La Route de Glace
Lire le chapitre 18: The Lie Exposed
La neige s'était tassée autour de la forteresse, formant des remparts naturels qui étouffaient les sons. À l'intérieur, l'air sentait la poudre brûlée et la pierre humide. Le major Bogdanov se tenait devant une carte étalée sur une caisse de munitions, sa jambe blessée posée sur un tabouret bancal. Sa barbe grise crispait une mâchoire qui avait vu trop d'hivers.
— Vos ordres, dit-il en français avec un accent rocailleux, sont des mensonges.
Marchetti sentit le froid lui mordre le dos, et pas seulement celui du dehors. Il croisa les bras sur sa poitrine, cachant son bras blessé qui pulsait sous la toile.
— Expliquez-vous.
— Un lieutenant français porteur d'un message. Il est mort il y a trois semaines, près de Vitebsk. Nous l'avons trouvé avec vos fameux ordres. Il croyait rejoindre un régiment qui n'existait plus depuis septembre.
— Et alors ? Beaucoup de papiers circulent dans cette retraite. La moitié sont faux, l'autre moitié est dépassée.
— Les vôtres ne sont ni l'un ni l'autre. Ils sont trop précis. Trop bien rédigés. Un sceau de Lyon, un tribunal militaire. Mais ce tribunal a été dissous par l'Empereur lui-même en 1810, après l'affaire Bréval.
Le nom sonna comme une cloche de glace dans le silence de la crypte. Chabert, adossé au mur, redressa imperceptiblement les épaules. Aubert, près de la porte, fit un pas en arrière que personne ne remarqua, sauf Marchetti.
— L'affaire Bréval, répéta le Russe, les yeux plantés dans ceux de Marchetti. Vous savez ce que c'est, n'est-ce pas.
— Je sais ce que c'est qu'un imprimeur qui s'est fait prendre à publier contre l'Empereur. Pas plus.
— Ce que vous savez nous importe peu, sergeant. Ce qui nous importe, c'est que trois armées se massacrent pour une boîte de cuivre que vous cherchez avec la même obstination qu'un chien affamé qui suit une piste de sang.
Marchetti se tut. Le feu derrière le major crachait des étincelles qui montaient en spirale vers les voûtes fissurées. Dehors, le vent hurlait une plainte continue.
— Vos ordres portent le sceau d'un homme qui travaille dans le cabinet privé de Napoléon, continua Bogdanov, en sortant une lettre à demi brûlée de son manteau. Le même sceau que celui trouvé sur le lieutenant mort. Or, ce sceau a été brisé à Lyon, il y a deux ans. Par une main furieuse, sur un bureau d'acajou, après qu'un apprenti imprimeur se soit enfui vers le sud.
Il leva la lettre. Marchetti reconnut la marque ovale, la cassure en diagonale. Son cœur cogna contre ses côtes.
— Vous savez ce qu'il y a dans cette forteresse, sergeant. Vous savez ce que Bréval y a caché. Mais vous ne savez pas pourquoi. Et moi, je le sais. Bréval a menti à tout le monde, y compris à vous.
— Les Russes ont des informateurs à Lyon maintenant ? dit Marchetti, la voix râpeuse comme une lame ébréchée.
— Nous avons des informateurs partout où Napoléon a planté ses bottes. Un homme qui sait lire un sceau brisé peut lire les fissures d'un empire.
La main de Marchetti trouva la poignée de son sabre. Pas pour attaquer. Pour se rappeler qu'il avait encore une arme.
La porte de la forteresse gronda. Gerhard entra, la barbe blanche de givre, secouant la neige de ses épaules. Il jeta un regard circulaire, nota la position de chacun, s'arrêta sur Aubert qui avait reculé jusqu'à l'ombre de la porte.
— On a un problème, dit Gerhard. Deux silhouettes sur la crête ouest. Elles observent le fort depuis une heure. Ce ne sont pas des loups.
— Cosaques ? demanda Chabert.
— Pas assez mobiles. Des éclaireurs à pied. Russes, probablement. Ils attendent.
Bogdanov sourit, un pli sans joie.
— Ils attendent que votre négociation échoue, sergeant. C'est ce que je ferais à leur place.
— Notre négociation n'est pas une négociation, dit Marchetti. Vous avez proposé une trêve. Je l'ai acceptée. La trêve n'inclut pas vos éclaireurs.
— Mes hommes obéissent à mes ordres. Pas aux vôtres.
