La Route de Glace
Lire le chapitre 19: The Cossack's Bargain Fulfilled
Le ciel s'était couvert d'un blanc laiteux, effaçant la ligne d'horizon dans une opacité sans fin. Marchetti sentait le sang sécher contre son bras, la toile de sa capote raidie par le gel qui figeait la plaie. Il ne dirait rien. Pas maintenant.
Gerhard fut le premier à les voir.
« Hommes à cheval. Six. Peut-être sept. Ils viennent du sud-est. »
La troupe s'immobilisa. Anya porta la main à son fusil, mais Chabert l'arrêta d'un geste. Les cavaliers approchaient au pas, en formation lâche, sans précipitation ni posture d'attaque. Leurs manteaux sombres et leurs bonnets de fourrure les désignaient comme des Cosaques du Don. Leur chef, un homme au visage couturé de cicatrices anciennes, leva la main à hauteur d'épaule.
« Nous savons qui vous êtes. »
Sa voix portait une gravité singulière, presque liturgique.
Il mit pied à terre. Les autres suivirent, restant en retrait avec les chevaux. Lentement, l'homme s'approcha jusqu'à une dizaine de pas, puis s'arrêta. Son regard passa sur Marchetti.
« Vous êtes celui qui a tué notre ataman. »
Ce n'était pas une question. Marchetti avança d'un pas pour protéger la colonne.
« C'est moi.
— Il était mon frère de sang. Nous avons prêté serment sur les vielles de l'église. Il a promis de venger notre village brûlé par vos dragons. Et moi, j'ai juré de le venger, lui. »
Il sortit un couteau long et courbe, et pendant un instant, la neige sembla retenir son souffle. Mais au lieu de l'arme, il en présenta le manche, gravé d'une étoile à huit branches.
« Ma parole est liée au sien. Sa mort dessus ma tête. Je pouvais vous égorger cette nuit. Mais vous auriez tué le mien d'abord, et nous serions dix morts de plus sur une route qui en a déjà trop. »
Il rangea le couteau sous sa ceinture.
« Vos ennemis sont les nôtres, cette semaine. Les postes russes, dans le nord, attendent votre passage. Ils savent que vous êtes vivants. Ils savent que vous cherchez la route de Vilna. »
Marchetti sentit le piège se refermer avant même que l'homme ait fini.
« Et vous proposez quoi ?
— La passe de Solovetsk. Elle vous contourne les trois postes avancés. Les chars la traversent encore, il y a deux jours. Nous pouvons vous y guider. Mais rien n'est gratuit, soldat français. »
Il sortit de sa poche une chaîne d'or tordue, terminée par un petit médaillon arraché à un uniforme. « Nous avons trouvé ça sur un officier mort, près de Molodechno. Ici, l'or ne nourrit pas, ne protège pas du froid. Mais il achète des dettes. Votre vie contre la sienne : vous devez plus que vous avez payé. »
Ses yeux tombèrent sur la gorge de Marchetti, là où le locket cachait son secret sous trois couches de tissu et de fourrure.
« Le médaillon que vous portez. L'or est le seul prix que j'accepte. »
Le silence s'épaissit. Marchetti sentit le poids du petit disque de cuivre contre sa poitrine, et l'image qui y dormait. Il connaissait la valeur de l'or. Il connaissait aussi la valeur de cette promesse d'homme.
« C'est tout ? demanda Aubert, la voix méfiante. Le médaillon d'un sergent pour traverser un territoire tenu par vos frères ?
— Mes frères de race, pas de cœur, répondit le Cosaque. Votre colonel de papier, il vient de Moscou ? Je vous emmène où vos morts vous attendent, ou je vous laisse les trouver seuls. Choisissez. »
Marchetti défit sa capote, puis le col de sa chemise. Le locket se balança un instant dans la pâleur du jour, captant une lumière qui n'existait pas.
« C'est le portrait de ma femme, dit-il. Elle est morte sur la route, près de Smolensk, il y a deux mois. Je n'ai rien d'autre d'elle que ça. »
Le Cosaque hocha lentement la tête.
« Alors c'est le prix juste. »
Marchetti ouvrit le locket avec son pouce gelé. Il en retira une miniature peinte sur ivoire — la femme brune, l'enfant blond, leurs visages saisis dans un sourire que le gel n'avait pas effacé. Il la regarda une seconde. Une seconde de trop.
