ai vu Camille, elle n'était pas enceinte. Ou alors elle ne me l'avait pas dit. Peut-être que...
Il s'étrangla. Cette pensée l'avait poursuivi pendant quatre ans, à travers les campagnes d'Espagne et les plaines russes, à travers chaque nuit de veille où l'image de son visage s'imposait sous ses paupières.
— Le médaillon vient de Simon, dit Anya.
Tous se tournèrent vers elle.
— Comment le sais-tu ? demanda Marchetti.
— Parce que je connaissais Simon Bréval. Et parce que Camille...
Elle hésita, puis sortit de sous sa tunique un objet qu'elle déposa dans sa paume : un sceau de cire brisé, aux armes de la ville de Lyon.
— Camille est venue me voir, dit-elle. Je l'ai cachée, pendant un temps. Elle était en fuite, elle aussi. Elle cherchait Simon. Et elle cherchait un homme qu'elle appelait « son imprimeur ». Un homme dont elle ne connaissait pas le nom.
L'air sembla se raréfier dans l'abri gelé.
— Le médaillon me venait d'elle, dit enfin Marchetti. Son frère me l'a remis la veille de mon départ pour la Grande Armée. Il portait la lettre de cachet qui m'éloignait de Lyon à jamais.
Il releva la tête, planta son regard dans celui d'Anya.
— Ce que je n'ai jamais su, c'est qui avait dénoncé Simon. Et pourquoi la gendarmerie savait exactement où frapper.
Anya encaissa le regard sans ciller. Le vent se leva, et la neige se mit à tomber en rideaux denses, effaçant les silhouettes dans un brouillard blanc. Le froid se fit plus mordant.
— Le sceau, dit-elle lentement, appartient à un homme qui siégeait au tribunal de Lyon en 1808. Un homme qui travaille aujourd'hui au cabinet particulier de l'Empereur, chargé des affaires dont personne ne doit entendre parler.
She hold up the broken seal.
— Et cet homme a également signé l'ordre d'incorporation forcée qui t'a envoyé dans l'armée, Marchetti. Ce n'est pas Napoléon qui te pourchasse.
Un silence glacé s'abattit sur le petit groupe.
— Ce n'est pas l'Empereur.
Elle secoua la tête.
— C'est un homme qui craint une seule chose au monde : que tu retrouves l'atelier de Simon Bréval avant lui. Parce que Simon a laissé quelque chose derrière lui, une plaque de cuivre dont l'empreinte pourrait détruire un empire entier.
Chabert se releva d'un bond, la main sur son arme.
— Et nous, dans tout ça ? demanda-t-il. Ton fuite, ta guerre, tout ça à cause d'une plaque de cuivre ?
Anya ne se détourna pas.
— Chacun de nous a une raison d'être ici, répliqua-t-elle. Et la tienne, Chabert, n'est pas si éloignée de la mienne.
Dans la tempête, au loin, un loup hurla. La jument s'ébroua, tirant sur sa longe, et Gerhard dut la maîtriser à deux mains.
Marchetti remit le médaillon dans sa poche, contre sa poitrine, et se leva. La douleur lui mordit le bras, mais il ne fléchit pas.
— Alors, dit-il, nous avons un but. Simon Bréval est vivant, et je sais où il se terre. Si les gendarmes qui nous traquent veulent l'atteindre, ils devront passer par nous.
Il regarda le désert blanc devant eux, la direction qui fuyait tout ce que leur poursuivants pouvaient anticiper.
— Et je connais une forteresse abandonnée, à une demi-journée d'ici, où Simon a caché une copie de sa plaque de cuivre. Si nous arrivons avant la colonne de prisonniers...
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