La Route de Glace
Lire le chapitre 17: The Frozen Fortress
La forteresse apparut d'abord comme une excroissance grise sur l'horizon blanc, une dent cassée contre le ciel de plomb. Marchetti la vit à travers le voile de neige qui tombait sans fin, et il ralentit la jument cosaque qu'il montait depuis deux jours.
— Là-bas, dit-il en tendant son bras valide.
Gerhard écarta la neige de ses paupières givrées. Il cligna des yeux, puis hocha lentement la tête. Tout le monde avait atteint la limite de ses forces. Anya marchait en tête depuis le matin, ses mocassins fins traçant un sillon dans la neige fraîche, et le cheval portait le capitaine blessé, inconscient depuis la veille. Chabert suivait à pied, la tête baissée, silencieux comme il l'était devenu après la mort du Cosaque.
— C'est là, murmura Marchetti. La forteresse de Bréval.
Elle se dressait sur un promontoire rocheux, à cinq cents mètres du lac gelé qu'ils longeaient depuis midi. Ses murs s'élevaient encore sur deux étages par endroits, mais le toit s'était effondré depuis longtemps, et la pierre noircie témoignait d'un incendie ancien. Personne n'avait touché à ce bâtiment depuis des années — sinon des loups, ou des hommes désespérés.
Marchetti fit avancer la jument vers l'entrée principale. Une arche effondrée laissait passer un couloir sombre où la neige ne pénétrait pas. Il mit pied à terre, tendit les rênes à Gerhard.
— Chabert, viens avec moi. Les autres restent ici jusqu'à ce qu'on ait vérifié.
— Et si c'est un piège ? demanda Chabert, la voix rauque d'avoir si peu parlé.
— Alors tu auras ta revanche sur ceux qui nous chassent.
Chabert cracha dans la neige et le suivit sans un mot.
Ils pénétrèrent dans l'ombre du couloir. L'air était plus froid ici, plus sec, et sentait la pierre et la cendre ancienne. Des ossements humains étaient éparpillés sur le sol — des côtes, un fémur, un crâne fendu au sommet d'un muret comme un trophée posé là par un enfant cruel. Marchetti avança prudemment, sa lame dégainée, le pas léger malgré sa blessure qui tirait à chaque mouvement.
La cour intérieure révélait les traces d'un véritable combat. Des douzaines de corps gelés, couchés les uns sur les autres dans des positions contorsionnées, certains encore pris dans leurs uniformes — bleus français, verts russes, quelques manteaux bruns prussiens. Une bataille à trois nations, figée dans la mort depuis des mois peut-être. La neige qui avait pénétré par les brèches du toit avait recouvert les corps d'un linceul partiel, créant des silhouettes irrégulières dans la pénombre.
— Combien ? souffla Chabert.
— Trop pour compter. Venez.
Au fond de la cour, un escalier descendait vers ce qui semblait être une cave. Les marches étaient couvertes d'une glace noire et Marchetti dut s'y prendre à deux fois avant de trouver ses appuis. Il entendit Chabert derrière lui, son souffle court, son fusil prêt.
En bas, une porte de fer était entrouverte. La lumière qui filtrait par une meurtrière éclairait un espace voûté où des caisses s'empilaient contre les murs. Marchetti tendit l'oreille. Un son imperceptible — une respiration, un râle.
Il poussa la porte de l'épaule.
L'homme était adossé contre une caisse de munitions, sa jambe gauche tendue devant lui, enveloppée dans un tissu sombre imbibé de sang gelé. Son uniforme vert foncé portait des épaulettes dorées de major — russe, ancien régiment de ligne. Il tenait un pistolet dans sa main droite, mais le canon était dirigé vers le sol, et ses doigts tremblaient visiblement.
Il leva les yeux quand Marchetti entra. Des yeux gris acier, enfoncés dans un visage émacié aux pommettes saillantes. Il examina Marchetti un long moment, puis son regard passa à Chabert, s'attarda sur les pans du manteau gris-bleu français.
— Vous êtes français, dit-il dans un français lourdement accentué. Je croyais que vous étiez tous partis.
— La plupart sont partis, répondit Marchetti. Nous sommes l'exception.
Le major laissa échapper un rire sans joie, qui se termina en quinte de toux. Il pressa une main contre sa poitrine.
— L'exception triste, alors. Le reste de vos compatriotes est en train de mourir sur la route, ou déjà morts. Et vous, vous vous promenez jusqu'ici ?
— Nous ne nous promenons pas.
Le pistolet se leva à demi.
— Reculez. Je ne veux pas vous tuer, mais je le ferai si vous approchez davantage.
Marchetti s'immobilisa.
— Vous êtes blessé, major. Vous êtes seul. Nous avons des provisions — du poisson, de la viande séchée. Un homme de votre rang doit savoir reconnaître une offre de trêve quand il en voit une.
Les yeux gris plissèrent.
— Une trêve. Pourquoi voudrais-je faire une trêve avec l'ennemi qui a brûlé mon village ?
Chabert bougea derrière Marchetti, son fusil se levant d'un cran. Marchetti lui fit signe de reculer sans détourner le regard.
— Je ne vous demande pas de m'aimer, major. Je vous demande de survivre. Vous avez une heure peut-être si vous restez ici — la gangrène vous prendra la jambe, et ensuite le reste. Est-ce que votre mort ici servira la Russie ?
Le major considéra la question. Sa main retomba lentement, le pistolet touchant le sol de pierre avec un cliquetis sec.
— Vous avez un nom, sergent-fils-de-chien ?
— Marchetti. Étienne Marchetti. Et vous ?
— Bogdanov. Piotr Alexeïevitch Bogdanov, major du troisième régiment de chasseurs à pied de Sa Majesté.
Il fit une pause, puis cracha un filet de sang sur le sol.
— Mon empereur est mort, mon armée est en ruines, et ma jambe pourrit. Consentir une trêve à un ennemi qui parle ma langue avec honnêteté — c'est tout ce qui me reste de raisonnable.
Quelque chose bougea dans la pénombre derrière lui. Marchetti cligna des yeux, et il vit alors les caisses — pas des caisses de munitions, mais des caisses plates, en bois clair, rangées contre le mur comme les planches d'un atelier d'impression.
Ses jambes manquèrent de plier.
— Vous les avez vues, dit Bogdanov d'une voix changée. Alors vous savez pourquoi j'étais ici.
— Je sais pourquoi ils nous chassent.
— Non, dit le major en secouant la tête lentement, un sourire amer étirant ses lèvres craquelées. Vous croyez savoir. Mais ce que vous cherchez dans ces caisses, sergent, n'est pas ce que vous croyez. L'homme qui vous a envoyé ici — ce Bréval — il vous a menti, ou il n'était pas le maître qu'il prétendait être.
Marchetti sentit la colère monter, chaude malgré le froid.
— Qu'est-ce que vous voulez dire ?
Le major désigna la caisse la plus proche, dont le couvercle était entrouvert.
— Ouvrez-la et regardez. Puis nous parlerons de votre destin, et du mien.
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