Le silence s'épaissit. Aubert fit un pas de plus vers la porte. Marchetti le vit. Quelque chose dans son attitude, la façon dont ses épaules étaient tournées vers l'extérieur, vers la plaine, vers le froid.
— Aubert, dit Marchetti doucement. Où vas-tu ?
La voix d'Aubert trembla, mais pas de froid.
— Je sais ce qu'il y a dans ces caisses, sergent. Je sais depuis le début. J'ai été affecté à votre unité parce qu'on m'a demandé de vous surveiller. De trouver la plaque et de la détruire avant que vous puissiez la récupérer.
Les mots tombèrent dans le silence comme des pierres dans une eau gelée.
— On t'a demandé, répéta Chabert. Qui ?
— Un homme du cabinet. Il m'avait promis — il avait promis que si je rentrais avec la plaque, mon dossier serait effacé. Je ne devais jamais revenir de Russie, sergent. C'était le prix pour sauver ma famille. Les dettes de mon père. La maison. Tout.
Marchetti garda les mains sur le sabre, mais sa voix resta égale.
— Et tu as décidé de ne pas rentrer du tout.
— Je ne peux pas revenir. Ni avec la plaque, ni sans elle. Si je retourne à Paris, on me tirera pour désertion ou on me fera taire pour ce que je sais. Si je reste avec vous, vous me tuerez quand vous découvrirez ce que j'allais faire.
— Tu peux courir vers les Russes, dit Bogdanov, les yeux plissés. Ils ne te feront pas de cadeau, mais ils te fusilleront proprement, avec un procès sommaire. C'est plus que tu n'obtiendras des Français.
La main d'Aubert trouva la barre de fer de la porte.
— Les Prussiens, dit-il. J'ai un contact à Kœnigsberg. Un marchand qui peut me faire passer en Angleterre, à condition que j'apporte ce qu'il me demande.
— Quoi ? demanda Marchetti.
— La liste des informateurs de Napoléon en Prusse. Elle est codée dans les marques marginales du livre que Bréval a imprimé avant sa fuite. Personne ne peut la lire sans les matrices. Sans la plaque.
Il fit un pas dans l'embrasure. Le vent chargé de neige s'engouffra, lui mordant le visage.
— La plaque n'est pas ce que vous croyez, sergent. Bréval ne vous a pas dit la vérité. Personne ne vous l'a dite. Et moi — je ne suis pas le seul à savoir.
Chabert bougea. Rapide, silencieux, il se retrouva entre Aubert et la sortie, son couteau ouvert dans la main.
— Tu ne sors pas d'ici, petit.
— Laisse-le, dit Marchetti.
— Il va parler aux Prussiens. Il va te dénoncer.
— Il va mourir dehors s'il sort seul, sans nourriture et sans carte dans ce froid. Le plus sûr moyen de le faire parler, c'est de lui laisser une heure dans cette plaine pour qu'il comprenne où il est vraiment.
Les yeux d'Aubert écarquillés fixèrent Marchetti, cherchant une lecture entre ses lignes.
— Tu me laisses partir ?
Marchetti soutint son regard un long moment.
— Tu as pris ta décision avant moi, Aubert. Je ne suis pas celui qui t'arrêtera. Mais je veux que tu saches une chose, là, avant de sortir : la plaque que le marchand prussien veut, celle qui liste les informateurs, elle n'est pas à la forteresse. Bréval l'a cachée avant même d'arriver en Russie. Ce qui attend tout le monde là-bas, c'est une boîte vide et une douzaine de cadavres qui ne savent pas qu'ils sont morts pour rien.
Le visage d'Aubert se vida de son sang. Puis, lentement, il lâcha la barre de fer.
— Où est-elle ?
Marchetti sortit le médaillon de sa chemise. Il ne l'ouvrit pas. Il le tint juste assez haut pour qu'Aubert voie la chaîne en or, le boîtier en laiton.
— Dans un endroit que le cabinet de Lyon ne pourra jamais atteindre. Et maintenant que tu sais qu'elle existe, tu es un homme mort, que tu ailles chez les Prussiens, chez les Russes, ou même au paradis.
Le médaillon retourna sous la toile.
Le vent hurla de nouveau. Dehors, les deux silhouettes sur la crête ouest n'avaient pas bougé.
Bogdanov, spectateur immobile, croisa les bras. Il regarda Aubert, puis Marchetti, puis la boîte scellée au fond de la crypte.
— Alors, dit-il lentement, nous avons tous été convoqués pour une pièce qui n'existe pas.
— Ou qui existe trop bien, répondit Marchetti. C'est selon qui pose la question.
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