Puis il la laissa tomber dans la neige, et il ne vit que le visage de l'enfant.
« Prends l'or ! »
Le soldat français tenait le locket ouvert, la chaîne enroulée autour de ses doigts. Le Cosaque s'approcha, saisit le médaillon d'argent et le fit tourner entre ses doigts avant de le passer à son cou.
« Tu as un cœur, soldat. C'est pour ça que tu vas mourir jeune. » Il se tourna vers sa troupe et fit un geste large. « En selle ! Route au nord, pas de feu ni de fumée avant la passe. »
Alors que les Cosaques remontaient, Gerhard s'approcha de Marchetti et murmura :
« Tu viens de donner le portrait de ta femme à un païen.
— Non. » Marchetti roula la miniature dans sa paume et la glissa dans sa botte. « J'ai donné le portrait d'une inconnue que j'ai peint moi-même à Moscou, pendant que Bogdanov parlait. L'or du boîtier est parti, mais personne ne saura jamais qui elle était. »
Gerhard se tut un instant, puis ses yeux dévièrent vers les Cosaques.
« Tu as prévu ça avant qu'ils arrivent ?
— J'ai prévu que quelqu'un voudrait quelque chose de moi. »
Là où le locket reposait contre sa poitrine, une poche de toile contenait désormais le vrai trésor : une carte du quartier de l'imprimerie de Lyon, les noms des rues, les marques au charbon indiquant une adresse tracée de la main de Bréval. Le locket n'avait jamais contenu d'or, seulement une promesse de papier. Mais les Cosaques ne savaient pas lire, et l'or, lui, pouvait se fondre.
Ils chevauchèrent pendant deux heures dans un silence de mauvais augure. La neige recommençait, fine puis épaisse, effaçant la piste derrière eux. Les Cosaques gardaient leur cadence, parlant en russe entre eux, les regards détournés comme s'ils guidaient des condamnés.
Chabert se porta à hauteur de Marchetti.
« Tu sais qu'ils vont nous tuer à la passe ?
— Peut-être.
— Ce matin on avait un truc avec eux. Ce soir, on n'a plus rien. Ta promesse d'or, ça les a ralentis. Une fois qu'on sera trop loin pour rebrousser…
— Je sais.
— Alors pourquoi on les suit ?
— Parce que la seule autre route passe par les postes qu'on ne peut pas contourner. Et parce que j'ai besoin de voir ce qu'il y a de l'autre côté de cette passe. »
Chabert ne répondit pas. Ses yeux restèrent sur la nuque du Cosaque et sur la bosse que faisait le locket sous sa pelisse.
La nuit tombait quand ils atteignirent l'embouchure de la passe — un étroit corridor rocheux dont les parois s'élevaient à dix mètres, fermé de glace barrant le passage comme une seconde aube. L'un des Cosaques leva la main en éclaireur, poussa son cheval en avant, puis fit demi-tour.
Il dit quelque chose au chef. Le visage de l'homme se durcit.
« Une colonne. Le poste de contrôle est toujours là-bas. Vous nous suivez trop lentement. Nous allons les attirer à l'ouest. Vous passez pendant qu'ils nous voient. Vous aurez une heure. Puis ils sauront. »
Il fixa Marchetti.
« Vous êtes vivants, soldat. C'est bien plus que je t'aurais accordé à moi-même. Souviens-t'en quand tu verras Vilna. »
Il fit pivoter son cheval et, sans un mot de plus, la troupe cosaque s'enfonça dans la plaine, laissant les cinq Français et Anya seuls face à la colonne, le poste, et la nuit qui montait à toute vitesse.
Aubert s'approcha de Marchetti.
« Tu viens de renvoyer nos seuls guides. Tu as un plan, ou tu improvises ? »
Marchetti ne répondit pas. Il regardait la gorge sombre devant eux, où les premières lumières du poste commençaient à clignoter entre les rochers. Sa botte pesait le poids de la carte. Son poignet portait cinq jours de blessure pourrie. Et à l'intérieur de sa manche, là où personne n'avait encore regardé, il avait caché la fiole de poudre qu'il avait prise au major Bogdanov avant de quitter la forteresse.
Il l'espérait du phosphore. Il n'en était pas sûr.
« On y va, dit-il. Par-devant ou par-derrière, de toute façon, ils savent qu'on est là. Alors on leur fait peur d'abord. »
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