La Route de Glace
Lire le chapitre 20: The Prussian Encounter
La neige tombait en rideau serré, réduisant le monde à quelques mètres de visibilité. Marchetti leva le poing, et la colonne s'immobilisa dans un crissement de bottes gelées. Il plissa les yeux, scrutant les formes qui émergeaient de la blancheur.
Des silhouettes sombres, disciplinées. Des chevaux caparaçonnés de givre. Et sur leurs coiffes, des aigles qui n'étaient pas françaises.
— Prussiens, souffla Chabert, la main glissant vers son couteau.
Marchetti retint son bras. La troupe ennemie — une vingtaine d'hommes, bien équipés, bien nourris si l'on en jugeait par leurs silhouettes pleines — s'arrêta à trente mètres. L'un d'eux, un officier au visage couturé, s'avança seul, fusil en travers de la poitrine.
— Vous êtes Français ? lança-t-il dans un français approximatif mais compréhensible.
Marchetti fit un pas en avant. Il sentait la pression du bras gauche, la plaie qui battait sous les bandages — Bogdanov n'avait pas été tendre, et le froid faisait son œuvre. Il soutint le regard de l'officier.
— Nous sommes des survivants. Nous cherchons juste un chemin vers l'ouest.
— L'ouest ? L'officier ricana, sa barbe gelée craquant sous le mouvement. Vous êtes loin du compte. Cette région appartient aux partisans russes, et à nous, désormais. Mais nous avons un intérêt pour vous, justement.
Il sortit une feuille pliée de sa vareuse, la tendit à Marchetti. Le papier était sale d'empreintes de doigts multiples, comme s'il avait circulé dans de nombreuses mains. Le visage dessiné dessus était un portrait grossier, mais reconnaissable : Aubert, le menton volontaire, l'œil froid.
— Vous avez cet homme avec vous. Nous avons ordre de le ramener à notre général, vivant. Une histoire de désertion qui intéresse beaucoup de monde.
Marchetti sentit le regard d'Aubert peser sur sa nuque, comme un canon chargé. Il rendit la feuille sans laisser transparaître d'émotion.
— L'ordre du jour est au brassard blanc, dit-il. Nous avons vu passer des dizaines de déserteurs sur cette route. Celui-ci m'est inconnu.
L'officier ricana à nouveau. Ses cavaliers s'étaient déployés en demi-cercle, sans menace ostensible — mais sans ambiguïté.
— Vous jouez mal la comédie, sergent. Vos hommes parlent français entre eux, il y a un civil habillé en soldat là-derrière, et l'homme de votre feuille de signalement porte la même capote brune que lui. Je suis un soldat, pas un imbécile. Nous allons tous rentrer ensemble, et vous vous expliquerez devant le général. Il est très curieux de ce que sait votre compagnon.
Le cœur de Marchetti s'emballa brièvement, mais il garda le visage de pierre qu'il avait appris sur la Bérézina. Derrière lui, il entendit Anya murmurer quelque chose à Chabert, et le Breton répondit d'un grognement.
— On ne va nulle part avant Vilna, dit soudain Aubert.
Il avait surgi à côté de Marchetti, le menton relevé, les mains ouvertes en signe de bonne foi. Mais ses yeux — Marchetti les connaissait bien, maintenant — cherchaient déjà la sortie.
— Vilna ? répéta l'officier prussien avec une surprise teintée de mépris. Vous êtes en retrait de quarante lieues. L'armée française a évacué la ville il y a trois semaines. Elle est aux mains de vos propres alliés devenus nos supérieurs, si tant est qu'un Prussien ait des supérieurs.
— Vous me comprenez mal, dit Aubert d'une voix douce, trop douce. Je ne parle pas d'une ville que vous contrôlez. Je parle d'un homme qui s'y trouve. Un homme avec qui j'ai un arrangement personnel.
Le silence s'épaissit entre eux, plus dense que la neige.
L'officier prussien cracha dans la neige. Un geste lent, étudié, comme s'il pesait la valeur d'Aubert.
— Vous parlez de votre correspondant local ? Le colonel Bréval ? Ou de celui qui paie mieux que l'Empereur ? Parce que nous avons entendu des histoires, sur la route. Des histoires de plaques d'impression et de listes de traîtres.
Marchetti sentit son estomac se nouer. Le nom de Bréval, jeté là comme une pierre dans un étang gelé — comment un officier prussien de patrouille connaissait-il ce nom ? Quelque chose ne collait pas. Il regarda Aubert, qui ne cillait pas.
— Je vais à Vilna, répéta Aubert. Vous pouvez m'accompagner, nous escorter, ou rester planté dans cette neige à discuter avec mon ami le sergent. Mais je n'irai pas voir votre général, quelles que soient ses offres. J'ai une promesse à tenir.
— Une promesse ? fit l'officier. Vos promesses valent l'encre qui les a écrites. On nous a dit que vous aviez offert votre loyauté à la Prusse, puis à vos propres déserteurs. Pour qui travaillez-vous cet hiver, Aubert ?
— Pour celui qui gagnera le printemps, dit Aubert avec un sourire qui ne toucha pas ses yeux.
Le Prussien resta impassible un long moment. Puis, d'un geste presque imperceptible, il fit signe à ses hommes de descendre de cheval. Ils commencèrent à installer un bivouac improvisé dans le renfoncement d'un talus, sans demander la permission.
— Vilna est à trois jours de marche, dit-il enfin. Nous avons des rations, du fourrage pour nos chevaux. Vous aurez besoin de nous avant d'y arriver, parce que les Cosaques qui rodent entre ici et là-bas n'attendent que des proies diminuées comme votre groupe. Nous vous escorterons jusqu'à Vilna. Mais vous parlerez au général en chemin, que cela vous plaise ou non.
Chabert s'approcha de Marchetti, si près que son souffle glacé lui effleura l'oreille.
— On les tue maintenant ou on les garde un œil ouvert ? murmura-t-il.
— On dort en équipe, répondit Marchetti sur le même ton. Et on les regarde chacun à notre tour.
Il se tourna vers l'officier, qui avait commencé à dérouler une carte grasse de suif. Dans la lumière déclinante, Marchetti vit autre chose : le canon d'un fusil dépassant de la selle du second cavalier, fraîchement nettoyé. Trop propre pour une simple escorte. Trop propre pour un homme qui aurait mené des semaines de patrouille en pleine tempête.
Ces Prussiens n'étaient pas une rencontre fortuite.
Quelqu'un les avait envoyés. Quelqu'un qui savait où les trouver.
*On dirait que mon bluff a porté plus loin que le fort, pensa-t-il, la main serrant machinalement la poche où reposait le plan de Bréval.*
Le fusil de son bras blessé lui tira un frisson de douleur qu'il ravala en silence, puis il s'accroupit près de l'officier, les yeux rivés sur la carte qui allait décider de leur sort.
— Montrez-moi les routes par lesquelles vous comptez passer, dit-il d'une voix qui ne supportait pas la discussion.
L'officier leva un sourcil, puis, curieusement, obtempéra sans un mot.
Derrière eux, Aubert s'était immobilisé près des chevaux prussiens, contemplant les fontes de selle. Marchetti nota la direction de son regard : les fontes étaient gonflées, mais pas de munitions — trop légères, au poids qui déformait le cuir.
Des documents.
Ces Prussiens transportaient quelque chose d'important, et Aubert l'avait déjà compris.
La nuit tombait, et avec elle, les rôles s'étaient encore inversés une fois de plus.
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